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NEW YORK, N.Y. -- Nathan Yungerberg, an accomplished model scout and professional child photographer is launching a nation-wide casting call to find the cover model for his highly anticipated book release, 'The Model Child: A Parents Guide to the Child Modeling Industry' (ISBN: 978-0-9817018-0-6).


Book: Le nabab, tome II

A >> Alphonse Daudet >> Le nabab, tome II

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OEUVRES

DE

Alphonse Daudet


Le Nabab

Tome II


M DCCC LXXXVII





LE NABAB




XIII

UN JOUR DE SPLEEN


Cinq heures de l'apres-midi. La pluie depuis le matin, un ciel gris et
bas a toucher avec les parapluies, un temps mou qui poisse, le gachis,
la boue, rien que de la boue, en flaques lourdes, en trainees luisantes
au bord des trottoirs, chassee en vain par tes balayeuses mecaniques,
par les balayeuses en marmottes, enlevee sur d'enormes tombereaux qui
l'emportent lentement vers Montreuil, la promenent en triomphe a travers
les rues, toujours remuee et toujours renaissante, poussant entre les
paves, eclaboussant les panneaux des voitures, le poitrail des chevaux,
les vetements des passants, mouchetant les vitres, les seuils, les
devantures, a croire que Paris entier va s'enfoncer et disparaitre sous
cette tristesse du sol fangeux ou tout se fond et se confond. Et c'est
une pitie de voir l'envahissement de cette souillure sur les blancheurs
des maisons neuves, la bordure des quais, les colonnades des balcons de
pierre... Il y a quelqu'un cependant que ce spectacle rejouit, un pauvre
etre degoute et malade qui, vautre tout de son long sur la soie brodee
d'un divan, la tete sur ses poings fermes, regarde joyeusement dehors
contre les vitres ruisselantes et se delecte a toutes ces laideurs:

"Vois-tu, ma fee, voila bien le temps qu'il me fallait aujourd'hui...
Regarde-les patauger... Sont-ils hideux, sont-ils sales!... Que de
fange! Il y en a partout, dans les rues, sur les quais, jusque dans
la Seine, jusque dans le ciel... Ah! c'est bon la boue, quand on est
triste... Je voudrais tripoter la-dedans, faire de la sculpture avec ca,
une statue de cent pieds de haut, qui s'appellerait: "Mon ennui."

--Mais pourquoi t'ennuies-tu, ma cherie, dit avec douceur la vieille
danseuse, aimable et rose dans son fauteuil, ou elle se tient
tres droite de peur d'abimer sa coiffure encore plus soignee que
d'habitude... N'as-tu pas tout ce qu'il faut pour etre heureuse?"

Et, de sa voix tranquille, pour la centieme fois, elle recommence a lui
enumerer ses raisons de bonheur, sa gloire, son genie, sa beaute, tous
les hommes a ses pieds, les plus beaux, les plus puissants; oh! oui,
les plus puissants, puisqu'aujourd'hui meme... Mais un miaulement
formidable, une plainte dechirante du chacal exaspere par la monotonie
de son desert, fait trembler tout a coup les vitres de l'atelier et
rentrer dans son cocon l'antique chrysalide epouvantee.

Depuis huit jours, son groupe fini, parti pour l'exposition, a laisse
Felicia dans ce meme etat de prostration, d'ecoeurement, d'irritation
navree et desolante. Il faut toute la patience inalterable de la fee, la
magie de ses souvenirs evoques a chaque instant pour lui rendre la vie
supportable a cote de cette inquietude, de cette colere mechante qu'on
entend gronder au fond des silences de la jeune fille, et qui subitement
eclatent dans une parole amere, dans un "pouah" de degout a propos de
tout... Son groupe est hideux... Personne n'en parlera... Tous les
critiques sont des anes... Le public? un goitre immense a trois etages
de mentons... Et pourtant, l'autre dimanche, quand le duc de Mora
est venu avec le surintendant des beaux-arts voir son exposition a
l'atelier, elle etait si heureuse, si fiere des eloges qu'on lui
donnait, si pleinement ravie de son travail qu'elle admirait a distance
comme d'un autre, maintenant que l'outil n'etablissait plus entre elle
et l'oeuvre ce lien genant a l'impartial jugement de l'artiste.

Mais c'est tous les ans ainsi. L'atelier depeuple du recent ouvrage,
son nom glorieux encore une fois jete au caprice imprevu du public, les
preoccupations de Felicia, desormais sans objet visible, errent
dans tout le vide de son coeur, de son existence de femme sortie du
tranquille sillon, jusqu'a ce qu'elle se soit reprise a un autre
travail. Elle s'enferme, ne veut voir personne. On dirait qu'elle se
mefie d'elle-meme. Il n'y a que le bon Jenkins qui la supporte pendant
ces crises. Il semble meme les rechercher, comme s'il en attendait
quelque chose. Dieu sait pourtant qu'elle n'est pas aimable avec lui.
Hier encore il est reste deux heures en face de cette belle ennuyee, qui
ne lui a seulement pas une fois adresse la parole. Si c'est la l'accueil
qu'elle reserve ce soir au grand personnage qui leur fait l'honneur de
venir diner avec elles... Ici la douce Crenmitz, qui rumine paisiblement
toutes ces pensees en regardant le fin bout de ses souliers a
bouffettes, se rappelle subitement qu'elle a promis de confectionner
une assiette de patisseries viennoises pour le diner du personnage en
question, et sort de l'atelier discretement sur la pointe de ses petits
pieds.

Toujours la pluie, toujours la boue, toujours le beau sphinx accroupi,
les yeux perdus dans l'horizon fangeux. A quoi pense-t-il? Qu'est-ce
qu'il regarde venir la-bas, par ces routes souillees, douteuses sous
la nuit qui tombe, avec ce pli au front et cette levre expressive de
degout? Est-ce son destin qu'il attend? Triste destin qui s'est mis en
marche par un temps pareil, sans crainte de l'ombre, de la boue...

Quelqu'un vient d'entrer dans l'atelier, un pas plus lourd que le trot
de souris de Constance. Le petit domestique sans doute. Et Felicia,
brutalement sans se retourner:

"Va te coucher... Je n'y suis pour personne...

--J'aurais bien voulu vous parler cependant, lui repond une voix amie."

Elle tressaille, se redresse, et radoucie, presque rieuse devant ce
visiteur inattendu:

--Tiens! c'est vous, jeune Minerve... Comment etes-vous donc entre?

--Bien simplement. Toutes les portes sont ouvertes.

--Cela ne m'etonne pas. Constance est comme folle, depuis ce matin, avec
son diner...

--Oui, j'ai vu. L'antichambre est pleine de fleurs. Vous avez?...

--Oh! un diner bete, un diner officiel. Je ne sais pas comment j'ai
pu... Asseyez-vous donc la; pres de moi. Je suis heureuse de vous voir."

Paul s'assied, un peu trouble. Jamais elle ne lui a paru si belle. Dans
le demi-jour de l'atelier, parmi l'eclat brouille des objets d'art,
bronzes, tapisseries, sa paleur fait une lumiere douce, ses yeux ont
des reflets de pierre precieuse, et sa longue amazone serree dessine
l'abandon de son corps de deesse. Puis elle parle d'un ton si
affectueux, elle semble si heureuse de cette visite. Pourquoi est-il
reste aussi longtemps loin d'elle? Voila pres d'un mois qu'on ne l'a vu.
Ils ne sont donc plus amis? Lui s'excuse de son mieux. Les affaires, un
voyage. D'ailleurs, s'il n'est pas venu ici, il a souvent parle d'elle,
oh! bien souvent, presque tous les jours.

"Vraiment? Et avec qui?

--Avec..."

Il va dire: "avec Aline Joyeuse..." mais une gene l'arrete, un sentiment
indefinissable, comme une pudeur de prononcer ce nom dans l'atelier qui
en a entendu tant d'autres. Il y a des choses qui ne vont pas ensemble,
sans qu'on sache bien pourquoi. Paul aime mieux repondre par un mensonge
qui l'amene droit au but de sa visite:

"Avec un excellent homme a qui vous avez cause une peine bien inutile...
Voyons, pourquoi ne lui avez-vous pas fini son buste, a ce pauvre
Nabab?... C'etait un grand bonheur, une grande fierte pour lui ce buste
a l'exposition... Il y comptait."

A ce nom du Nabab, elle s'est troublee legerement:

"C'est vrai, dit-elle, j'ai manque a ma parole... Que voulez-vous? Je
suis a caprices, moi... Mais mon desir est bien de le reprendre un de
ces jours... Voyez, le linge est dessus, tout mouille, pour que la terre
ne seche pas...

--Et l'accident?... Oh! vous savez, nous n'y avons pas cru...

--Vous avez eu tort... Je ne mens jamais... Une chute, un a-plat
formidable... Seulement la glaise etait fraiche. J'ai repare cela
facilement. Tenez!"

Elle enleva le linge d'un geste; le Nabab surgit avec sa bonne face tout
heureuse d'etre portraituree, et si vrai, tellement "nature" que Paul
eut un cri d'admiration.

"N'est-ce pas qu'il est bien? dit-elle naivement... Encore quelques
retouches la et la... (Elle avait pris l'ebauchoir, la petite eponge et
pousse la sellette dans ce qui restait de jour.) Ce serait l'affaire de
quelques heures; mais il ne pourrait toujours pas aller a l'exposition.
Nous sommes le 22; tous les envois sont faits depuis longtemps.

--Bah!... avec des protections..."

Elle eut un froncement de sourcils et sa mauvaise expression retombante
de la bouche:

"C'est vrai... La protegee du duc de Mora... Oh! vous n'avez pas besoin
de vous defendre. Je sais ce qu'on dit et je m'en moque comme de ca...
(Elle envoya une boulette de glaise s'emplatrer contre la tenture.)
Peut-etre meme qu'a force de supposer ce qui n'est pas... Mais laissons
la ces infamies, dit-elle en relevant sa petite tete aristocratique...
Je tiens a vous faire plaisir, Minerve... Votre ami ira au Salon cette
annee."

A ce moment, un parfum de caramel, de pate chaude envahit l'atelier ou
tombait le crepuscule en fine poussiere decolorante; et la fee apparut,
un plat de beignets a la main, une vraie fee, paree, rajeunie, vetue
d'une tunique blanche qui laissait a l'air, sous des dentelles jaunies,
ses beaux bras de vieille femme, les bras, cette beaute qui meurt la
derniere.

--Regarde mes _kuchlen_, mignonne, s'ils sont reussis cette fois... Ah!
pardon, je n'avais pas vu que tu avais du monde... Tiens! Mais c'est M.
Paul... Ca va bien, monsieur Paul?... Goutez donc un de mes gateaux...

Et l'aimable vieille, a qui ses atours semblaient preter une vivacite
extraordinaire, s'avancait en sautillant, son assiette en equilibre au
bout de ses doigts de poupee.

"Laisse-le donc, lui dit Felicia tranquillement... Tu lui en offriras a
diner.

--A diner?"

La danseuse fut si stupefaite qu'elle manqua renverser sa jolie
patisserie, soufflee, legere et excellente comme elle.

"Mais oui, je le garde a diner avec nous... Oh! je vous en prie,
ajouta-t-elle avec une insistance particuliere en voyant le mouvement de
refus du jeune homme, je vous en prie, ne me dites pas non... C'est un
service veritable que vous me rendez en restant ce soir... Voyons, je
n'ai pas hesite tout a l'heure, moi..."

Elle lui avait pris la main; et vraiment, l'on sentait une etrange
disproportion entre sa demande et le ton suppliant, anxieux, dont elle
etait faite. Paul se defendit encore. Il n'etait pas habille... Comment
voulait-elle?... Un diner ou elle avait du monde...

"Mon diner?... Mais je le decommande... Voila comme je suis... Nous
serons seuls, tous les trois, avec Constance.

--Mais, Felicia, mon enfant, tu n'y songes pas... Eh bien! Et le...
l'autre qui va venir tout a l'heure.

--Je vais lui ecrire de rester chez lui, parbleu!

--Malheureuse, il est trop tard...

--Pas du tout. Six heures sonnent. Le diner etait pour sept heures et
demie... Tu vas vite lui faire porter ca."

Elle ecrivait, en hate, sur un coin de table.

"Quelle etrange fille, mon Dieu, mon Dieu!... murmurait la danseuse tout
ahurie, pendant que Felicia, ravie, transfiguree, fermait joyeusement sa
lettre.

--Voila mon excuse faite... La migraine n'a pas ete inventee pour
Kadour..."

Puis, la lettre partie:

"Oh! que je suis contente; la bonne soiree que nous allons passer...
Embrasse-moi donc, Constance... Cela ne nous empechera pas de faire
honneur a tes _Kuchlen_, et nous aurons le plaisir de te voir dans une
jolie toilette qui te donne l'air plus jeune que moi."

Il n'en fallait pas tant pour faire pardonner par la danseuse ce nouveau
caprice de son cher demon et le crime de lese-majeste auquel on venait
de l'associer. En user si cavalierement avec un pareil personnage! il
n'y avait qu'elle au monde, il n'y avait qu'elle... Quant a Paul de
Gery, il n'essayait plus de resister, repris de cet enlacement dont
il avait pu se croire degage par l'absence et qui, des le seuil de
l'atelier, comprimait sa volonte, le livrait lie et vaincu au sentiment
qu'il etait bien resolu a combattre.

* * * * *

Evidemment le diner, un vrai diner de gourmandise, surveille par
l'Autrichienne dans ses moindres details, avait ete prepare pour un
invite de grande volee. Depuis le haut chandelier kabyle a sept branches
de bois sculpte qui rayonnait sur la nappe couverte de broderies,
jusqu'aux aiguieres a long col enserrant les vins dans des formes
bizarres et exquises, l'appareil somptueux du service, la recherche
des mets aiguises d'une pointe d'etrangete revelaient l'importance du
convive attendu, le soin qu'on avait mis a lui plaire. On etait bien
chez un artiste. Peu d'argenterie, mais de superbes faiences, beaucoup
d'ensemble, sans le moindre assortiment. Le vieux Rouen, le Sevres rose,
les cristaux hollandais montes de vieux etains ouvres se rencontraient
sur cette table comme sur un dressoir d'objets rares rassembles par un
connaisseur pour le seul contentement de son gout. Un peu de desordre
par exemple, dans ce menage monte au hasard de la trouvaille. Le
merveilleux huilier n'avait plus de bouchons. La saliere ebrechee
debordait sur la nappe, et a chaque instant: "Tiens! Qu'est devenu le
moutardier?... Qu'est-ce qu'il est arrivee cette fourchette?" Cela
genait un peu de Gery pour la jeune maitresse de maison qui, elle, n'en
prenait aucun souci.

Mais quelque chose mettait Paul plus mal a l'aise encore, c'etait la
preoccupation de savoir quel hote privilegie il remplacait a cette
table, que l'on pouvait traiter a la fois avec tant de magnificence et
un sans-facon si complet. Malgre tout, il le sentait present, offensant
pour sa dignite personnelle, ce convive decommande. Il avait beau
vouloir l'oublier; tout le lui rappelait, jusqu'a la parure de la bonne
fee assise en face de lui et qui gardait encore quelques-uns des grands
airs dont elle s'etait d'avance munie pour la circonstance solennelle.
Cette pensee le troublait, lui gatait la joie d'etre la.

En revanche, comme il arrive dans tous les duos ou les unissons sont
tres rares, jamais il n'avait vu Felicia si affectueuse, de si joyeuse
humeur. C'etait une gaiete debordante, presque enfantine, une de ces
expansions chaleureuses qu'on eprouve le danger passe, la reaction d'un
feu clair flambant, apres l'emotion d'un naufrage. Elle riait de toutes
ses dents, taquinait Paul sur son accent, ce qu'elle appelait ses idees
bourgeoises. "Car vous etes un affreux bourgeois, vous savez... Mais
c'est ce qui me plait en vous... C'est par opposition sans doute parce
que je suis nee sous un pont, dans un coup de vent, que j'ai toujours
aime les natures posees, raisonnables.

--Oh! ma fille, qu'est-ce que tu vas faire croire a M. Paul, que tu es
nee sous un pont?... disait la bonne Crenmitz, qui ne pouvait se faire a
l'exageration de certaines images et prenait tout au pied de la lettre.

--Laisse-le croire ce qu'il voudra, ma fee... Nous ne le visons pas pour
mari... Je suis sure qu'il ne voudrait pas de ce monstre qu'on appelle
une femme artiste. Il croirait epouser le diable... Vous avez bien
raison, Minerve... L'art est un despote. Il faut se donner a lui
tout entier. On met dans son oeuvre ce qu'on a d'ideal, d'energie,
d'honnetete, de conscience, si bien qu'il ne vous en reste plus pour la
vie, et que le travail termine vous jette la sans force et sans
boussole comme un ponton demate a la merci de tous les flots... Triste
acquisition qu'une epouse pareille.

--Pourtant, hasarda timidement le jeune homme, il me semble que l'art,
si exigeant qu'il soit, ne peut pas accaparer la femme a lui tout seul.
Que ferait-elle de ses tendresses, de ce besoin d'aimer, de se devouer,
qui est en elle bien plus qu'en nous le mobile de tous ses actes?"

Elle reva un moment avant de repondre.

"Vous avez peut-etre raison, sage Minerve... Le fait est qu'il y a des
jours ou ma vie sonne terriblement creux... J'y sens des trous, des
profondeurs. Tout disparait de ce que j'y jette pour la combler... Mes
plus beaux enthousiasmes artistiques s'engouffrent la-dedans et meurent
chaque fois dans un soupir... Alors je pense au mariage. Un mari, des
enfants, un tas d'enfants qui se rouleraient par l'atelier, le nid a
soigner pour tout cela, la satisfaction de cette activite physique qui
manque a nos existences d'art, des occupations regulieres, du train,
des chants, des gaietes naives, qui vous forceraient a jouer au lieu
de penser dans le vide, dans le noir, a rire devant un echec
d'amour-propre, a n'etre qu'une mere satisfaite, le jour ou le public
ferait de vous une artiste usee, finie..."

Et devant cette vision de tendresse la beaute de la jeune fille prit une
expression que Paul ne lui avait jamais vue, qui le saisit tout entier,
lui donna une envie folle d'emporter dans ses bras ce bel oiseau sauvage
revant du colombier, pour le defendre, l'abriter dans l'amour sur d'un
honnete homme.

Elle, sans le regarder, continuait:

"Je ne suis pas si envolee que j'en ai l'air, allez... Demandez a ma
bonne marraine, quand elle m'a mise en pension, si je ne me tenais pas
droite a l'alignement... Mais quel gachis ensuite dans ma vie... Si vous
saviez quelle jeunesse j'ai eue, quelle precoce experience m'a fane
l'esprit, quelle confusion dans mon jugement de petite fille du permis
et du defendu, de la raison et de la folie. L'art seul, celebre,
discute, restait debout dans tout cela, et je me suis refugiee en lui...
C'est peut-etre pourquoi je ne serai jamais qu'une artiste, une femme
en dehors des autres, une pauvre amazone au coeur prisonnier dans sa
cuirasse de fer, lancee dans le combat comme un homme et condamnee a
vivre et a mourir en homme."

Pourquoi ne lui dit-il pas alors:

"Belle guerriere, laissez la vos armes, revetez la robe flottante et les
graces du gynecee. Je vous aime, je vous supplie, epousez-moi pour etre
heureuse et pour me rendre heureux aussi.

Ah! voila. Il avait peur que l'autre, vous savez bien, celui qui
devait venir diner ce soir et qui restait entre eux malgre l'absence,
l'entendit parler ainsi et fut en droit de le railler ou de le plaindre
pour ce bel elan.

"En tout cas, je jure bien une chose, reprit-elle, c'est que si jamais
j'ai une fille, je tacherai d'en faire une vraie femme et non pas une
pauvre abandonnee comme je suis... Oh! tu sais, ma fee, ce n'est pas
pour toi que je dis cela... Tu as toujours ete bonne avec ton demon,
pleine de soins et de tendresses... Mais regardez-la donc comme elle est
jolie, comme elle a l'air jeune ce soir."

Animee par le repas, les lumieres, une de ces toilettes blanches dont le
reflet efface les rides, la Crenmitz renversee sur sa chaise tenait a la
hauteur de ses yeux mi-clos un verre de Chateau-Yquem venu de la cave
du Moulin-Rouge leur voisin; et sa petite frimousse rose, ses atours
flottants de pastel refletes dans le vin dore, qui leur pretait son
ardeur piquante, rappelaient l'ancienne heroine des soupers fins a la
sortie du theatre, la Crenmitz du bon temps, non pas audacieuse a la
facon des etoiles de notre opera moderne, mais inconsciente et roulee
dans son luxe comme une perle fine dans la nacre de sa coquille.
Felicia, qui decidement ce soir-la voulait plaire a tout le monde, la
mit doucement sur le chapitre des souvenirs, lui fit raconter une fois
de plus ses grands triomphes de _Giselle_, de la _Peri_, et les ovations
du public, la visite des princes dans sa loge, le cadeau de la reine
Amelie accompagne de si charmantes paroles. Ces gloires evoquees
grisaient la pauvre fee, ses yeux brillaient, on entendait ses petits
pieds fretiller sous la table comme pris d'une frenesie dansante... En
effet, le diner fini, quand on fut retourne dans l'atelier, Constance
commenca a marcher de long en large, a esquisser un pas, une pirouette,
tout en continuant de causer, s'interrompant pour fredonner un air de
ballet qu'elle rhythmait d'un mouvement de la tete, puis, tout a coup,
se replia sur elle-meme et d'un bond fut a l'autre bout de l'atelier.

"La voila partie, dit Felicia tout bas a de Gery... Regardez. Cela en
vaut la peine, vous allez voir danser la Crenmitz."

C'etait charmant et feerique. Sur le fond de l'immense piece noyee
d'ombre et ne recevant presque de clarte que par le vitrage arrondi ou
la lune montait dans un ciel lave, bleu de nuit, un vrai ciel d'opera,
la silhouette de la celebre danseuse se detachait toute blanche, comme
une petite ombre falote, legere, imponderee, volant bien plus qu'elle
ne bondissait; puis debout sur ses pointes fines, soutenue dans l'air
seulement par ses bras etendus, le visage leve dans une attitude fuyante
ou rien n'etait visible que le sourire, elle s'avancait vivement vers la
lumiere ou s'eloignait en petites saccades si rapides qu'on s'attendait
toujours a entendre un leger bruit de vitres et a la voir monter ainsi a
reculons la pente du grand rayon de lune jete en biais dans l'atelier.
Ce qui ajoutait un charme, une poesie singuliere a ce ballet
fantastique, c'etait l'absence de musique, le seul bruit du rhythme dont
la demi-obscurite accentuait la puissance, de ce taquete vif et leger,
pas plus fort sur le parquet que la chute, petale par petale, d'un
dahlia qui se defeuille... Cela dura ainsi quelques minutes, puis on
entendit a son souffle plus court qu'elle se fatiguait.

"Assez, assez... Assieds-toi, dit Felicia."

Alors la petite ombre blanche s'arreta au bord d'un fauteuil, et resta
la posee, prete a repartir, souriante et haletante, jusqu'a ce que
le sommeil la prit, se mit a la bercer, a la balancer doucement sans
deranger sa jolie pose, comme une libellule sur une branche de saule
trempant dans l'eau et remuee par le courant.

Pendant qu'ils la regardaient dodelinant sur son fauteuil:

"Pauvre petite fee, disait Felicia, voila ce que j'ai eu de meilleur, de
plus serieux dans la vie comme amitie, sauvegarde et tutelle... C'est
ce papillon qui m'a servi de marraine... Etonnez-vous maintenant des
zigzags, des envolements de mon esprit... Encore heureux que je m'en
sois tenue la..."

Et, tout a coup, avec une effusion joyeuse:

"Ah! Minerve, Minerve, je suis bien contente que vous soyez venu
ce soir... Mais il ne faut plus me laisser si longtemps seule,
voyez-vous... J'ai besoin d'avoir pres de moi un esprit droit comme le
votre, de voir un vrai visage au milieu des masques qui m'entourent...
Un affreux bourgeois tout de meme, fit-elle en riant, et un provincial
par-dessus le marche... Mais c'est egal! c'est encore vous que j'ai le
plus de plaisir a regarder... Et je crois que ma sympathie tient surtout
a une chose. Vous me rappelez quelqu'un qui a ete la grande affection de
ma jeunesse, un petit etre serieux et raisonnable lui aussi, cramponne
au terre-a-terre de l'existence, mais y melant cet ideal que nous autres
artistes mettons a part pour le seul profit de nos oeuvres... Des choses
que vous dites me semblent venir d'elle... Vous avez la meme bouche de
modele antique. Est-ce cela qui donne a vos paroles cette similitude?
Je n'en sais rien, mais a coup sur, vous vous ressemblez... Vous allez
voir..."

Sur la table chargee de croquis et d'albums devant laquelle elle etait
assise en face de lui, elle dessinait tout en causant, le front incline,
ses cheveux frises un peu fous ombrant son admirable petite tete. Ce
n'etait plus le beau monstre accroupi, au visage anxieux et tenebreux,
condamnant sa propre destinee; mais une femme, une vraie femme qui aime
et qui veut seduire... Cette fois, Paul oubliait toutes ses mefiances
devant tant de sincerite et tant de grace. Il allait parler, persuader.
La minute etait decisive... Mais la porte s'ouvrit, et le petit
domestique parut... M. le duc faisait demander si Mademoiselle souffrait
toujours de sa migraine, ce soir...

"Toujours autant," dit-elle avec humeur.

Le domestique sorti, il y eut entre eux un moment de silence, un froid
glacial. Paul s'etait leve. Elle continuait son croquis, la tete
toujours penchee.

Il fit quelques pas dans l'atelier; puis revenu vers la table, il
demanda doucement, etonne de se sentir si calme:

"C'est le duc de Mora qui devait diner ici?

--Oui... je m'ennuyais... un jour de spleen... Ces journees-la sont
mauvaises pour moi...

--Est-ce que la duchesse devait venir?

--La duchesse?... Non. Je ne la connais pas.

--Eh bien! a votre place, je ne recevrais jamais chez moi, a ma table,
un homme marie dont je ne verrais pas la femme... Vous vous plaignez
d'etre une abandonnee; pourquoi vous abandonner vous-meme?... Quand on
est sans reproche, il faut se garder du soupcon... Est-ce que je vous
fache?

--Non, non, grondez-moi, Minerve... Je veux bien de votre morale. Elle
est droite et franche, celle-la; elle ne clignote pas comme celle des
Jenkins... Je vous l'ai dit, j'ai besoin qu'on me conduise..."

Et jetant devant lui le croquis qu'elle venait de terminer:

"Tenez! voila l'amie dont je vous parlais... Une affection profonde et
sure que j'ai eu la folie de laisser perdre comme une gacheuse que je
suis... C'est elle que j'invoquais dans les moments difficiles, quand il
fallait prendre une decision, faire quelque sacrifice... Je me disais:
"Qu'en pensera-t-elle?" comme nous nous arretons dans un travail
d'artiste pour songer a quelque grand, a un de nos maitres... Il faut
que vous soyez cela pour moi. Voulez-vous?"

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