Book: Le nabab, tome I
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Alphonse Daudet >> Le nabab, tome I
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17 OEUVRES
DE
Alphonse Daudet
Le Nabab
Tome I
M DCCC LXXXVII
_Il y a cent ans, Le Sage ecrivait ceci en tete de_ Gil Blas:
_"Comme il y a des personnes qui ne sauraient lire sans faire des
applications des caracteres vicieux ou ridicules qu'elles trouvent dans
les ouvrages, je declare a ces lecteurs malins qu'ils auraient tort
d'appliquer les portraits qui sont dans le present livre. J'en fais
un aveu publique: je ne me suis propose que de representer la vie des
hommes telle qu'elle est..."
Toute distance gardee entre le roman de Le Sage et le mien, c'est une
declaration du meme genre que j'aurais desire mettre a la premiere
page du Nabab, des sa publication. Plusieurs raisons m'en ont empeche.
D'abord, la peur qu'un pareil avertissement n'eut trop l'air d'etre jete
en appat au public et de vouloir forcer son attention. Puis, j'etais
loin de me douter qu'un livre ecrit avec des preoccupations purement
litteraires put acquerir ainsi tout d'un coup cette importance
anecdotique et me valoir une telle nuee bourdonnante de reclamations.
Jamais, en effet, rien de semblable ne s'est vu. Pas une ligne de mon
oeuvre, pas un de ses heros, pas meme un personnage en silhouette qui
ne soit devenu motif a allusions, a protestations. L'auteur a beau se
defendre, jurer ses grands dieux que son roman n'a pas de clef, chacun
lui en forge au moins une, a l'aide de laquelle il pretend ouvrir cette
serrure a combinaison. Il faut que tout ces types aient vecu, comment
donc! qu'ils vivent encore, identiques de la tete aux pieds... Monpavon
est un tel, n'est-ce pas?... La ressemblance de Jenkins est frappante...
Celui-ci se fache d'en etre, tel autre de n'en etre pas; et cette
recherche du scandale aidant, il n'est pas jusqu'a des rencontres de
noms, fatales dans le roman moderne, des indications de rues, des
numeros de maisons, choisit au hasard, qui n'aient servi a donner une
sorte d'identite a des etres batis de mille pieces et en definitive
absolument imaginaires.
L'auteur a trop de modestie pour prendre tout ce bruit a son compte. Il
sait la part qu'ont eue dans cela les indiscretions amicales ou perfides
des journaux; et, sans remercier les uns plus qu'il ne convient, sans en
vouloir aux autres outre mesure, il se resigne a sa tapageuse aventure
comme a une chose inevitable et tient seulement a honneur d'affirmer,
sur vingt ans de travail et de probite litteraires, que cette fois,
pas plus que les autres, il n'avait cherche cet element de succes. En
feuilletant ses souvenirs, ce qui est le droit et le devoir de tout
romancier, il s'est rappele un singulier episode du Paris cosmopolite
d'il y a quinze ans. Le romanesque d'une existence eblouissante et
rapide, traversant en meteore le ciel parisien, a evidemment servi
de cadre au_ Nabab, _a cette peinture des moeurs de la fin du second
empire. Mais autour d'une situation, d'aventures connues, que chacun
etait en droit d'etudier et de rappeler, quelle fantaisie repandue,
que d'inventions, que de broderies, surtout quelle depense de cette
observation continuelle, eparse, presque inconsciente, sans laquelle il
ne saurait y avoir d'ecrivains d'imagination. D'ailleurs, pour se rendre
compte du travail "cristallisant" qui transporte du reel a la fiction,
de la vie au roman, les circonstances les plus simples, il suffirait
d'ouvrir le_ Moniteur Officiel _de fevrier 1864 et de comparer certaine
seance du corps legislatif au tableau que j'en donne dans mon livre. Qui
aurait pu supposer qu'apres tant d'annees ecoulees ce Paris a la courte
memoire saurait reconnaitre le modele primitif dans l'idealisation que
le romancier en a faite et qu'il s'eleverait des voix pour accuser
d'ingratitude celui qui ne fut point certes "le commensal assidu" de son
heros, mais seulement, dans leurs rares rencontres, un curieux en qui la
verite se photographie rapidement et qui ne peut jamais effacer de son
souvenir les images une fois fixees?
J'ai connu le "Vrai Nabab" en 1864, j'occupais alors une position
semi-officielle qui m'obligeait a mettre une grande reserve dans mes
visites a ce fastueux et accueillant Levantin. Plus tard je fus lie avec
un de ses freres; mais a ce moment-la le pauvre Nabab se debattait au
loin dans des buissons d'epines cruelles et l'on ne le voyait plus a
Paris que rarement. Du reste il est bien genant pour un galant homme de
compter ainsi avec les morts et de dire: "Vous vous trompez. Bien que
ce fut un hote aimable, on ne m'a pas souvent vu chez lui." Qu'il me
suffise donc de declarer qu'en parlant du fils de la mere Francoise
comme je l'ai fait, j'ai voulu le rendre sympathique et que le reproche
d'ingratitude me parait de toute facon une absurdite. Cela est si vrai
que bien des gens trouvent le portrait trop flatte, plus interessant que
nature. A ces gens-la ma reponse est fort simple: "Jansoulet m'a
fait l'effet d'un brave homme; mais en tout cas, si je me trompe,
prenez-vous-en aux journaux qui vous ont dit son vrai nom. Moi je vous
ai livre mon roman comme un roman, mauvais ou bon, sans ressemblance
garantie.
Quant a Mora, c'est autre chose. On a parle d'indiscretion, de defection
politique... Mon Dieu, je ne m'en suis jamais cache. J'ai ete, a l'age
de vingt ans, attache au cabinet du haut fonctionnaire qui m'a servi de
type; et mes amis de ce temps-la savent quel grave personnage politique
je faisais. L'Administration elle aussi a du garder un singulier
souvenir de ce fantastique employe a criniere Merovingienne, toujours le
dernier venu au bureau, le premier parti, et ne montant jamais chez
le duc que pour lui demander des conges; avec cela d'un naturel
independant, les mains nettes de toute cantite, et si peu infeode a
l'Empire que le jour ou le duc lui offrit d'entrer a son cabinet, le
futur attache crut devoir declarer avec une solennite juvenile et
touchante "qu'il etait Legitimiste."
"L'Imperatrice l'est aussi," repondit l'Excellence en souriant d'un
grand air impertinent et tranquille. C'est avec ce sourire-la que je
l'ai toujours vu, sans avoir besoin pour cela de regarder par le trou
des serrures; et c'est ainsi que je l'ai peint, tel qu'il aimait a se
montrer, dans son attitude de Richelieu-Bruemmel. L'histoire s'occupera
de l'homme d'Etat. Moi j'ai fait voir, en le melant de fort loin a la
fiction de mon drame, le mondain qu'il etait et qu'il voulait etre,
assure d'ailleurs que de son vivant il ne lui eut point deplu d'etre
presente ainsi.
Voila ce que j'avais a dire. Et maintenant, ces declarations faites en
toute franchise, retournons bien vite au travail. On trouvera ma preface
un peu courte et les curieux y auront en vain cherche le piment attendu.
Tant pis pour eux. Si breve que soit cette page, elle est pour moi trois
fois trop longue. Les prefaces ont cela de mauvais surtout qu'elles vous
empechent d'ecrire des livres._
ALPHONSE DAUDET.
LE NABAB
I
LES MALADES DU DOCTEUR JENKINS
Debout sur le perron de son petit hotel de la rue de Lisbonne, rase de
frais, l'oeil brillant, la levre entr'ouverte d'aise, ses longs cheveux
vaguement grisonnants epandus sur un vaste collet d'habit, carre
d'epaules, robuste et sain comme un chene, l'illustre docteur irlandais
Robert Jenkins, chevalier du Medjidie et de l'ordre distingue de Charles
III d'Espagne, membre de plusieurs societes savantes ou bienfaisantes,
president fondateur de l'oeuvre de Bethleem, Jenkins enfin, le Jenkins
des perles Jenkins a base arsenicale, c'est-a-dire le medecin a la mode
de l'annee 1864, l'homme le plus occupe de Paris, s'appretait a monter
en voiture, un matin de la fin de novembre, quand une croisee s'ouvrit
au premier etage sur la cour interieure de l'hotel, et une voix de femme
demanda timidement:
"Rentrerez-vous dejeuner, Robert?"
Oh! de quel bon et loyal sourire s'eclaira tout a coup cette belle tete
de savant et d'apotre, et dans le tendre bonjour que ses yeux envoyerent
la-haut vers le chaud peignoir blanc entrevu derriere les tentures
soulevees, comme on devinait bien une de ces passions conjugales,
tranquilles et sures, que l'habitude resserre de toute la souplesse et
la solidite de ses liens.
"Non, madame Jenkins... Il aimait a lui donner ainsi publiquement
son titre d'epouse legitime, comme s'il eut trouve la une intime
satisfaction, une sorte d'acquit de conscience envers la femme qui lui
rendait la vie si riante... Mon, ne m'attendez pas ce matin. Je dejeune
place Vendome.
--Ah! oui... le Nabab, dit la belle madame Jenkins avec une nuance tres
marquee de respect pour ce personnage des _Mille et une Nuits_ dont tout
Paris parlait depuis un mois; puis, apres un peu d'hesitation, bien
tendrement, tout bas, entre les lourdes tapisseries, elle chuchota, rien
que pour le docteur:
--Surtout n'oubliez pas ce que vous m'avez promis."
C'etait vraisemblablement quelque chose de bien difficile a tenir, car
au rappel de cette promesse les sourcils de l'apotre se froncerent, son
sourire se petrifia, toute sa figure prit une expression d'incroyable
durete; mais ce fut l'affaire d'un instant. Au chevet de leurs riches
malades, ces physionomies de medecins a la mode deviennent expertes a
mentir. Avec son air le plus tendre, le plus cordial, il repondit en
montrant une rangee de dents eblouissantes:
"Ce que j'ai promis sera fait, madame Jenkins. Maintenant, rentrez vite
et fermez votre croisee. Le brouillard est froid ce matin."
Oui, le brouillard etait froid, mais blanc comme de la vapeur de neige;
et, tendu derriere les glaces du grand coupe, il egayait de reflets doux
le journal deplie dans les mains du docteur. La-bas dans les quartiers
populeux, resserres et noirs, dans le Paris commercant et ouvrier, on ne
connait pas cette brume matinale qui s'attarde aux grandes avenues;
de bonne heure l'activite du reveil, le va-et-vient des voitures
maraicheres, des omnibus, des lourds camions secouant leurs ferrailles,
l'ont vite hachee, effiloquee, eparpillee. Chaque passant en emporte un
peu dans un paletot rape, un cache-nez qui montre la trame, des
gants grossiers frottes l'un contre l'autre. Elle imbibe les blouses
frissonnantes, les water-proofs jetes sur les jupes de travail; elle se
fond a toutes les haleines, chaudes d'insomnie ou d'alcool, s'engouffre
au fond des estomacs vides, se repand dans les boutiques qu'on ouvre,
les cours noires, le long des escaliers dont elle inonde la rampe et les
murs, jusque dans les mansardes sans feu. Voila pourquoi il en reste si
peu dehors. Mais dans cette portion de Paris espacee et grandiose, ou
demeurait la clientele de Jenkins, sur ces larges boulevards plantes
d'arbres, ces quais deserts, le brouillard planait immacule, en nappes
nombreuses, avec des legeretes et des floconnements d'ouate. C'etait
ferme, discret, presque luxueux, parce que le soleil derriere cette
paresse de son lever commencait a repandre des teintes doucement
pourprees, qui donnaient a la brume enveloppant jusqu'au faite les
hotels alignes, l'aspect d'une mousseline blanche jetee sur des etoffes
ecarlates. On aurait dit un grand rideau abritant le sommeil tardif
et leger de la fortune, epais rideau ou rien ne s'entendait que le
battement discret d'une porte cochere, les mesures en fer-blanc des
laitiers, les grelots d'un troupeau d'anesses passant au grand trot
suivies du souffle court et haletant de leur berger, et le roulement
sourd du coupe de Jenkins commencant sa tournee de chaque jour.
D'abord a l'hotel de Mora. C'etait, sur le quai d'Orsay, tout a cote de
l'ambassade d'Espagne, dont les longues terrasses faisaient suite aux
siennes, un magnifique palais ayant son entree principale rue de Lille
et une porte sur le bord de l'eau. Entre deux hautes murailles revetues
de lierre, reliees entre elles par d'imposants arcs de voute, le coupe
fila comme une fleche, annonce par deux coups d'un timbre retentissant
qui tirerent Jenkins de l'extase ou la lecture de son journal semblait
l'avoir plonge. Puis les roues amortirent leur bruit sur le sable d'une
vaste cour et s'arreterent, apres un elegant circuit, contre le perron
de l'hotel, surmonte d'une large marquise en rotonde. Dans la confusion
du brouillard, on apercevait une dizaine de voitures en ligne, et le
long d'une avenue d'acacias, tout secs en cette saison et nus dans leur
ecorce, les silhouettes de palefreniers anglais promenant a la main
les chevaux de selle du duc. Tout revelait un luxe ordonne, repose,
grandiose et sur.
"J'ai beau venir matin, d'autres arrivent toujours avant moi," se dit
Jenkins en voyant la file ou son coupe prenait place; mais, certain
de ne pas attendre, il gravit, la tete haute, d'un air d'autorite
tranquille, ce perron officiel que franchissaient chaque jour tant
d'ambitions fremissantes, d'inquietudes aux pieds trebuchants.
Des l'antichambre, elevee et sonore comme une eglise, et que deux
grands feux de bois, en depit des caloriferes brulant nuit et jour,
emplissaient d'une vie rayonnante, le luxe de cet interieur arrivait par
bouffees tiedes et capiteuses. Cela tenait a la fois de la serre et de
l'etuve. Beaucoup de chaleur dans de la clarte; des boiseries blanches,
des marbres blancs, des fenetres immenses, rien d'etouffe ni d'enferme,
et pourtant une atmosphere egale faite pour entourer quelque existence
rare, affinee et nerveuse. Jenkins s'epanouissait a ce soleil factice de
la richesse; il saluait d'un "bonjour, mes enfants" le suisse poudre, au
large baudrier d'or, les valets de pied en culotte courte, livree or et
bleu, tous debout pour lui faire honneur, effleurait du doigt la grande
cage des ouistitis pleine de cris aigus et de cabrioles, et s'elancait
en sifflotant sur l'escalier de marbre clair rembourre d'un tapis epais
comme une pelouse, conduisant aux appartements du duc. Depuis six mois
qu'il venait a l'hotel de Mora, le bon docteur ne s'etait pas encore
blase sur l'impression toute physique de gaiete, du legerete que lui
causait l'air de cette maison.
Quoiqu'on fut chez le premier fonctionnaire de l'empire, rien ne sentait
ici l'administration ni ses cartons de paperasses poudreuses. Le duc
n'avait consenti a accepter ses hautes dignites de ministre d'Etat,
president du conseil, qu'a la condition de ne pas quitter son hotel; il
n'allait au ministere qu'une heure ou deux par jour, le temps de donner
les signatures indispensables, et tenait ses audiences dans sa chambre a
coucher. En ce moment, malgre l'heure matinale, le salon etait plein.
On voyait la des figures graves, anxieuses, des prefets de province aux
levres rases, aux favoris administratifs, un peu moins arrogants dans
cette antichambre que la-bas dans leurs prefectures, des magistrats,
l'air austere, sobres de gestes, des deputes aux allures importantes,
gros bonnets de la finance, usiniers cossus et rustiques, parmi lesquels
se detachait ca et la la grele tournure ambitieuse d'un substitut ou
d'un conseiller de prefecture, en tenue de solliciteur, habit noir
et cravate blanche; et tous, debout, assis, groupes ou solitaires,
crochetaient silencieusement du regard cette haute porte fermee sur leur
destin, par laquelle ils sortiraient tout a l'heure triomphants ou la
tete basse. Jenkins traversa la foule rapidement, et chacun suivait
d'un oeil d'envie ce nouveau venu que l'huissier a chaine, correct et
glacial, assis devant une table a cote de la porte, accueillait d'un
petit sourire a la fois respectueux et familier.
"Avec qui est-il?" demanda le docteur en montrant la chambre du duc.
Du bout des levres, non sans un frisement d'oeil legerement ironique,
l'huissier murmura un nom qui, s'ils l'avaient entendu, aurait indigne
tous ces hauts personnages attendant depuis une heure que le costumier
de l'Opera eut termine son audience.
Un bruit de voix, un jet de lumiere... Jenkins venait d'entrer chez le
duc; il n'attendait jamais, lui.
Debout, le dos a la cheminee, serre dans une veste en fourrure bleue
dont les douceurs de reflets affinaient une tete energique et hautaine,
le president du conseil faisait dessiner sous ses yeux un costume de
pierrette que la duchesse porterait a son prochain bal, et donnait ses
indications avec la meme gravite que s'il eut dicte un projet de loi.
"Ruchez la fraise tres fin et ne ruchez pas les manchettes... Bonjour,
Jenkins... Je suis a vous."
Jenkins s'inclina et fit quelques pas dans l'immense chambre dont les
croisees, ouvrant sur un jardin qui allait jusqu'a la Seine, encadraient
un des plus beaux aspects de Paris, les ponts, les Tuileries, le Louvre,
dans un entrelacement d'arbres noirs comme traces a l'encre de Chine sur
le fond flottant du brouillard. Un large lit tres bas, eleve de
quelques marches, deux ou trois petits paravents de laque aux vagues
et capricieuses dorures, indiquant ainsi que les doubles portes et les
tapis de haute laine, la crainte du froid poussee jusqu'a l'exces, des
sieges divers, chaises longues, chauffeuses, repandus un peu au hasard,
tous bas, arrondis, de forme indolente ou voluptueuse, composaient
l'ameublement de cette chambre celebre ou se traitaient les plus graves
questions et aussi les plus legeres avec le meme serieux d'intonation.
Au mur, un beau portrait de la duchesse; sur la cheminee, un buste du
duc, oeuvre de Felicia Ruys, qui avait eu au recent Salon les honneurs
d'une premiere medaille.
"Eh bien! Jenkins, comment va, ce matin? dit l'Excellence en
s'approchant, pendant que le costumier ramassait ses dessins de modes,
epars sur tous les fauteuils.
--Et vous, mon cher duc? Je vous ai trouve un peu pale hier soir aux
Varietes.
--Allons donc! Je ne me suis jamais si bien porte... Vos perles me font
un effet du diable... Je me sens une vivacite, une verdeur... Quand je
pense comme j'etais fourbu il y a six mois."
Jenkins, sans rien dire, avait appuye sa grosse tete sur la fourrure du
ministre d'Etat, a l'endroit ou le coeur bat chez le commun des hommes.
Il ecouta un moment pendant que l'Excellence continuait a parler sur le
ton indolent, excede, qui faisait un des caracteres de sa distinction.
"Avec qui etiez-vous donc, docteur, hier soir? Ce grand Tartare bronze
qui riait si fort sur le devant de votre avant-scene?...
--C'etait le Nabab, monsieur le duc... Ce fameux Jansoulet, dont il est
tant question en ce moment.
--J'aurais du m'en douter. Toute la salle le regardait. Les actrices ne
jouaient que pour lui... Vous le connaissez? Quel homme est-ce?
--Je le connais... C'est-a-dire je le soigne... Merci, mon cher duc,
j'ai fini. Tout va bien par la... En arrivant a Paris, il y a un mois,
le changement de climat l'avait un peu eprouve. Il m'a fait appeler, et
depuis m'a pris en grande amitie... Ce que je sais de lui, c'est qu'il
a une fortune colossale, gagnee a Tunis, au service du bey, un coeur
loyal, une ame genereuse, ou les idees d'humanite...
--A Tunis?... interrompit le duc fort peu sentimental et peu humanitaire
de sa nature... Alors, pourquoi ce nom de Nabab?
--Bah! les Parisiens n'y regardent pas de si pres... Pour eux, tout
riche etranger est un nabab, n'importe d'ou il vienne... Celui-ci du
reste a bien le physique de l'emploi, un teint cuivre, des yeux de
braise ardente, de plus une fortune gigantesque dont il fait, je ne
crains pas de le dire, l'usage le plus noble et le plus intelligent.
C'est a lui que je dois,--ici le docteur prit un air modeste,--que je
dois d'avoir enfin pu constituer l'oeuvre de Bethleem pour l'allaitement
des enfants, qu'un journal du matin, que je parcourais tout a l'heure,
le _Messager_, je crois, appelle "la grande pensee philanthropique du
siecle."
Le duc jeta un regard distrait sur la feuille que Jenkins lui tendait.
Ce n'etait pas celui-la qu'on prenait avec des phrases de reclame.
"Il faut qu'il soit tres riche, ce M. Jansoulet, dit-il froidement. Il
commandite le theatre de Cardailhac. Monpavon lui fait payer ses dettes,
Bois-l'Hery lui monte une ecurie, le vieux Schwalbach une galerie de
tableaux... C'est de l'argent, tout cela."
Jenkins se mit a rire:
"Que voulez-vous, mon cher duc, vous le preoccupez beaucoup, ce pauvre
Nabab. Arrivant ici avec la ferme volonte de devenir Parisien, homme du
monde, il vous a pris pour modele en tout, et je ne vous cache pas qu'il
voudrait bien etudier son modele de plus pres.
--Je sais, je sais... Monpavon m'a deja demande de me l'amener...
Mais je veux attendre, je veux voir... Avec ces grandes fortunes, qui
viennent de si loin, il faut se garder... Mon Dieu, je ne dis pas... Si
je le rencontrais ailleurs que chez moi, au theatre, dans un salon...
--Justement madame Jenkins compte donner une petite fete, le mois
prochain. Si vous vouliez nous faire l'honneur...
--J'irai tres volontiers chez vous, mon cher docteur, et dans le cas
ou votre Nabab serait la, je ne m'opposerais pas a ce qu'il me fut
presente."
A ce moment l'huissier de service entr'ouvrit la porte.
"M. le ministre de l'interieur est dans le salon bleu... Il n'a qu'un
mot a dire a Son Excellence... M. le prefet de police attend toujours en
bas dans la galerie.
--C'est bien, dit le duc, j'y vais... Mais je voudrais en finir avant
avec ce costume... Voyons, pere chose, qu'est-ce que nous decidons
pour ces ruches? A revoir, docteur... Rien a faire, n'est-ce pas, que
continuer les perles?
--Continuer les perles, dit Jenkins en saluant; et il sortit tout
radieux de deux bonnes fortunes qui lui arrivaient en meme temps,
l'honneur de recevoir le duc et le plaisir d'obliger son cher Nabab.
Dans l'antichambre, la foule des solliciteurs qu'il traversa etait
encore plus nombreuse qu'a son entree; de nouveaux venus s'etaient
joints aux patients de la premiere heure, d'autres montaient l'escalier,
affaires et tout pales, et dans la cour, les voitures continuaient
a arriver, a se ranger en cercle sur deux rangs, gravement,
solennellement, pendant que la question des ruches aux manchettes se
discutait la-haut avec non moins de solennite.
--Au cercle, dit Jenkins a son cocher."
* * * * *
Le coupe roula le long des quais, repassa les ponts, gagna la place de
la Concorde, qui n'avait deja plus le meme aspect que tout a l'heure.
Le brouillard s'ecartait vers le Garde-Meuble et le temple grec de la
Madeleine, laissant deviner ca et la l'aigrette blanche d'un jet d'eau,
l'arcade d'un palais, le haut d'une statue, les massifs des Tuileries,
groupes frileusement pres des grilles. Le voile non souleve, mais
dechire par places, decouvrait des fragments d'horizon; et l'on voyait
sur l'avenue menant a l'Arc-de-Triomphe, des breaks passer au grand
trot, charges de cochers et de maquignons, des dragons de l'imperatrice,
des guides chamarres et couverts de fourrures s'en aller deux par deux
en longues files, avec un cliquetis de mors, d'eperons, des ebrouements
de chevaux frais, tout cela s'eclairant d'un soleil encore invisible,
sortant du vague de l'air, y rentrant par masses, comme une vision
rapide du luxe matinal de ce quartier.
Jenkins descendit a l'angle de la rue Royale. Du haut en bas de la
grande maison de jeu, les domestiques circulaient, secouant les tapis,
aerant les salons ou flottait la buee des cigares, ou des monceaux de
cendre fine tout embrasee s'ecroulaient au fond des cheminees, tandis
que sur les tables vertes, encore fremissantes des parties de la nuit,
brulaient quelques flambeaux d'argent dont la flamme montait toute
droite dans la lumiere blafarde du grand jour. Le bruit, le va-et-vient
s'arretaient au troisieme etage, ou quelques membres du cercle avaient
leur appartement. De ce nombre etait le marquis de Monpavon, chez qui
Jenkins se rendait.
"Comment! c'est vous, docteur?... Diable emporte!... Quelle heure est-il
donc?... Suis pas visible.
--Pas meme pour le medecin?
--Oh! pour personne... Question de tenue, mon cher... C'est egal, entrez
tout de meme... Chaufferez les pieds un moment pendant que Francis finit
de me coiffer."
Jenkins penetra dans la chambre a coucher, banale comme tous les garnis,
et s'approcha du feu sur lequel chauffaient des fers a friser de toutes
les dimensions, tandis que dans le laboratoire a cote, separe de la
chambre par une tenture algerienne, le marquis de Monpavon s'abandonnait
aux manipulations de son valet de chambre. Des odeurs de patchouli,
de coldcream, de corne et de poils brules s'echappaient de l'espace
restreint; et de temps en temps, quand Francis venait retirer un fer,
Jenkins entrevoyait une immense toilette chargee de mille petits
instruments d'ivoire, de nacre et d'acier, limes, ciseaux, houppes et
brosses, de flacons, de godets, de cosmetiques, etiquetes, ranges,
alignes, et parmi tout cet etalage, maladroite et deja tremblante, une
main de vieillard, seche et longue, soignee aux ongles comme celle d'un
peintre japonais, qui hesitait au milieu de ces quincailleries menues et
de ces faiences de poupee.
Tout en arrangeant son visage, la plus longue, la plus compliquee de ses
occupations du matin, Monpavon causait avec le docteur, racontait ses
malaises, le bon effet des perles qui le rajeunissaient, disait-il. Et
de loin, ainsi, sans le voir, on aurait cru entendre le duc du Mora,
tellement il lui avait pris ses facons de parler. C'etaient les memes
phrases inachevees, terminees en "ps... ps... ps..." du bout des dents,
des "machin," des "chose," intercales a tout propos dans le discours,
une sorte de bredouillement aristocratique, fatigue, paresseux, ou
se sentait un mepris profond pour l'art vulgaire de la parole. Dans
l'entourage du duc, tout le monde cherchait a imiter cet accent, ces
intonations dedaigneuses avec une affectation de simplicite.
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