Book: Le nabab, tome II
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Alphonse Daudet >> Le nabab, tome II
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Cet acharnement explique et connu, on se figure quelle surprise, quelle
agitation dans ce coin de societe exotique, quand la nouvelle se
repandit que, non seulement la grosse Afchin--comme l'appelaient ces
dames--consentait a voir la baronne, mais qu'elle devait lui faire la
premiere visite a son prochain samedi. Pensez que ni les Fuernberg, ni
les Trott ne voulurent manquer une pareille fete. La baronne, de son
cote, fit tout pour donner le plus d'eclat possible a cette reparation
solennelle, ecrivit, visita, se remua si bien que, malgre la saison deja
tres avancee, madame Jansoulet, en arrivant vers quatre heures a l'hotel
du faubourg Saint-Honore, aurait pu voir devant la haute porte cintree,
a cote de la discrete livree feuille morte de la princesse de Dions et
de beaucoup de blasons authentiques, les armes parlantes, pretentieuses,
les roues multicolores d'une foule d'equipages financiers et les grands
laquais poudres des Caraiscaki.
En haut, dans les salons de reception, meme assemblage bizarre et
glorieux. C'etait un va-et-vient sur les tapis des deux premieres pieces
desertes, un passage de froissements soyeux, jusqu'au boudoir ou la
baronne se tenait, partageant ses attentions, ses cajoleries entre les
deux camps bien distincts; d'un cote, des toilettes sombres, d'apparence
modeste, d'une recherche appreciable seulement aux yeux exerces; de
l'autre, un printemps tapageur a couleurs vives, corsages opulents,
diamants prodigues, echarpes flottantes, modes d'exportation ou l'on
sentait comme un regret de climat plus chaud et de vie luxueuse etalee.
De grands coups d'eventails par ici, des chuchotements discrets par la.
Tres peu d'hommes, quelques jeunes gens bien pensants, muets, immobiles,
sucant la pomme de leurs cannes, deux ou trois figures de schumaker,
debout derriere le large dos de leurs epouses, parlant la tete basse
comme s'ils proposaient des objets de contrebande; dans un coin, la
belle barbe patriarcale et le camail violet d'un eveque orthodoxe
d'Armenie.
La baronne, pour essayer de rallier ces diversites mondaines, pour
garder son salon plein jusqu'a la fameuse entrevue, se deplacait
continuellement, tenait tete a dix conversations differentes, elevant sa
voix harmonieuse et veloutee au diapason gazouillant qui distingue
les Orientales, enlacante et caline, l'esprit souple comme la taille,
abordant tous les sujets, et melant ainsi qu'il convient la mode et
les sermons de charite, les theatres et les ventes, la faiseuse et
le confesseur. Un grand charme personnel se joignait a cette science
acquise de la maitresse de maison, science visible jusque dans sa mise
toute noire et tres simple qui faisait ressortir sa paleur de cloitre,
ses yeux de houri, ses cheveux brillants et nattes, separes sur un
front etroit et pur; un front, dont la bouche trop mince accentuait le
mystere, fermant aux curieux tout le passe varie et deja si rempli de
cette ancienne cadine, qui n'avait pas d'age, ignorait elle-meme la date
de sa naissance, ne se souvenait pas d'avoir ete enfant.
Evidemment si la puissance absolue du mal, tres rare chez les femmes que
leur nature physique impressionnable livre a tant de courants divers,
pouvait tenir dans une ame, c'etait bien dans celle de cette esclave
faite aux concessions et aux bassesses, revoltee, mais patiente, et
maitresse d'elle-meme comme toutes celles que l'habitude d'un voile
abaisse sur les yeux a accoutumees a mentir sans danger ni scrupule.
En ce moment, personne n'aurait pu se douter de l'angoisse qui
l'agitait, a la voir agenouillee devant la princesse, vieille bonne
femme sans facon, de qui la Fuernberg disait tout le temps: "Si c'est
une princesse, ca!"
"Oh! je vous en prie, ma marraine, ne vous en allez pas encore."
Elle l'enveloppait de toutes sortes de calineries, de graces, de petites
mines, sans lui avouer, bien entendu, qu'elle tenait a la garder jusqu'a
l'arrivee de Jansoulet pour la faire servir a son triomphe.
"C'est que, disait la bonne dame en montrant le majestueux Armenien,
silencieux et grave, son chapeau a glands sur les genoux, j'ai a
conduire ce pauvre monseigneur au _Grand Saint-Christophe_ pour acheter
des medailles. Il ne s'en tirerait pas sans moi.
--Si, si, je veux... Il faut... Encore quelques minutes."
Et la baronne jetait un regard furtif vers l'antique et somptueux cartel
accroche dans un angle du salon.
Deja cinq heures, et la grosse Afchin n'arrivait pas. Les Levantines
commencaient a rire derriere leurs eventails. Heureusement, on venait
de servir du the, des vins d'Espagne, une foule de patisseries turques
delicieuses qu'on ne trouvait que la et dont les recettes rapportees
par la cadine se conservent dans les harems comme certains secrets de
confiserie raffinee dans nos couvents. Cela fit une diversion. Le gros
Hemerlingue qui, le samedi, sortait de temps en temps de son bureau pour
venir saluer ces dames, buvait un verre de madere pres de la petite
table de service, en causant avec Maurice Trott, l'ancien baigneur
de Said-Pacha, quand sa femme s'approcha de lui, toujours douce
et paisible. Il savait quelle colere devait recouvrir ce calme
impenetrable, et lui demanda tout bas, timidement:
"Personne?
--Personne... Vous voyez a quel affront vous m'exposez."
Elle souriait, les yeux a demi-baisses, en lui enlevant du bout de
l'ongle une miette de gateau restee dans ses longs favoris noirs; mais
ses petites narines transparentes fremissaient avec une eloquence
terrible.
"Oh! elle viendrai... disait le banquier, la bouche pleine. Je suis sur
qu'elle viendra..."
Un frolement d'etoffes, de traine deployee dans la piece a cote, fit se
retourner vivement la baronne. A la grande joie du coin des "paquets"
qui surveillait tout, ce n'etait pas celle qu'on attendait.
Elle ne ressemblait guere a mademoiselle Afchin, cette grande blonde
elegante, aux traits fatigues, a la toilette irreprochable, digne en
tout de porter un nom aussi celebre que celui du docteur Jenkins. Depuis
deux ou trois mois, la belle madame Jenkins avait beaucoup change,
beaucoup vieilli. Il y a comme cela dans la vie de la femme restee
longtemps jeune une periode ou les annees, qui ont passe par-dessus
sa tete sans l'effleurer d'uns ride, s'inscrivent brutalement toutes
ensemble en marques ineffacables. On ne dit plus en la voyant: "Qu'elle
est belle!" mais: "Elle a du etre bien belle." Et cette cruelle facon de
parler au passe, de rejeter dans le lointain ce qui hier etait un fait
visible, constitue un commencement de vieillesse et de retraite, un
deplacement de tous les triomphes en souvenirs. Etait-ce la deception de
voir arriver la femme du docteur a la place de madame Jansoulet, ou le
discredit que la mort du duc de Mora avait jete sur le medecin a la mode
devait-il rejaillir sur celle qui portait son nom? Il y avait un peu de
ces deux causes, et peut-etre d'une autre, dans le froid accueil que
la baronne fit a madame Jenkins. Un bonjour leger du bout des levres,
quelques paroles a la hate, et elle retourna vers le noble bataillon qui
grignotait a belles dents. Le salon s'etait anime sous l'action des
vins d'Espagne. On ne chuchotait plus, on causait. Les lampes apportees
donnaient un nouvel eclat a la reunion, mais annoncaient qu'elle etait
bien pres de finir, quelques personnes desinteressees du grand evenement
s'etant deja dirigees vers la porte. Et les Jansoulet n'arrivaient pas.
Tout a coup, une marche robuste, pressee. Le Nabab parut, tout seul,
sangle dans sa redingote noire, correctement cravate et gante, mais
la figure bouleversee, l'oeil hagard, fremissant encore de la scene
terrible dont il sortait.
Elle n'avait pas voulu venir.
Le matin, il avait prevenu les femmes de chambre d'appreter madame
pour trois heures, ainsi qu'il faisait chaque fois qu'il emmenait
la Levantine avec lui, qu'il trouvait necessaire de deplacer cette
indolente personne qui, ne pouvant meme accepter une responsabilite
quelconque, laissait les autres penser, decider, agir pour elle; du
reste allant volontiers ou l'on voulait, une fois partie. Et c'est sur
cette facilite qu'il comptait pour l'entrainer chez Hemerlingue. Mais
lorsqu'apres le dejeuner, Jansoulet habille, superbe, suant pour entrer
dans ses gants, fit demander si madame serait bientot prete, on lui
repondit que madame ne sortait pas. Le cas etait grave, si grave que,
laissant la tous les intermediaires de valets et de servantes, qu'ils se
depechaient dans leurs entretiens conjugaux, il monta l'escalier quatre
a quatre et entra comme un coup de mistral dans les appartements
capitonnes de la Levantine.
Elle etait encore au lit, revetue de cette grande tunique ouverte en
soie de deux couleurs que les Mauresques appellent une djebba, et de
leur petit bonnet brode d'or d'ou s'echappait sa belle criniere noire et
lourde, tout emmelee autour de sa face lunaire enflammee par le repas
qu'elle venait de finir. Les manches de la djebba relevees laissaient
voir deux bras enormes, deformes, charges de bracelets, de longues
chainettes errant sur un fouillis de petits miroirs, de chapelets
rouges, de boites de senteurs, de pipes microscopiques, d'etuis a
cigarettes, l'etalage pueril et bimbelotier d'une couchette de Mauresque
a son lever.
La chambre, ou flottait la fumee opiacee et capiteuse du tabac turc,
presentait le meme desordre. Des negresses allaient, venaient,
desservant lentement le cafe de leur maitresse, la gazelle favorite
lappait le fond d'une tasse que son museau fin renversait sur le tapis,
tandis qu'assis au pied du lit avec une familiarite touchante, le sombre
Cabassu lisait a haute voix a madame un drame en vers qu'on allait jouer
prochainement chez Cardailhac. La Levantine etait stupefiee par cette
lecture, absolument ahurie:
"Mon cher, dit-elle a Jansoulet dans son epais accent de Flamande, je ne
sais pas a quoi songe notre directeur... Je suis en train de lire cette
piece de _Revolte_ dont il s'est toque... Mais c'est crevant. Ca n'a
jamais ete du theatre.
--Je me moque bien du theatre, fit Jansoulet furieux malgre tout son
respect pour la fille des Afchin. Comment! vous n'etes pas encore
habillee?... On ne vous a donc pas dit que nous sortions?"
On le lui avait dit, mais elle s'etait mise a lire cette bete de piece.
Et de son air endormi:
"Nous sortirons demain.
--Demain! C'est impossible... On nous attend aujourd'hui meme... Une
visite tres importante.
--Ou donc cela?"
Il hesita une seconde, puis:
"Chez Hemerlingue."
Elle leva sur lui ses gros yeux, persuadee qu'il voulait rire. Alors il
lui raconta sa rencontre avec le baron aux funerailles de Mora et la
convention qu'ils avaient faite ensemble.
"Allez-y si vous voulez, dit-elle froidement; mais vous me connaissez
bien peu si vous croyez que moi, une demoiselle Afchin, je mettrai
jamais les pieds chez cette esclave."
Prudemment, Cabassu, voyant la tournure du debat, avait disparu dans une
piece voisine, les cinq cahiers de _Revolte_ empiles sous son bras.
"Allons, dit le Nabab a sa femme, je vois bien que vous ne connaissez
pas la terrible position ou je me trouve... Ecoutez alors..."
Sans se soucier des filles de chambre ni des negresses, avec cette
souveraine indifference de l'Oriental pour la domesticite, il se mit a
faire le tableau de sa grande detresse, la fortune saisie la-bas; ici,
le credit perdu, toute sa vie en suspens devant l'arret de la Chambre,
l'influence des Hemerlingue sur l'avocat rapporteur, et le sacrifice
obligatoire en ce moment de tout amour-propre a des interets si
puissants. Il parlait avec chaleur, presse de la convaincre, de
l'entrainer. Mais elle lui repondit simplement: "Je n'irai pas", comme
s'il se fut agi d'une course sans importance, un peu trop longue pour sa
fatigue.
Lui, tout fremissant:
"Voyons, ce n'est pas possible que vous disiez une chose pareille.
Songez qu'il y va de ma fortune, de l'avenir de nos enfants, du nom que
vous portez... Tout est en jeu pour cette demarche que vous ne pouvez
refuser de faire."
Il aurait pu parler ainsi pendant des heures, il se serait toujours bute
a la meme obstination fermee, inebranlable. Une demoiselle Afchin ne
devait pas visiter une esclave.
"Eh! madame, dit-il violemment, cette esclave vaut mieux que vous. Par
son intelligence, elle a decuple la fortune de son mari, tandis que
vous, au contraire..."
Depuis douze ans qu'ils etaient maries, Jansoulet osait pour la premiere
fois lever la tete en face de sa femme. Eut-il honte de ce crime de
lese-majeste, ou comprit-il qu'une phrase pareille allait creuser un
abime infranchissable? Mais il changea de ton aussitot, s'agenouilla
devant le lit tres bas, avec cette tendresse rieuse que l'on emploie
pour faire entendre raison aux enfants:
"Ma petite Martha, je t'en prie... leve-toi, habille-toi... C'est pour
toi-meme que je te le demande, pour ton luxe, pour ton bien-etre... Que
deviendrais-tu si, par un caprice, un mechant coup de tete, nous allions
nous trouver reduits a la misere?"
Ce mot de misere ne representait absolument rien a la Levantine. On
pouvait en parler devant elle comme de la mort devant les tout petits.
Elle ne s'en emouvait pas, ne sachant pas ce que c'etait. Parfaitement
entetee d'ailleurs a rester au lit dans sa djebba; car, pour bien
affirmer sa decision, elle alluma une nouvelle cigarette a celle qui
venait de finir, et pendant que le pauvre Nabab entourait sa "petite
femme cherie" d'excuses, de prieres, de supplications, lui promettant un
diademe de perles cent fois plus beau que le sien si elle voulait venir,
elle regardait monter au plafond peint la fumee assoupissante, s'en
enveloppait comme d'un imperturbable calme. A la fin, devant ce refus,
ce mutisme, ce front ou il sentait la barre d'un entetement obstine,
Jansoulet debrida sa colere, se redressa de toute sa hauteur:
"Allons, dit-il, je le veux..."
Il se tourna vers les negresses:
"Habillez votre maitresse, tout de suite..."
Et le rustre qu'il etait au fond, le fils du cloutier meridional se
retrouvant dans cette crise qui le remuait tout entier, il rejeta
les courtines d'un geste brutal et meprisant, envoyant a terre les
innombrables fanfreluches qu'elles portaient, et forcant la Levantine
demi-nue a bondir sur ses pieds avec une promptitude etonnante chez
cette massive personne. Elle rugit sous l'outrage, serra les plis de
sa dalmatique contre son buste de nabote, envoya son petit bonnet de
travers dans ses cheveux ecroules, et se mit a invectiver son mari.
"Jamais, tu m'entends bien, jamais... tu m'y trainerais plutot chez
cette..."
L'ordure sortait a flot de ses levres lourdes, comme d'une bouche
d'egout. Jansoulet pouvait se croire dans un des affreux bouges du port
de Marseille, assistant a une querelle de fille et de _nervi_, ou encore
a quelque dispute en plein air entre Genoises, Maltaises et Provencales
glanant sur le quai autour des sacs de ble qu'on decharge et s'injuriant
a quatre pattes dans des tourbillons de poussiere d'or. C'etait bien la
Levantine de port de mer, l'enfant gatee, abandonnee, qui le soir, de sa
terrasse, ou du fond de sa gondole, a entendu les matelots s'injurier
dans toutes les langues des mers latines et qui a tout retenu. Le
malheureux la regardait, effare, atterre de ce qu'elle le forcait
d'entendre, de sa grotesque personne ecumant et ralant:
"Non, je n'irai pas... non, je n'irai pas."
Et c'etait la mere de ses enfants, une demoiselle Afchin!
Soudain, a la pensee que son sort etait entre les mains de cette femme,
qu'il ne lui en couterait qu'une robe a mettre pour le sauver, et que
l'heure fuyait, que bientot il ne serait plus temps, une bouffee de
crime lui monta au cerveau, decomposa tous ses traits. Il marcha droit
sur elle, les mains ouvertes et crispees d'un air si terrible que la
fille Afchin, epouvantee, se precipita en appelant vers la porte par ou
le masseur venait de sortir:
"Aristide!..."
Ce cri, cette voix, cette intimite de sa femme avec le subalterne...
Jansoulet s'arreta, degrise de sa colere, puis avec un geste de degout
s'elanca dehors, en jetant les portes, plus presse encore de fuir le
malheur et l'horreur qu'il devinait dans sa maison que d'aller chercher
la-bas le secours qu'on lui avait promis.
Un quart d'heure apres, il faisait son entree chez Hemerlingue, envoyait
en entrant un geste desole au banquier, et s'approchait de la baronne en
balbutiant la phrase toute faite qu'il avait entendu repeter si souvent,
le soir de son bal... "Sa femme tres souffrante... desesperee de n'avoir
pu..." Elle ne lui laissa pas le temps d'achever, se leva lentement, se
deroula fine et longue couleuvre dans les draperies biaisees de sa robe
etroite, dit sans le regarder avec son accent corrige: "Oh! je savais...
je savais..." puis changea de place et ne s'occupa plus de lui. Il
essaya de s'approcher d'Hemerlingue, mais celui-ci semblait tres absorbe
dans sa causerie avec Maurice Trott. Alors il vint s'asseoir pres de
madame Jenkins dont l'isolement tint compagnie au sien. Mais, tout en
causant avec la pauvre femme, aussi languissante qu'il etait lui-meme
preoccupe, il regardait la baronne faire les honneurs de ce salon, si
confortable aupres de ses grandes halles dorees.
On partait. Madame Hemerlingue reconduisait quelques-unes de ces
dames, tendait son front a la vieille princesse, s'inclinait sous la
benediction de l'eveque Armenien, saluait d'un sourire les jeunes
gandins a cannes, trouvait pour chacun l'adieu qu'il fallait avec une
aisance parfaite; et le malheureux ne pouvait s'empecher de comparer
cette esclave orientale si Parisienne, si distinguee au milieu de la
societe la plus exquise du monde, avec l'autre la-bas, l'Europeenne
avachie par l'Orient, abrutie de tabac turc et bouffie d'oisivete. Ses
ambitions, son orgueil de mari etaient decus, humilies dans cette union
dont il voyait maintenant le danger et le vide, derniere cruaute du
destin qui lui enlevait meme le refuge du bonheur intime contre toutes
ses deconvenues publiques.
Peu a peu le salon se degarnissait. Les Levantines disparaissaient l'une
apres l'autre, laissant chaque fois un vide immense a leur place.
Madame Jenkins etait partie, il ne restait plus que deux ou trois dames
inconnues de Jansoulet, entre lesquelles la maitresse de la maison
semblait s'abriter de lui. Mais Hemerlingue etait libre, et le Nabab le
rejoignit au moment ou il s'esquivait furtivement du cote de ses bureaux
situes au meme etage, en face les appartements. Jansoulet sortit avec
lui, oubliant dans son trouble de saluer la baronne; et une fois sur
le palier decore en antichambre, le gros Hemerlingue, tres froid, tres
reserve tant qu'il s'etait senti sous l'oeil de sa femme, reprit une
figure un peu plus ouverte.
"C'est tres facheux, dit-il a voix basse comme s'il craignait d'etre
entendu, que madame Jansoulet n'ait pas voulu venir."
Jansoulet lui repondit par un mouvement de desespoir et de farouche
impuissance.
"Facheux... facheux... repetait l'autre en soufflant et cherchant sa
clef dans sa poche.
--Voyons, vieux, dit le Nabab en lui prenant la main, ce n'est pas une
raison parce que nos femmes ne s'entendent pas... Ca n'empeche pas de
rester camarades... Quelle bonne causette, hein? l'autre jour...
--Sans doute... disait le baron, se degageant pour ouvrir la porte qui
glissa sans bruit, montrant le haut cabinet de travail dont la lampe
brulait solitaire devant l'enorme fauteuil vide... Allons, adieu, je te
quitte... J'ai mon courrier a fermer.
--_Ya didou, Mouci_...[1] fit le pauvre Nabab essayant de plaisanter, et
se servant du patois _sabir_ pour rappeler au vieux copain tous les bons
souvenirs remues l'avant-veille... Ca tient toujours notre visite a Le
Merquier... Le tableau que nous devons lui offrir, tu sais bien... Quel
jour veux-tu?
[Note 1: He, dis donc, monsieur... ]
--Ah! oui, Le Merquier... C'est vrai... Eh bien! mais prochainement...
Je t'ecrirai...
--Bien sur?... Tu sais que c'est presse...
--Oui, oui, je t'ecrirai... Adieu."
Et le gros homme referma sa porte vivement comme s'il avait peur que sa
femme arrivat.
Deux jours apres, le Nabab recevait un mot d'Hemerlingue, presque
indechiffrable sous ses petites pattes de mouches compliquees
d'abreviations plus ou moins commerciales derriere lesquelles
l'ex-cantinier dissimulait son manque absolu d'orthographe:
_Mon ch/ anc/ cam/
Je ne puis decid/ t'accom/ chez Le Merq/. Trop d'aff/ en ce mom/.
D'aill/ v/ ser/ mieux seuls pour caus/. Vas-y carrem/. On t'att/. R/
Cassette, tous les mat/ de 8 a 10.
A toi cor/_
HEM/.
Au dessous, en post-scriptum, une ecriture tres fine aussi, mais plus
nette, avait ecrit tres lisiblement:
"_Un tableau religieux, autant que possible!..._"
Que penser de cette lettre? Y avait-il bonne volonte reelle ou defaite
polie? En tout cas l'hesitation n'etait plus permise. Le temps brulait.
Jansoulet fit donc un effort courageux, car Le Merquier l'intimidait
beaucoup, et se rendit chez lui un matin.
Notre etrange Paris, dans sa population et ses aspects, semble une
carte d'echantillon du monde entier. On trouve dans le Marais des rues
etroites a vieilles portes brodees, vermiculees, a pignons avancants, a
balcons en moucharabies qui vous font penser a l'antique Heidelberg. Le
faubourg Saint-Honore dans sa partie large autour de l'eglise russe aux
minarets blancs, aux boules d'or, evoque un quartier de Moscou. Sur
Montmartre je sais un coin pittoresque et encombre qui est de l'Alger
pur. Des petits hotels bas et nets, derriere leur entree a plaque de
cuivre et leur jardin particulier, s'alignent en rues anglaises
entre Neuilly et les Champs-Elysees; tandis que tout le chevet de
Saint-Sulpice, la rue Ferou, la rue Cassette, paisibles dans l'ombre
des grosses tours, inegalement pavees, aux portes a marteau, semblent
detachees d'une ville provinciale et religieuse: Tours ou Orleans par
exemple, dans le quartier de la cathedrale et de l'eveche, ou de grands
arbres depassant les murs se bercent au bruit des cloches et des repons.
C'est la, dans le voisinage du cercle catholique dont il venait d'etre
nomme president honoraire, qu'habitait Me Le Merquier, avocat, depute de
Lyon, homme d'affaires de toutes les grandes communautes de France, et
que Hemerlingue, par une pensee bien profonde chez ce gros homme, avait
charge des interets de sa maison.
En arrivant vers neuf heures devant un ancien hotel dont le
rez-de-chaussee se trouvait occupe par une librairie religieuse endormie
dans son odeur de sacristie et de papier grossier a imprimer des
miracles, en montant ce large escalier blanchi a la chaux comme
celui d'un couvent, Jansoulet se sentit penetre par cette atmosphere
provinciale et catholique ou revivaient pour lui les souvenirs d'un
passe meridional, des impressions d'enfance encore intactes et fraiches
grace a son long depaysement, et que le fils de Francoise n'avait
eu, depuis son arrivee a Paris, ni le temps ni l'occasion de renier.
L'hypocrisie mondaine devant lui avait revetu toutes ses formes, essaye
tous ses masques, excepte celui de l'integrite religieuse. Aussi se
refusait-il a croire a la venalite d'un homme vivant en un pareil
milieu. Introduit dans l'antichambre de l'avocat, vaste parloir aux
rideaux de mousseline empeses fin comme des surplis, ayant pour seul
ornement, au-dessus de la porte, une grande et belle copie du _Christ
mort_, du Tintoret, son incertitude et son trouble se changerent en
conviction indignee. Ce n'etait pas possible. On l'avait trompe sur Le
Merquier. Il y avait la surement une medisance audacieuse, comme Paris
est si leger a en repandre; ou peut-etre lui tendait-on un de ces pieges
feroces contre lesquels il ne faisait que trebucher depuis six mois.
Non, cette conscience farouche renommee au Palais et a la Chambre, ce
personnage austere et froid ne pouvait etre traite comme ces gros pachas
ventrus, a la ceinture lache, aux manches flottantes si commodes
pour recevoir les bourses de sequins. Ce serait s'exposer a un refus
scandaleux, a la revolte legitime de l'honneur meconnu, que d'essayer de
tels moyens de corruption.
Le Nabab se disait cela, assis sur le banc de chene qui courait autour
de la salle, lustre par les robes de serge et le drap rugueux des
soutanes. Malgre l'heure matinale, plusieurs personnes attendaient ainsi
que lui. Un dominicain se promenant a grands pas, figure ascetique et
sereine, deux bonnes soeurs enfoncees sous la cornette egrenant de longs
chapelets qui leur mesuraient l'attente, des pretres du diocese lyonnais
reconnaissables a la forme de leurs chapeaux, puis d'autres gens de mine
recueillie et severe installes devant la grande table en bois noir qui
tenait le milieu de la piece et feuilletant quelques-uns de ces journaux
edifiants qui s'impriment sur la colline de Fourvieres, l'_Echo du
Purgatoire_, le _Rosier de Marie_, et donnent en prime aux abonnes d'un
an des indulgences pontificales, des remissions de peines futures.
Quelques mots a voix basse, une toux etouffee, le leger susurrement de
la priere des bonnes soeurs rappelaient a Jansoulet la sensation confuse
et lointaine d'heures d'attente dans un coin de l'eglise de son village,
autour du confessionnal, aux approches des grandes fetes.
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