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New Philadelphia Book Publisher Highlights Local Talent
Book and Publishing News from Publishers Newswire(tm)

Looking for Child to be on Cover of a New Book, 'The Model Child'
PHILADELPHIA, Pa. -- The Philadelphia literary world will celebrate the launch of two new players today, April 10th: Kay Square Press, a new publishing company focused on Philadelphia-area artists, their stories, and their art; and Kay Square's first release, 'With the Rich and Mighty: Emlen Etting of Philadelphia' (ISBN: 978-0-9815129-0-7), a critical biography by Kenneth C. Kaleta.

FlatSigned Press Alleges Don Imus Remarks Damage Legacy of President Gerald R. Ford
NEW YORK, N.Y. -- Nathan Yungerberg, an accomplished model scout and professional child photographer is launching a nation-wide casting call to find the cover model for his highly anticipated book release, 'The Model Child: A Parents Guide to the Child Modeling Industry' (ISBN: 978-0-9817018-0-6).


Book: Le nabab, tome II

A >> Alphonse Daudet >> Le nabab, tome II

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Fleuri par-dessus sa rosette d'officier d'un camelia blanc dont le
decorait en passant la jolie bouquetiere du Cercle, il remontait d'un
pas leger le boulevard des Capucines, quand la vue de madame Jenkins
troubla pendant une minute sa serenite. Il lui avait trouve un air
de jeunesse, une flamme aux yeux, quelque chose de si piquant, qu'il
s'arreta pour la regarder. Grande et belle, sa longue robe de gaze
noire, deroulee, les epaules serrees dans une mantille de dentelle ou le
bouquet de son chapeau jetait une guirlande de feuillage d'automne,
elle s'eloignait, disparaissait au milieu d'autres femmes non moins
elegantes, dans une atmosphere embaumee; et la pensee que ses yeux
allaient se fermer pour toujours a ce joli spectacle qu'il savourait
en connaisseur, assombrit un peu l'ancien beau, ralentit l'elan de sa
marche. Mais quelques pas plus loin, une rencontre d'un autre genre lui
rendit tout son courage.

Quelqu'un de rape, de honteux, d'ebloui par la lumiere, traversait le
boulevard; c'etait le vieux Marestang, ancien senateur, ancien ministre
si gravement compromis dans l'affaire des _Tourteaux de Malte_, que,
malgre son age, ses services, le grand scandale d'un proces pareil, il
avait ete condamne a deux ans de prison, raye des registres de la Legion
d'honneur, ou il comptait parmi les grands dignitaires. L'affaire deja
ancienne, le pauvre diable, gracie d'une partie de son temps, venait de
sortir de prison, eperdu, deroute, n'ayant pas meme de quoi dorer sa
detresse morale, car il avait fallu rendre gorge. Debout au bord du
trottoir, il attendait la tete basse que la chaussee encombree de
voitures lui laissat un passage libre, embarrasse de cet arret au
coin le plus hante des boulevards, pris entre les pietons et ce flot
d'equipages decouverts, remplis de figures connues. Monpavon, passant
pres de lui, surprit ce regard timide, inquiet, implorant un salut et
s'y derobant a la fois. L'idee qu'il pourrait un jour s'humilier ainsi
lui fit faire un haut-le-corps de revolte. "Allons donc!... Est-ce que
c'est possible?..." Et, redressant sa taille, le plastron elargi, il
continua sa route, plus ferme et resolu qu'avant.

M. de Monpavon marche a la mort. Il y va par cette longue ligne des
boulevards tout en feu du cote de la Madeleine, et dont il foule encore
une fois l'asphalte elastique, en museur, le nez leve, les mains au dos.
Il a le temps, rien ne le presse, il est maitre du rendez-vous. A chaque
instant il sourit devant lui, envoie un petit bonjour protecteur du bout
des doigts ou bien le grand coup de chapeau de tout a l'heure. Tout le
ravit, le charme, le bruit des tonneaux d'arrosage, des stores releves
aux portes des cafes debordant jusqu'au milieu des trottoirs. La mort
prochaine lui fait des sens de convalescent, accessibles a toutes les
finesses, a toutes les poesies cachees d'une belle heure d'ete sonnant
en pleine vie parisienne, d'une belle heure qui sera sa derniere et
qu'il voudrait prolonger jusqu'a la nuit. C'est pour cela sans
doute qu'il depasse le somptueux etablissement ou il prend son bain
d'habitude; il ne s'arrete pas non plus aux Bains Chinois. On le connait
trop par ici. Tout Paris saurait son aventure le soir meme. Ce serait
dans les cercles, dans les salons un scandale de mauvais gout, beaucoup
de bruit vilain autour de sa mort; et le vieux raffine, l'homme de la
tenue, voudrait s'epargner cette honte, plonger, s'engloutir dans le
vague et l'anonymat d'un suicide, comme ces soldats qu'au lendemain des
grandes batailles ni blesses, ni vivants, ni morts, on porte simplement
disparus. Voila pourquoi il a eu soin de ne rien garder sur lui de ce
qui aurait pu le faire reconnaitre, fournir un renseignement precis aux
constatations policieres, pourquoi il cherche dans cet immense Paris
la zone eloignee et perdue ou commencera pour lui la terrible mais
rassurante confusion de la fosse commune. Deja depuis que Monpavon est
en route, l'aspect des boulevards a bien change. La foule est devenue
compacte, plus active et preoccupee, les maisons moins larges,
sillonnees d'enseignes de commerce. Les portes Saint-Denis et
Saint-Martin passees, sous lesquelles deborde a toute heure le
trop-plein grouillant des faubourgs, la physionomie provinciale de la
ville s'accentue. Le vieux beau n'y connait plus personne et peut se
vanter d'etre inconnu de tous.

Les boutiquiers, qui le regardent curieusement, avec son linge etale,
sa redingote fine, la cambrure de sa taille, le prennent pour quelque
fameux comedien executant avant le spectacle une petite promenade
hygienique sur l'ancien boulevard, temoin de ses premiers triomphes...
Le vent fraichit, le crepuscule estompe les lointains, et tandis que la
longue voie continue a flamboyer dans ses detours deja parcourus,
elle s'assombrit maintenant a chaque pas. Ainsi le passe, quand son
rayonnement arrive a celui qui regarde en arriere et regrette... Il
semble a Monpavon qu'il entre dans la nuit. Il frissonne un peu, mais ne
faiblit pas, et continue a marcher la tete droite et le jabot tendu.

M. de Monpavon marche a la mort. A present, il penetre dans le dedale
complique des rues bruyantes ou le fracas des omnibus se mele aux mille
metiers ronflants de la cite ouvriere, ou se confond la chaleur des
fumees d'usine avec la fievre de tout un peuple se debattant contre
la faim. L'air fremit, les ruisseaux fument, les maisons tremblent
au passage des camions, des lourds baquets se heurtant au detour des
chaussees etroites. Soudain le marquis s'arrete; il a trouve ce qu'il
voulait. Entre la boutique noire d'un charbonnier et l'etablissement
d'un emballeur dont les planches de sapin adossees aux murailles lui
causent un petit frisson, s'ouvre une porte cochere surmontee de son
enseigne, le mot BAINS sur une lanterne blafarde. Il entre, traverse un
petit jardin moisi ou pleure un jet d'eau dans la rocaille. Voila bien
le coin sinistre qu'il cherchait. Qui s'avisera jamais de croire que le
marquis de Monpavon est venu se couper la gorge la?... La maison est au
bout, basse, des volets verts, une porte vitree, ce faux air de villa
qu'elles ont toutes... Il demande un bain, un fond de bain, enfile
l'etroit couloir, et pendant qu'on prepare cela, le fracas de l'eau
derriere lui, il fume son cigare a la fenetre, regarde le parterre aux
maigres lilas et le mur eleve qui le ferme.

A cote c'est une grande cour, la cour d'une caserne de pompiers avec un
gymnase dont les montants, mats et portiques, vaguement entrevus par le
haut, ont des apparences de gibets. Un clairon sonne au sergent dans
la cour. Et voila que cette sonnerie ramene le marquis a trente ans en
arriere, lui rappelle ses campagnes d'Algerie, les hauts remparts de
Constantine, l'arrivee de Mora au regiment, et des duels, et des parties
fines... Ah! comme la vie commencait bien. Quel dommage que ces sacrees
cartes... Ps... ps... ps... Enfin, c'est deja beau d'avoir sauve la
tenue.

"Monsieur, dit le garcon, votre bain est pret."

* * * * *

A ce moment, haletante et pale, madame Jenkins entrait dans l'atelier
d'Andre ou l'amenait un instinct plus fort que sa volonte, le besoin
d'embrasser son enfant avant de mourir. La porte ouverte,--il lui avait
donne une double clef,--elle eut pourtant un soulagement de voir qu'il
n'etait pas rentre, qu'elle aurait le temps de calmer son emotion
augmentee d'une longue marche inusitee a ses nonchalances de femme
riche. Personne. Mais sur la table ce petit mot qu'il laissait toujours
en sortant, pour que sa mere, dont les visites devenaient de plus en
plus rares et courtes a cause de la tyrannie de Jenkins, put savoir
ou il etait, l'attendre facilement ou le rejoindre. Ces deux etres
n'avaient cesse de s'aimer tendrement, profondement, malgre les cruautes
de la vie qui les obligeaient a introduire dans leurs rapports de mere a
fils les precautions, le mystere clandestin d'un autre amour.

"Je suis a ma repetition, disait aujourd'hui le petit mot, je rentrerai
vers sept heures."

Cette attention de son enfant qu'elle n'etait pas venue voir depuis
trois semaines, et qui persistait quand meme a l'attendre, fit monter
aux yeux de la mere le flot de larmes qui l'etouffait. On eut dit
qu'elle venait d'entrer dans un monde nouveau. C'etait si clair, si
calme, si eleve, cette petite piece qui gardait la derniere lueur
du jour sur son vitrage, flambait des rayons du soleil deja sombre,
semblait comme toutes les mansardes taillee dans un pan de ciel avec ses
murs nus, ornes seulement d'un grand portrait, le sien, rien que le sien
souriant a la place d'honneur, et encore la-bas sur la table dans un
cadre dore. Oui, veritablement, l'humble petit logis, qui retenait tant
de clarte quand tout Paris devenait noir, lui faisait une impression
surnaturelle, malgre la pauvrete de ses meubles restreints, eparpilles
dans deux pieces, sa perse commune, et sa cheminee garnie de deux gros
bouquets de jacinthes, de ces fleurs qu'on traine le matin dans les
rues, a pleines charrettes. La belle vie vaillante et digne qu'elle
aurait pu mener la pres de son Andre! Et en une minute, avec la rapidite
du reve, elle installait son lit dans un coin, son piano dans l'autre,
se voyait donnant des lecons, soignant l'interieur ou elle apportait sa
part d'aisance et de gaiete courageuse. Comment n'avait-elle pas
compris que la eut ete son devoir, la fierte de son veuvage? Par quel
aveuglement, quelle faiblesse indigne?...

Grande faute sans doute, mais qui aurait pu trouver bien des
attenuations dans sa nature facile et tendre, et l'adresse, la fourberie
de son complice parlant tout le temps de mariage, lui laissant ignorer
que lui-meme n'etait plus libre, et lorsqu'enfin il fut oblige d'avouer,
faisant un tel tableau de sa vie sans lumiere, de son desespoir, de son
amour, que la pauvre creature engagee deja si gravement aux yeux
du monde, incapable d'un de ces efforts heroiques qui vous mettent
au-dessus des situations fausses, avait fini par ceder, par accepter
cette double existence, si brillante et si miserable, reposant toute
sur un mensonge qui avait dure dix ans. Dix ans d'enivrants succes et
d'inquietudes indicibles, dix ans ou elle avait chante avec chaque fois
la peur d'etre trahie entre deux couplets, ou le moindre mot sur les
menages irreguliers la blessait comme une allusion, ou l'expression de
sa figure s'etait amollie jusqu'a cet air d'humilite douce, de coupable
demandant grace. Ensuite la certitude d'etre abandonnee lui avait gate
meme ces joies d'emprunt, fane son luxe; et que d'angoisses, que de
souffrances silencieusement subies, d'humiliations incessantes jusqu'a
la derniere, la plus epouvantable de toutes!

Tandis qu'elle repasse ainsi douloureusement sa vie dans la fraicheur du
soir et le calme de la maison deserte, des rires sonores, un entrain de
jeunesse heureuse montent de l'etage au-dessous; et se rappelant les
confidences d'Andre, sa derniere lettre ou il lui annoncait la grande
nouvelle, elle cherche a distinguer parmi toutes ces voix limpides et
neuves celle de sa fille Elise, cette fiancee de son fils qu'elle ne
connait pas, qu'elle ne doit jamais connaitre. Cette pensee, qui acheve
de desheriter la mere, ajoute au desastre de ses derniers instants, les
comble de tant de remords et de regrets que, malgre son vouloir d'etre
courageuse, elle pleure, elle pleure.

La nuit vient peu a peu. De larges taches d'ombre plaquent les vitres
inclinees ou le ciel immense en profondeur se decolore, semble fuir dans
de l'obscur. Les toits se massent pour la nuit comme les soldats pour
l'attaque. Gravement, les clochers se renvoient l'heure, pendant que les
hirondelles tournoient aux environs d'un nid cache et que le vent fait
son invasion ordinaire dans les decombres du vieux chantier. Ce soir, il
souffle avec des plaintes de flot, un frisson de brume, il souffle de
la riviere, comme pour rappeler a la malheureuse femme que c'est la-bas
qu'il va falloir aller... Sous sa mantille de dentelle, oh! elle en
grelotte d'avance... Pourquoi est-elle venue ici reprendre gout a la
vie impossible apres l'aveu qu'elle serait forcee de faire?... Des pas
rapides ebranlent l'escalier, la porte s'ouvre precipitamment, c'est
Andre. Il chante, il est content, tres presse surtout, car on l'attend
pour diner chez les Joyeuse. Vite, un peu de lumiere, que l'amoureux se
fasse beau. Mais, tout en frottant les allumettes, il devine quelqu'un
dans l'atelier, une ombre remuante parmi les ombres immobiles.

"Qui est la?"

Quelque chose lui repond, comme un rire etouffe ou un sanglot. Il croit
que ce sont ses petites voisines, une invention des "enfants" pour
s'amuser. Il s'approche. Deux mains, deux bras le serrent, l'enlacent.

"C'est moi..."

Et d'une voix fievreuse, qui se hate pour s'assurer, elle lui raconte
qu'elle part pour un voyage assez long, et, qu'avant de partir...

"Un voyage... Et ou donc vas-tu?

--Oh! je ne sais pas... Nous allons la-bas, tres loin pour des affaires
qu'il a dans son pays.

--Comment! tu ne seras pas la pour ma piece? C'est dans trois jours...
Et puis, tout de suite apres, le mariage... Voyons, il ne peut pas
t'empecher d'assister a mon mariage."

Elle s'excuse, imagine des raisons, mais ses mains brulantes dans celles
de son fils, sa voix toute changee, font comprendre a Andre qu'elle ne
dit pas la verite. Il veut allumer, elle l'en empeche:

"Non, non, c'est inutile. On est mieux ainsi... D'ailleurs, j'ai tant de
preparatifs encore; il faut que je m'en aille."

Ils sont debout tous deux, prets pour la separation; mais Andre ne la
laissera pas partir sans lui faire avouer ce qu'elle a, quel souci
tragique creuse ce beau visage ou les yeux,--est-ce un effet du
crepuscule?--reluisent d'un eclat farouche.

"Rien... non, rien; je t'assure... Seulement l'idee de ne pouvoir
prendre ma part de tes bonheurs, de tes triomphes... Enfin, tu sais que
je t'aime, tu ne doutes pas de ta mere, n'est-ce pas? Je ne suis jamais
restee un jour sans penser a toi... Fais-en autant, garde-moi ton
coeur... Et maintenant embrasse-moi que je m'en aille vite... J'ai trop
tarde."

Une minute encore, elle n'aurait plus la force de ce qui lui reste a
accomplir. Elle s'elance.

"Eh bien, non, tu ne sortiras pas... Je sens qu'il se passe dans ta vie
quelque chose d'extraordinaire que tu ne veux pas dire... Tu as un grand
chagrin, je suis sur. Cet homme t'aura fait quelque infamie...

--Non, non... laisse-moi aller... laisse-moi aller."

Mais il la retient au contraire, il la retient fortement.

"Voyons, qu'est-ce qu'il y a?... Dis... dis..."

Puis tout bas, a l'oreille, la parole tendre, appuyee et sourde comme un
baiser:

"Il t'a quittee, n'est-ce pas?"

La malheureuse tressaille, se debat.

"Ne me demande rien... je ne veux rien dire... adieu."

Et lui, la pressant contre son coeur:

"Que pourrais-tu me dire que je ne sache deja, pauvre mere?... Tu n'as
donc pas compris pourquoi je suis parti, il y a six mois...

--Tu sais?...

--Tout... Et ce qui t'arrive aujourd'hui, voila longtemps que je le
pressens, que je le souhaite...

--Oh! malheureuse, malheureuse, pourquoi suis-je venue?

--Parce que c'est ta place, parce que tu me dois dix ans de ma mere...
Tu vois bien qu'il faut que je te garde."

Il lui dit cela a genoux devant le divan ou elle s'est laissee tomber
dans un debordement de larmes et les derniers cris douloureux de son
orgueil blesse. Longtemps elle pleure ainsi, son enfant a ses pieds. Et
voici que les Joyeuse, inquiets de ne pas voir Andre descendre, montent
le chercher en troupe. C'est une invasion de visages ingenus, de gaietes
limpides, boucles flottantes, modestes parures, et sur tout le groupe
rayonne la grosse lampe, la bonne vieille lampe au vaste abat-jour, que
M. Joyeuse porte solennellement, aussi haut, aussi droit qu'il peut avec
un geste de canephore. Ils s'arretent interdits devant cette dame pale
et triste qui regarde, tres emue, toute cette grace souriante, surtout
Elise un peu en arriere des autres et que son attitude genee dans cette
indiscrete visite designe comme la fiancee.

"Elise, embrassez notre mere et remerciez-la. Elle vient demeurer avec
ses enfants."

La voila serree dans tous ces bras caressants, contre quatre petits
coeurs feminins a qui manque depuis longtemps l'appui de la mere, la
voila introduite et si doucement sous le cercle lumineux de la lampe
familiale, un peu elargi pour qu'elle puisse y prendre sa place, secher
ses yeux, rechauffer, eclairer son esprit a cette flamme robuste qui
monte dans un vacillement, meme dans ce petit atelier d'artiste pres
des toits, ou soufflaient si fort tout a l'heure des tempetes sinistres
qu'il faut oublier.

* * * * *

Celui qui rale la-bas, effondre dans sa baignoire sanglante, ne l'a
jamais connue, cette flamme sacree. Egoiste et dur, il a jusqu'a la fin
vecu pour la montre, gonflant son plastron tout en surface d'une enflure
de vanite. Encore cette vanite etait ce qu'il y avait de meilleur en
lui. C'est elle qui l'a tenu crane et debout si longtemps, elle qui lui
serre les dents sur les hoquets de son agonie. Dans le jardin moisi,
le jet d'eau tristement s'egoutte. Le clairon des pompiers sonne le
couvre-feu... "Allez donc voir au 7, dit la maitresse, il n'en finit
plus avec son bain." Le garcon monte et pousse un cri d'effroi, de
stupeur: "Oh! madame, il est mort... mais ce n'est plus le meme..." On
accourt, et personne, en effet, ne veut reconnaitre le beau gentilhomme
qui est entre tout a l'heure, dans cette espece de poupee macabre, la
tete pendant au bord de la baignoire, un teint ou le fard etale se mele
au sang qui le delaie, tous les membres jetes dans une lassitude supreme
du role joue jusqu'au bout, jusqu'a tuer le comedien. Deux coups de
rasoir en travers du magnifique plastron inflexible, et toute sa majeste
factice s'est degonflee, s'est resolue dans cette horreur sans nom,
ce tas de boue, de sang, de chairs maquillees et cadaveriques ou git
meconnaissable l'homme de la tenue, le marquis Louis-Marie-Agenor de
Monpavon.




XXIII

MEMOIRES D'UN GARCON DE BUREAU.--DERNIERS FEUILLETS


Je consigne ici, a la hate et d'une plume bien agitee, les evenements
effroyables dont je suis le jouet depuis quelques jours. Cette fois,
c'en est fait de la _Territoriale_ et de tous mes songes ambitieux...
Protets, saisies, descentes de la police, tous nos livres chez le juge
d'instruction, le gouverneur en fuite, notre conseil Bois-l'Hery a
Mazas, notre conseil Monpavon disparu. Ma tete s'egare au milieu de ces
catastrophes... Et dire que, si j'avais suivi les avertissements de la
sage raison, je serais depuis six mois bien tranquille a Montbars en
train de cultiver ma petite vigne, sans autre souci que de voir les
grappes s'arrondir et se dorer au bon soleil bourguignon, et de ramasser
sur les ceps, apres l'ondee, ces petits escargots gris excellents en
fricassee. Avec le fruit de mes economies, je me serais fait batir
au bout du clos, sur la hauteur, a un endroit que je vois d'ici, un
belvedere en pierres seches comme celui de M. Chalmette, si commode pour
les siestes d'apres-midi, pendant que les cailles chantent tout
autour dans le vignoble. Mais non. Sans cesse egare par des illusions
decevantes, j'ai voulu m'enrichir, speculer, tenter les grands coups
de banque, enchainer ma fortune au char des triomphateurs du jour; et
maintenant me voila revenu aux plus tristes pages de mon histoire,
garcon de bureau d'un comptoir en deroute, charge de repondre a une
horde de creanciers, d'actionnaires ivres de fureur, qui accablent mes
cheveux blancs des pires outrages, voudraient me rendre responsable de
la ruine du Nabab et de la fuite du gouverneur. Comme si je n'etais pas
moi aussi cruellement frappe avec mes quatre ans d'arriere que je perds
encore une fois, et mes sept mille francs d'avances, tout ce que j'avais
confie a ce scelerat de Paganetti de Porto-Vecchio.

Mais il etait ecrit que je viderais la coupe des humiliations et des
deboires jusqu'a la lie. Ne m'ont-ils pas fait comparoir devant le juge
d'instruction, moi, Passajon, ancien appariteur de Faculte, trente ans
de loyaux services, le ruban d'officier d'Academie... Oh! quand je me
suis vu montant cet escalier du Palais de Justice, si grand, si large,
sans rampe pour se retenir, j'ai senti ma tete qui tournait et mes
jambes s'en aller sous moi. C'est la que j'ai pu reflechir, en
traversant ces salles noires d'avocats et de juges, coupees de grandes
portes vertes derriere lesquelles s'entend le tapage imposant des
audiences; et la-haut, dans le corridor des juges d'instruction, pendant
mon attente d'une heure sur un banc ou j'avais de la vermine de prison
qui me grimpait aux jambes, tandis que j'ecoutais un tas de bandits,
filous, filles en bonnet de Saint-Lazare, causer et rire avec des gardes
de Paris, et les crosses de fusil retentir dans les couloirs, et le
roulement sourd des voitures cellulaires. J'ai compris alors le danger
des _combinazione_, et qu'il ne faisait pas toujours bon de se moquer de
M. Gogo.

Ce qui me rassurait pourtant, c'est que, n'ayant jamais pris part aux
deliberations de la _Territoriale_, je ne suis pour rien dans les
trafics et les tripotages. Mais expliquez cela. Une fois dans le cabinet
du juge, en face de cet homme en calotte de velours, qui me regardait
de l'autre cote de la table avec ses petits yeux a crochets, je me suis
senti tellement penetre, fouille, retourne jusqu'au fin fond des fonds,
que, malgre mon innocence, eh bien! j'avais envie d'avouer. Avouer,
quoi? je n'en sais rien. Mais c'est l'effet que cause la justice. Ce
diable d'homme resta bien cinq minutes entieres a me fixer sans parler,
tout en feuilletant un cahier surcharge d'une grosse ecriture qui ne
m'etait pas inconnue, et brusquement il me dit, sur un ton a la fois
narquois et severe:

"Eh bien! monsieur Passajon... Y a-t-il longtemps que nous n'avons pas
fait le coup du camionneur?"

Le souvenir de certain petit mefait, dont j'avais pris ma part en des
jours de detresse, etait deja si loin de moi, que je ne comprenais pas
d'abord; mais quelques mots du juge me prouverent combien il etait au
courant de l'histoire de notre banque. Cet homme terrible savait tout,
jusqu'aux moindres details, jusqu'aux choses les plus secretes.

Qui donc avait pu si bien l'informer?

Avec cela, tres bref, tres sec, et quand je voulais essayer d'eclairer
la justice de quelques observations sagaces, une certaine facon
insolente de me dire: "Ne faites pas de phrases," d'autant plus
blessante a entendre, a mon age, avec ma reputation de beau diseur, que
nous n'etions pas seuls dans son cabinet. Un greffier assis pres de
moi ecrivait ma deposition, et derriere, j'entendais le bruit de gros
feuillets qu'on retournait. Le juge m'adressa toutes sortes de questions
sur le Nabab, l'epoque a laquelle il avait fait ses versements,
l'endroit ou nous tenions nos livres, et tout a coup, s'adressant a la
personne que je ne voyais pas:

"Montrez-nous le livre de caisse, monsieur l'expert."

Un petit homme en cravate blanche apporta le grand registre sur la
table. C'etait M. Joyeuse, l'ancien caissier d'Hemerlingue et fils. Mais
je n'eus pas le temps de lui presenter mon hommage.

"Qui a fait ca? me demanda le juge en ouvrant le grand-livre a l'endroit
d'une page arrachee... Ne mentez pas, voyons."

Je ne mentais pas, je n'en savais rien, ne m'occupant jamais des
ecritures. Pourtant je crus devoir signaler M. de Gery, le secretaire du
Nabab, qui venait souvent le soir dans nos bureaux et s'enfermait tout
seul pendant des heures a la comptabilite. La-dessus, le petit pere
Joyeuse s'est fache tout rouge:

"On vous dit la une absurdite, monsieur le juge d'instruction... M.
de Gery est le jeune homme dont je vous ai parle... Il venait a la
_Territoriale_ en simple surveillant et portait trop d'interet a ce
pauvre M. Jansoulet pour faire disparaitre les recus de ses versements,
la preuve de son aveugle, mais parfaite honnetete... Du reste, M. de
Gery, longtemps retenu a Tunis, est en route pour revenir, et pourra
fournir, avant peu, toutes les explications necessaires."

Je sentis que mon zele allait me compromettre.

"Prenez garde, Passajon, me dit le juge tres severement... Vous n'etes
ici que comme temoin; mais si vous essayez d'egarer l'instruction, vous
pourriez bien y revenir en prevenu... (Il avait vraiment l'air de le
desirer, ce monstre d'homme!...) Allons, cherchez, qui a dechire cette
page?"

Alors, je me rappelai fort a propos que, quelques jours avant de quitter
Paris, notre gouverneur m'avait fait apporter les livres a son domicile,
ou ils etaient restes jusqu'au lendemain. Le greffier prit note de ma
declaration, apres quoi le juge me congedia d'un signe, en m'avertissant
d'avoir a me tenir a sa disposition. Puis, sur la porte, il me rappela:

"Tenez, monsieur Passajon, remportez ceci. Je n'en ai plus besoin."

Il me tendait les papiers qu'il consultait, tout en m'interrogeant; et
qu'on juge de ma confusion, quand j'apercus sur la couverture le mot
"Memoires" ecrit de ma plus belle ronde. Je venais de fournir moi-meme
des armes a la justice, des renseignements precieux que la precipitation
de notre catastrophe m'avait empeche de soustraire a la rafle policiere
executee dans nos bureaux.

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