Book: Le nabab, tome II
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Alphonse Daudet >> Le nabab, tome II
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Il tenta un dernier effort, sans laisser voir toute sa pensee:
"Prenez garde. Ses ennemis vont parler contre lui a la Chambre. Vous
allez entendre des choses qui vous feront de la peine."
Oh! le beau sourire de croyance et de fierte maternelles avec lesquelles
elle repondit:
"Est-ce que je ne sais pas mieux qu'eux tous ce que vaut mon enfant?
Est-ce que rien pourrait me le faire meconnaitre? Il faudrait que je
sois une fiere ingrate alors. Allons, zou!"
Et secouant terriblement ses coiffes, elle partit.
Le buste droit, la tete haute, la vieille s'en allait a brusques
enjambees, sous les grandes arcades qu'on lui avait dit de suivre, un
peu troublee par le roulement incessant des voitures et par l'oisivete
de sa marche que n'accompagnait plus le mouvement de cette fidele
quenouille, qui ne l'avait jamais quittee depuis cinquante ans. Toutes
ces idees d'inimities, de persecutions, les paroles mysterieuses du
pretre, les restrictions de Cabassu l'agitaient, l'effrayaient. Elle y
trouvait l'explication des pressentiments qui s'etaient empares d'elle
au point de l'arracher a ses habitudes, a ses devoirs, a la surveillance
du chateau et de son malade. Du reste, chose singuliere, depuis que la
fortune avait jete sur son fils et sur elle cette chape d'or aux plis
lourds, la mere Jansoulet ne s'y etait pas encore faite et s'attendait
toujours a la subite disparition de ces splendeurs... Qui sait si la
debacle n'allait pas commencer cette fois?... Et subitement, au travers
de ces sombres pensees, le souvenir de la scene enfantine de tout a
l'heure, du tout petit se frottant a ses jupes de droguet, amenait sur
ses levres ridees le gonflement d'un sourire tendre; et ravie, elle
murmurait dans son patois:
"Oh! de ce petit, pourtant..."
Une place magnifique, immense, eblouissante, deux gerbes d'eau envolees
en poussiere d'argent, puis un grand pont de pierre et, tout au bout,
une maison carree avec des statues devant, une grille ou stationnaient
des voitures, du monde qui entrait, des sergents de ville attroupes.
C'etait la... Elle ecarta la foule bravement et marcha jusqu'a une haute
porte vitree.
"Votre carte, ma bonne femme?"
La bonne femme n'avait pas de carte, mais elle dit simplement a un de
ces huissiers a revers rouges qui gardaient l'entree:
"Je suis la mere de Bernard Jansoulet... Je viens pour la seance de mon
garcon."
C'etait bien la seance de son garcon en effet; car, dans cette foule
assiegeant les portes, dans celle qui remplissait les couloirs,
la salle, les tribunes, tout le palais, le meme nom se chuchotait
accompagne de sourires et de racontars. On s'attendait a un grand
scandale, a des revelations terribles du rapporteur qui ameneraient sans
doute quelque violence du barbare accule; et l'on se pressait la comme
pour une premiere representation ou les plaidoiries d'une cause celebre.
La vieille mere n'aurait pu certainement se faire entendre au milieu de
cette affluence, si la trainee d'or, laissee par le Nabab partout ou il
passait, et marquant sa trace royale, ne lui avait facilite tous les
chemins. Elle allait donc derriere un huissier de service dans cet
enchevetrement de couloirs, de portes battantes, de salles nues et
sonores, emplies d'un bourdonnement qui circulait avec l'air du
batiment, sortait de ses murailles, comme si les pierres elles-memes
impregnees de "parlotage" joignaient des echos anciens a ceux de toutes
ces voix. En traversant un corridor, elle vit un petit homme brun, qui
gesticulait et criait aux gens de service:
"Vous direz a moussiou Jansoulet que c'est moi que ze souis le maire de
Sarlazaccio, que z'ai ete condamne a cinq mois de prison pour loui... Ca
meritait bien oune carte pour la seance, corps de Dieu!"
Cinq mois de prison a cause de son fils... Pourquoi cela?... Tres
inquiete, elle arrivait enfin, les oreilles sifflantes, en haut d'un
palier ou des inscriptions differentes "_tribune du Senat, du corps
diplomatique, des deputes_" surmontaient des petites portes d'hotel
garni ou de loges de theatre. Elle entrait, et sans rien voir d'abord
que quatre ou cinq rangs de banquettes chargees de monde, puis, en face,
bien loin, separees d'elle par un vaste espace clair, d'autres tribunes
pareillement remplies, elle s'accotait tout debout au pourtour, etonnee
d'etre la, eblouie, abasourdie. Une bouffee d'air chaud qui lui venait
dans la figure, un brouhaha de voix montantes l'attiraient dans la
pente de l'estrade, vers l'espece de gouffre ouvert au milieu du grand
vaisseau, et ou son fils devait etre. Oh! qu'elle aurait voulu le
voir... Alors en s'amincissant encore, en jouant de ses coudes pointus
et durs comme son fuseau, elle se glissa, se faufila entre le mur et les
banquettes, sans prendre garde aux petits courroux qu'elle eveillait, au
dedain des femmes en toilette dont elle chiffonnait les dentelles, les
parures printanieres. Car l'assemblee etait toute elegante, mondaine. La
mere Jansoulet reconnaissait meme, a son plastron inflexible, a son nez
aristocratique, le beau marquis visiteur de Saint-Romans, qui portait si
bien son nom d'oiseau de luxe; mais lui, ne la regardait pas. Avancee
ainsi de quelques rangs, elle fut arretee par un dos d'homme assis, un
dos enorme qui barrait tout, l'empechait d'aller plus loin. Heureusement
que de la, en se penchant un peu, elle apercevait presque toute la
salle; et ces gradins en demi-cercle ou se pressaient les deputes, la
tenture verte des murailles, cette chaire dans le fond occupee par
un homme chauve, a l'air severe, lui faisaient l'effet, sous le jour
studieux et gris tombant de haut, d'une classe qui va commencer et que
precedent le bavardage, le deplacement d'ecoliers dissipes.
Une chose la frappa, l'insistance des regards a ne se tourner que d'un
cote, a chercher le meme point attirant; et comme elle suivait ce
courant de curiosite qui entrainait l'assemblee tout entiere, aussi
bien la salle que les tribunes, elle vit que ce qu'on regardait ainsi,
c'etait son fils.
Au pays des Jansoulet, on trouve encore, dans quelques anciennes
eglises, au fond du choeur, a mi-hauteur dans la crypte, une logette
en pierre, ou le lepreux etait admis a ecouter l'office, montrant a la
foule curieuse et craintive sa sombre silhouette de fauve accroupie
contre les meurtrieres pratiquees au mur. Francoise se souvenait tres
bien d'avoir vu, au village ou elle avait ete nourrie, le "ladre",
effroi de son enfance, entendant la messe du fond de sa cage de pierre,
perdu dans l'ombre et la reprobation... En voyant son fils assis, la
tete dans ses mains, seul, tout en haut, a part des autres, ce souvenir
lui revint a l'esprit. "On dirait le ladre", murmura la paysanne. Et
c'etait bien un lepreux, en effet, ce pauvre Nabab, a qui ses millions
rapportes d'Orient infligeaient en ce moment comme une terrible et
mysterieuse maladie exotique. Par hasard, le banc ou il avait choisi sa
place s'eclaircissait de plusieurs vides causes par des conges ou des
morts recentes; et tandis que les autres deputes communiquaient entre
eux, riaient, se faisaient des signes, lui se tenait silencieux, isole,
signale a l'attention de toute la Chambre, attention que la mere
Jansoulet devinait malveillante, ironique, et qui la brulait au passage.
Comment lui faire savoir qu'elle etait la, pres de lui, qu'un coeur
fidele battait non loin du sien? Il evitait de se tourner vers cette
tribune. On eut dit qu'il la sentait hostile, qu'il craignait d'y voir
des choses attristantes... Soudain, a un coup de sonnette venu de
l'estrade presidentielle, un tressaillement courut par l'assemblee,
toutes les tetes se pencherent dans cet elancement attentif qui
immobilise les traits de la face, et un homme maigre a lunettes,
subitement dresse parmi tant de gens assis, ce qui lui donnait deja
l'autorite de l'attitude, dit en ouvrant le cahier qu'il tenait a la
main:
"Messieurs, je viens au nom de votre troisieme bureau, vous proposer
d'annuler l'election de la deuxieme circonscription du departement de la
Corse."
Dans le grand silence qui suivit cette phrase que la mere Jansoulet
ne comprit pas, le gros poussah assis devant elle se mit a souffler
violemment, et tout a coup, au premier rang de la tribune, un delicieux
visage de femme se retourna vers lui, pour lui adresser un signe rapide
d'intelligence et de contentement. Front pale, levres minces, sourcils
trop noirs dans le blanc encadrement du chapeau, cela fit dans les yeux
de la bonne vieille, sans qu'elle sut pourquoi, l'effet douloureux du
premier eclair quand l'orage commence et que l'apprehension de la foudre
suit le vif echange des fluides.
Le Merquier lisait son rapport. La voix lente, blafarde, monotone,
l'accent lyonnais, trainard et mou, ou la longue taille de l'avocat se
bercait par un mouvement de tete et d'epaules presque animal, faisaient
un singulier contraste a la nettete feroce du requisitoire. D'abord
un rapide expose des irregularites electorales. Jamais le suffrage
universel n'avait ete traite avec ce sans-facon primitif et barbare. A
Sarlazaccio, ou le concurrent de Jansoulet paraissait devoir l'emporter,
l'urne est detruite pendant la nuit precedant le depouillement. Meme
aventure ou a peu pres a Levie, a Saint-Andre, a Avabessa. Et ce sont
les maires eux-memes qui commettent ces attentats, emportent les urnes
a leurs domiciles, brisent les scelles, dechirent les bulletins de vote
sous le couvert de leur autorite municipale. Nul respect de la loi.
Partout la fraude, l'intrigue, meme la violence. A Calcatoggio, un homme
arme s'est tenu tout le temps de l'election a la fenetre d'une auberge,
l'escopette au poing, juste en face de la mairie; et chaque fois qu'un
partisan de Sebastiani, l'adversaire de Jansoulet, se montrait sur
la place, l'homme le mettait en joue: "Si tu entres, je te brule!"
D'ailleurs, quand on voit des commissaires de police, des juges de paix,
des verificateurs de poids et mesures ne pas craindre de s'improviser
agents electoraux, d'effrayer, d'entrainer la population soumise a
toutes ces petites influences locales si tyranniques, n'est-ce pas la
preuve d'une licence effrenee? Jusqu'a des pretres, de saints pasteurs
egares par leur zele pour le tronc des pauvres et l'entretien de leur
eglise indigente, qui ont preche une mission veritable en faveur de
l'election Jansoulet. Mais une influence encore plus puissante, quoique
moins respectable, a ete mise en jeu pour la bonne cause, l'influence
des bandits. "Oui, des bandits, Messieurs, je ne ris pas." Et la-dessus
une esquisse a grands traits du banditisme corse en general et de la
famille Piedigriggio en particulier...
La Chambre, tres attentive, ecoutait avec une certaine inquietude.
En somme, c'etait un candidat officiel dont on signalait ainsi les
agissements, et ces etranges moeurs electorales appartenaient a ce pays
privilegie, berceau de la famille imperiale, si etroitement lie aux
destinees de la dynastie, qu'une attaque a la Corse semblait remonter
jusqu'au souverain. Mais quand on vit, au banc du gouvernement, le
nouveau ministre d'Etat, successeur et ennemi de Mora, tout joyeux de
l'echec arrive a une creature du defunt, sourire complaisamment au cruel
persiflage de Le Merquier, aussitot toute gene disparut, et le sourire
ministeriel, repete sur trois cents bouches, s'agrandit bientot en
un rire a peine contenu, ce rire des foules dominees par une ferule
quelconque et que la moindre approbation du maitre fait eclater. Dans
les tribunes peu gatees d'ordinaire sur le pittoresque, et que ces
histoires de bandits amusaient comme un vrai roman, c'etait une joie
generale, une animation radieuse de tous ces visages de femmes, heureux
de pouvoir paraitre jolis sans manquer a la solennite de l'endroit. De
petits chapeaux clairs fremissaient de toute leur aigrette fleurie, des
bras ronds cercles d'or s'accoudaient pour mieux ecouter. Le grave Le
Merquier avait apporte a la seance la distraction d'un spectacle, la
petite note comique permise aux concerts de charite pour amadouer les
profanes.
Impassible et tres froid au milieu de son succes, il continuait a lire
de sa voix morne et penetrante comme une pluie lyonnaise:
"Maintenant, Messieurs, on se demande comment un etranger, un Provencal
retour d'Orient, ignorant des interets et des besoins de cette ile ou
on ne l'avait jamais vu avant les elections, le vrai type de ce que les
Corses appellent dedaigneusement un continental, comment cet homme a pu
susciter un pareil enthousiasme, un devouement pousse jusqu'au crime,
jusqu'a la profanation. C'est sa richesse qui nous repondra, son or
funeste jete a la face des electeurs, fourre de force dans leurs
poches avec un cynisme effronte dont nous avons mille preuves." Alors
l'interminable serie des denonciations: "Je soussigne Croce (Antoine),
atteste dans l'interet de la verite que le commissaire de police Nardi
venu chez nous un soir, m'a dit:--Ecoute, Croce (Antoine)... je te jure
sur le feu de cette lampe que, si tu votes pour Jansoulet, tu auras
cinquante francs demain matin." Et cet autre: "Je soussigne Lavezzi
(Jacques-Alphonse) declare avoir refuse avec mepris, dix-sept francs
que m'offrait le maire de Pozzo-Negro pour voter contre mon cousin
Sebastiani..." Il est probable que, pour trois francs de plus (Lavezzi
Jacques-Alphonse) aurait devore son mepris en silence. Mais la Chambre
n'y regardait pas de si pres.
L'indignation la soulevait, cette chambre incorruptible. Elle grondait,
elle s'agitait sur ses moelleuses banquettes de velours rouge, poussait
des clameurs. C'etaient des "oh!" de stupefaction, des yeux en accent
circonflexe, de brusques revoltes en arriere, ou des affaissements
consternes, decourages, comme en cause parfois le spectacle de la
degradation humaine. Et remarquez que la plupart de ces deputes
s'etaient servis des memes manoeuvres electorales, qu'il y avait la les
heros de ces fameux "rastels," de ces ripailles en plein vent promenant
en triomphe des veaux pavoises, enrubannes, comme a des kermesses de
Gargantua. Ceux-la justement criaient plus fort que les autres, se
tournaient, furieux, vers le banc solitaire et eleve ou le pauvre
lepreux ecoutait, immobile, la tete dans ses mains. Pourtant, au
milieu du haro general, une voix s'elevait en sa faveur, mais sourde,
inexercee, moins une parole qu'un bredouillement sympathique a travers
lequel on distinguait vaguement: Grands services rendus a la population
corse... Travaux considerables... _Caisse territoriale_."
Celui qui begayait ainsi etait un tout petit homme en guetres
blanches, tete d'albinos, aux poils rares, herisses par touffes. Mais
l'interruption de ce maladroit ami ne put que fournir a Le Merquier
une transition rapide et toute naturelle. Un sourire hideux ecarta
ses levres molles: "L'honorable M. Sarigue nous parle de la _Caisse
territoriale_, nous allons pouvoir lui repondre." L'antre Paganetti
semblait lui etre, en effet, tres familier. En quelques phrases nettes
et vives, il projeta la lumiere jusqu'au fond du sombre repaire,
en montra tous les pieges, tous les gouffres, les detours, les
chausses-trappes, comme un guide secouant sa torche au dessus des
oubliettes de quelque sinistre _in pace_. Il parla des fausses
carrieres, des chemins de fer en trace, des paquebots chimeriques
disparus dans leur propre fumee. L'affreux desert de Taverna ne fut pas
oublie, ni la vieille _torre_ genoise, servant de bureau a l'agence
maritime. Mais ce qui rejouit surtout la Chambre, ce fut le recit d'une
ceremonie picaresque organisee par le gouverneur pour la percee d'un
tunnel a travers le Monte-Rotondo, travail gigantesque toujours en
projet, remis d'annee en annee, demandant des millions d'argent, des
milliers de bras, et qu'on avait commence en grande pompe huit jours
avant l'election. Le rapport relatait drolement la chose, le premier
coup de pioche donne par le candidat dans l'enorme montagne couverte de
forets seculaires, le discours du prefet, la benediction des oriflammes
aux cris de "vive Bernard Jansoulet," et deux cents ouvriers se mettant
a l'oeuvre immediatement, travaillant jour et nuit pendant une semaine,
puis--sitot l'election faite--abandonnant sur place les debris du roc
entame autour d'une excavation derisoire, un asile de plus pour les
redoutables rodeurs du maquis. Le tour etait joue. Apres avoir si
longtemps extorque l'argent des actionnaires, la _Caisse territoriale_
venait de servir cette fois a subtiliser les votes des electeurs. "Du
reste, Messieurs, voici un dernier detail, par lequel j'aurais pu
commencer pour vous epargner le navrant recit de cette pasquinade
electorale. J'apprends qu'une instruction judiciaire est ouverte
aujourd'hui meme contre le comptoir Corse, et qu'une serieuse expertise
de ses livres va tres vraisemblablement amener un de ces scandales
financiers trop frequents, helas! de nos jours, et auquel vous ne
voudrez pas, pour l'honorabilite de cette Chambre, qu'aucun de vos
membres se trouve mele."
Sur cette revelation subite, le rapporteur s'arreta un moment, prit
un temps comme un comedien soulignant son effet; et dans le silence
dramatique pesant tout a coup sur l'Assemblee, on entendit le bruit
d'une porte qui se fermait. C'etait le gouverneur Paganetti quittant
lestement sa tribune, le visage bleme, les yeux ronds, la bouche en
sifflet d'un maitre Pierrot qui vient de flairer dans l'air quelque
formidable coup de batte. Monpavon, immobile, elargissait son plastron.
Le gros homme soufflait violemment dans les guirlandes du petit chapeau
blanc de sa femme.
La mere Jansoulet regardait son fils.
"J'ai parle de l'honorabilite de la Chambre, Messieurs... je veux en
parler encore..."
Cette fois Le Merquier ne lisait plus. Apres le rapporteur, l'orateur
entrait en scene, le justicier plutot. La face eteinte, le regard
abrite, rien ne vivait, rien ne bougeait de son grand corps que le bras
droit, ce bras long, anguleux, aux manches courtes, qui s'abaissait
automatiquement comme un glaive de justice, mettait a chaque fin de
phrase le geste cruel et inexorable d'une decollation. Et c'etait certes
une execution veritable a laquelle on assistait. L'orateur voulait bien
laisser de cote les legendes scandaleuses, le mystere qui planait
sur cette fortune colossale acquise aux pays lointains, loin de tout
controle. Mais il y avait dans la vie du candidat certains points
difficiles a eclaircir, certains details... Il hesitait, semblait
chercher, epurer ses mots, puis devant l'impossibilite de formuler
l'accusation directe: "Ne rabaissons point le debat, Messieurs... Vous
m'avez compris, vous savez a quels bruits infames je fais allusion, a
quelles calomnies, voudrais-je pouvoir dire; mais la verite me force a
declarer que lorsque M. Jansoulet, appele devant votre troisieme bureau,
a ete mis en demeure de confondre les accusations dirigees contre lui,
ses explications ont ete si vagues, que tout en restant persuades de son
innocence, un soin scrupuleux de votre honneur nous a fait rejeter une
candidature entachee d'un soupcon de ce genre. Non, cet homme ne doit
pas sieger au milieu de vous. Qu'y ferait-il d'ailleurs?... Etabli
depuis si longtemps en Orient, il a desappris les lois, les moeurs, les
usages de son pays. Il croit aux justices expeditives, aux bastonnades
en pleine rue, il se fie aux abus de pouvoir, et, ce qui est pis encore,
a la venalite, a la bassesse accroupie de tous les hommes. C'est le
traitant qui se figure que tout s'achete, quand on y met le prix, meme
les votes des electeurs, meme la conscience de ses collegues..."
Il fallait voir avec quelle admiration naive ces bons gros deputes,
engourdis de bien-etre, ecoutaient cet ascete, cet homme d'un autre age,
pareil a quelque saint Jerome sorti du fond de sa thebaide pour venir,
en pleine assemblee du Bas-Empire, foudroyer de son eloquence indignee
le luxe effronte des prevaricateurs et des concussionnaires. Comme on
comprenait bien maintenant ce beau surnom de "Ma conscience" que lui
decernait le Palais, et ou il tenait tout entier avec sa grande taille
et ses gestes inflexibles. Dans les tribunes, l'enthousiasme s'exaltait
encore. De jolies tetes se penchaient pour le voir, pour boire sa
parole. Des approbations couraient, inclinant des bouquets de toutes
nuances comme le vent dans la floraison d'un champ de ble. Une voix de
femme criait d'un petit accent etranger: "Bravo... bravo..."
Et la mere?
Debout, immobile, recueillie dans son desir de comprendre quelque chose
a cette phraseologie de pretoire, a ces allusions mysterieuses, elle
etait la comme ces sourds-muets qui ne devinent ce qu'on dit devant
eux qu'au mouvement des levres, a l'accent des physionomies. Or il lui
suffisait de regarder son fils et Le Merquier pour comprendre quel mal
l'un faisait a l'autre, quelles intentions perfides, empoisonnees,
tombaient de ce long discours sur le malheureux qu'on aurait pu croire
endormi, sans le tremblement de ses fortes epaules et les crispations de
ses mains dans ses cheveux qu'elles fourrageaient furieusement tout
en lui cachant le visage. Oh! si de sa place elle avait pu lui crier:
"N'aie pas peur, mon fils. S'ils te meprisent tous, ta mere t'aime.
Viens-nous-en ensemble... Qu'est-ce que nous avons besoin d'eux?" Et un
moment elle put croire que ce qu'elle lui disait ainsi dans le fond de
son coeur arrivait jusqu'a lui par une intuition mysterieuse. Il venait
de se lever, de secouer sa tete crepue, congestionnee, ou la lippe
enfantine de ses levres grelottait sous une nervosite de larmes. Mais,
au lieu de quitter son banc, il s'y cramponnait au contraire, ses
grosses mains petrissant le bois du pupitre. L'autre avait fini,
maintenant c'etait son tour de repondre:
"Messieurs, dit-il..."
Il s'arreta aussitot, effraye par le son rauque, affreusement sourd et
vulgaire de sa voix, qu'il entendait pour la premiere fois en public.
Il lui fallut, dans cette halte tourmentee de mouvements de la face,
d'intonations cherchees et qui ne sortaient pas, reprendre la force de
sa defense. Et si l'angoisse de ce pauvre homme etait saisissante, la
vieille mere, la-haut, penchee, haletante, remuant nerveusement les
levres comme pour l'aider a chercher ses mots, lui renvoyait bien la
mimique de sa torture. Quoiqu'il ne put la voir, tourne comme il l'etait
par rapport a cette tribune qu'il evitait intentionnellement, ce souffle
maternel, le magnetisme ardent de ces yeux noirs finirent par lui rendre
la vie, et subitement sa parole et son geste se trouverent delies:
"Avant tout, Messieurs, je declare que je ne viens pas defendre mon
election... Si vous croyez que les moeurs electorales n'ont pas
ete toujours les memes en Corse, qu'on doive imputer toutes les
irregularites commises a l'influence corruptrice de mon or et non au
temperament inculte et passionne d'un peuple, repoussez-moi, ce sera
justice et je n'en murmurerai pas. Mais il y a dans tout ceci autre
chose que mon election, des accusations qui attaquent mon honneur, le
mettent directement en jeu, et c'est a cela seul que je veux repondre."
Sa voix s'assurait peu a peu, toujours cassee, voilee, mais avec des
notes attendrissantes comme il s'en trouve dans ces organes dont la
durete primitive a subi quelques eraillures. Tres vite il raconta sa
vie, ses debuts, son depart pour l'Orient. On eut dit un de ces
vieux recits du dix-huitieme siecle ou il est question de corsaires
barbaresques courant les mers latines, de beys et de hardis Provencaux
bruns comme des grillons, qui finissent toujours par epouser quelque
sultane et "prendre le turban" selon l'ancienne expression des
Marseillais. "Moi, disait le Nabab de son sourire bon enfant, je n'ai
pas eu besoin de prendre le turban pour m'enrichir, je me suis contente
d'apporter en ces pays d'indolence et de lachez-tout l'activite, la
souplesse d'un Francais du Midi, et je suis arrive a faire en quelques
annees une de ces fortunes qu'on ne fait que la-bas dans ces diables
de pays chauds ou tout est gigantesque, hatif, disproportionne, ou les
fleurs poussent en une nuit, ou un arbre produit une foret. L'excuse de
fortunes pareilles est dans la facon dont on les emploie, et j'ai la
pretention de croire que jamais favori du sort n'a plus que moi essaye
de se faire pardonner sa richesse. Je n'y ai pas reussi." Oh! non,
il n'y avait pas reussi... Pour tant d'or follement seme, il n'avait
rencontre que du mepris ou de la haine... De la haine! Qui pouvait se
vanter d'en avoir remue autant que lui, comme un gros bateau de la vase
lorsque sa quille touche le fond... Il etait trop riche, cela lui
tenait lieu de tous les vices, de tous les crimes, le designait a des
vengeances anonymes, a des inimities cruelles et incessantes.
"Ah! Messieurs, criait le pauvre Nabab en levant ses poings crispes,
j'ai connu la misere, je me suis pris corps a corps avec elle, et c'est
une atroce lutte, je vous jure. Mais lutter contre la richesse, defendre
son bonheur, son honneur, son repos, mal abrites derriere des piles
d'ecus qui vous croulent dessus et vous ecrasent, c'est quelque chose de
plus hideux, de plus ecoeurant encore. Jamais, aux plus sombres jours de
ma detresse, je n'ai eu les peines, les angoisses, les insomnies dont
la fortune m'a accable, cette horrible fortune que je hais et qui
m'etouffe... On m'appelle le Nabab, dans Paris... Ce n'est pas le Nabab
qu'il faudrait dire, mais le Paria, un paria social tendant les bras,
tout grands, a une societe qui ne veut pas de lui..."
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