Book: Le nabab, tome II
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Alphonse Daudet >> Le nabab, tome II
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Mon premier mouvement, en rentrant chez nous, fut de mettre en morceaux
ces indiscretes paperasses; puis, reflexion faite, apres m'etre assure
qu'il n'y avait dans ces _Memoires_ rien de compromettant pour moi,
au lieu de les detruire, je me suis decide a les continuer, avec la
certitude d'en tirer parti un jour ou l'autre. Il ne manque pas a Paris
de faiseurs de romans sans imagination, qui ne savent mettre que des
histoires vraies dans leurs livres, et qui ne seront pas faches de
m'acheter un petit cahier de renseignements. Ce sera ma facon de me
venger de cette societe de haute flibuste ou je me suis trouve mele pour
ma honte et pour mon malheur.
Du reste, il faut bien que j'occupe mes loisirs. Rien a faire au bureau,
completement desert depuis les investigations de la justice, que
d'empiler des assignations de toutes couleurs. J'ai repris les ecritures
de la cuisiniere du second, mademoiselle Seraphine, dont j'accepte en
retour quelques petites provisions que je conserve dans le coffre-fort,
revenu a l'emploi de garde-manger. La femme du gouverneur est aussi tres
bonne pour moi et bourre mes poches a chaque fois que je vais la voir
dans son grand appartement de la Chaussee d'Antin. De ce cote, rien
n'est change. Meme luxe, meme confort; en plus un petit bebe de trois
mois, le septieme, et une superbe nourrice, dont le bonnet cauchois fait
merveille aux promenades du bois de Boulogne. Il faut croire qu'une fois
lances sur les rails de la fortune, les gens ont besoin d'un certain
temps pour ralentir leur vitesse ou s'arreter tout a fait. D'ailleurs,
ce bandit de Paganetti, en prevision d'un accident, avait tout mis au
nom de sa femme. C'est peut-etre pourquoi cette charabias d'Italienne
lui a voue une admiration que rien ne peut entamer. Il est en fuite, il
se cache; mais elle reste convaincue que son mari est un petit saint
Jean d'innocence, victime de sa bonte, de sa credulite. Il faut
l'entendre: "Vous le connaissez, vous, moussiou Passajon. Vous savez
s'il est escroupouleux... Ma, aussi vrai qu'il y a oun Dieu, si mon
mari avait commis des malhonnetetes comme on l'accuse, moi-meme, vous
m'entendez, moi-meme, j'y aurais mis oune scopette dans les mains et j'y
aurais dit: "Te! Tcheccofais-toi peter la tete!..." Et a la facon dont
elle ouvre son petit nez retrousse, ses yeux noirs et ronds comme deux
boules de jais, on sent bien que cette petite Corse de l'Ile-Rousse
l'aurait fait ainsi qu'elle le dit. Faut-il qu'il soit adroit tout de
meme, ce damne gouverneur, pour duper jusqu'a sa femme, jouer la comedie
chez lui, la ou les plus habiles se laissent voir tels qu'ils sont!
En attendant, tout ce monde-la fricote de bons diners, Bois-l'Hery a
Mazas se fait porter a manger du cafe Anglais, et l'oncle Passajon en
est reduit a vivre de ratas ramasses dans les cuisines. Enfin ne nous
plaignons pas trop. Il y en a encore de plus malheureux que nous, a
preuve M. Francis que j'ai vu entrer ce matin a la _Territoriale_,
maigre, pali, du linge deshonorant, des manchettes fripees qu'il etire
encore par habitude.
J'etais justement en train de faire griller un bon morceau de lard
devant la cheminee de la salle du conseil, mon couvert mis sur un coin
de table en marqueterie, avec un journal etendu pour ne pas salir.
J'invitai le valet de chambre de Monpavon a partager ma frugale
collation; mais, pour avoir servi un marquis, celui-la se figure faire
partie de la noblesse, et il m'a remercie d'un air digne qui donnait a
rire en voyant ses joues creusees. Il commenca par me dire qu'il etait
toujours sans nouvelles de son maitre, qu'on l'avait renvoye du cercle
de la rue Royale, tous les papiers sous scelles et des tas de creanciers
en pluie de sauterelles sur la mince defroque du marquis. "De sorte que
je me trouve un peu a court," ajoutait M. Francis. C'est-a-dire qu'il
n'avait plus un radis en poche, qu'il couchait depuis deux jours sur les
bancs du boulevard, reveille a chaque instant par les sergents de ville,
oblige de se lever, de faire l'homme en ribote, pour regagner un autre
abri. Quant a ce qui est de manger, je crois bien que cela ne lui etait
pas arrive de longtemps, car il regardait la nourriture avec des yeux
affames qui faisaient peine, et lorsque j'eus mis de force devant lui
une grillade de lard et un verre de vin, il tomba dessus comme un loup.
Tout de suite le sang lui vint aux pommettes, et tout en devorant il se
mit a bavarder, a bavarder...
--Vous savez, pere Passajon, me dit-il entre deux bouchees, je sais ou
il est... je l'ai vu...
Il clignait de l'oeil malignement. Moi, je le regardais, tres etonne.
--Qui donc ca avez-vous vu, monsieur Francis?
--Le marquis, mon maitre... la-bas, dans la petite maison blanche,
derriere Notre-Dame. (Il ne disait pas la Morgue, parce que c'est un
trop vilain mot). J'etais bien sur que je le trouverais la. J'y suis
alle tout droit, le lendemain. Il y etait. Oh! mais bien cache, je
vous reponds. Il fallait son valet de chambre pour le reconnaitre.
Les cheveux tout gris, les dents absentes, et ses vraies rides, ses
soixante-cinq ans qu'il arrangeait si bien. Sur cette dalle de marbre,
avec le robinet qui degoulinait dessus, j'ai cru le voir devant sa table
de toilette.
--Et vous n'avez rien dit?
--Non. Je savais ses intentions a ce sujet, depuis longtemps... Je l'ai
laisse s'en aller discretement, a l'anglaise, comme il voulait. C'est
egal! il aurait bien du me donner un morceau de pain avant de partir,
moi qui l'ai servi pendant vingt ans.
Et tout a coup, frappant de son poing sur la table, avec rage:
--Quand je pense que, si j'avais voulu, j'aurais pu, au lieu d'aller
chez Monpavon, entrer chez Mora, avoir la place de Louis... Est-il
veinard, celui-la! En a-t-il rousti des rouleaux de mille a la mort de
son duc!... Et la defroque, des chemises par centaines, une robe de
chambre en renard bleu qui valait plus de vingt mille francs... C'est
comme ce Noel, c'est lui qui a du faire un sac! En se pressant, parbleu,
car il savait que ca finirait tot. Maintenant, plus moyen de gratter,
place Vendome. Un vieux gendarme de mere qui mene tout. On vend
Saint-Romans, on vend les tableaux. La moitie de l'hotel en location.
C'est la debacle."
J'avoue que je ne pus m'empecher de montrer ma satisfaction; car enfin
ce miserable Jansoulet est cause de tous nos malheurs. Un homme qui se
vantait d'etre si riche, qui le disait partout. Le public s'amorcait
la-dessus, comme le poisson qui voit luire des ecailles dans une
nasse... Il a perdu des millions, je veux bien; mais pourquoi
laissait-il croire qu'il en avait d'autres?... Ils ont arrete
Bois-l'Hery; c'est lui qu'il fallait arreter plutot... Ah! si nous
avions eu un autre expert, je suis sur que ce serait deja fait... Du
reste, comme je le disais a Francis, il n'y a qu'a voir ce parvenu de
Jansoulet pour se rendre compte de ce qu'il vaut. Quelle tete de bandit
orgueilleux!
--Et si commun, ajouta l'ancien valet de chambre.
--Pas la moindre moralite.
--Un manque absolu de tenue... Enfin, le voila a la mer, et puis Jenkins
aussi, et bien d'autres avec eux.
--Comment! le docteur aussi?... Ah! tant pis... Un homme si poli, si
aimable...
--Oui, encore un qu'on demenage... Chevaux, voitures, mobilier... C'est
plein d'affiches dans la cour de l'hotel, qui sonne le vide comme si
la mort y avait passe... Le chateau de Nanterre est mis en vente. Il
restait une demi-douzaine de "petits Bethleem" qu'on a emballes dans un
fiacre... C'est la debacle, je vous dis, pere Passajon, une debacle dont
nous ne verrons peut-etre pas la fin, vieux tous deux comme nous sommes,
mais qui sera complete... Tout est pourri; il faut que tout creve!"
Il etait sinistre a voir ce vieux larbin de l'Empire, maigre, echine,
couvert de boue, et criant comme Jeremie: "C'est la debacle!" avec une
bouche sans dents, toute noire et large ouverte. J'avais peur et honte
devant lui, grand desir de le voir dehors; et dans moi-meme je pensais:
"O M. Chalmette... o ma petite vigne de Montbars..."
* * * * *
_Meme date._--Grande nouvelle. Madame Paganetti est venue cette
apres-midi m'apporter mysterieusement une lettre du gouverneur. Il est a
Londres, en train d'installer une magnifique affaire. Bureaux splendides
dans le plus beau quartier de la ville; commandite superbe. Il m'offre
de venir le rejoindre, "heureux, dit-il, de reparer ainsi le dommage
qui m'a ete fait." J'aurai le double de mes appointements a la
_Territoriale_, loge, chauffe, cinq actions du nouveau comptoir, et
remboursement integral de mon arriere. Une petite avance a faire
seulement, pour l'argent du voyage et quelques dettes criardes dans le
quartier. Vive la joie! ma fortune est assuree. J'ecris au notaire de
Montbars de prendre hypotheque sur ma vigne...
XXIV
A BORDIGHERA
Comme l'avait dit M. Joyeuse chez le juge d'instruction, Paul de Gery
revenait de Tunis apres trois semaines d'absence. Trois interminables
semaines passees a se debattre au milieu d'intrigues, de trames ourdies
sournoisement par la haine puissante des Hemerlingue, a errer de salle
en salle, de ministere en ministere, a travers cette immense residence
du Bardo qui reunit dans la meme enceinte farouche herissee de
couleuvrines tous les services de l'Etat, places sous la surveillance
du maitre comme ses ecuries et son harem. Des son arrivee la-bas,
Paul avait appris que la chambre de justice commencait a instruire
secretement le proces de Jansoulet, proces derisoire, perdu par avance;
et les comptoirs du Nabab fermes sur le quai de la Marine, les scelles
apposes sur ses coffres, ses navires solidement amarres a la Goulette,
une garde de _chaouchs_ autour de ses palais annoncaient deja une sorte
de mort civile, de succession ouverte dont il ne resterait plus bientot
qu'a se partager les depouilles.
Pas un defenseur, pas un ami dans cette meute vorace; la colonie franque
elle-meme paraissait satisfaite de la chute d'un courtisan qui avait si
longtemps obstrue en les occupant tous les chemins de la faveur. Essayer
d'arracher au bey cette proie, a moins d'un triomphe eclatant devant
l'Assemblee, il n'y fallait pas songer. Tout ce que de Gery pouvait
esperer, c'etait de sauver quelques epaves, et encore en se hatant, car
il s'attendait un jour ou l'autre a apprendre l'echec complet de son
ami.
Il se mit donc en campagne, precipita ses demarches avec une activite
que rien ne decouragea, ni le patelinage oriental, cette politesse
raffinee et doucereuse sous laquelle se dissimulent la ferocite, la
dissolution des moeurs, ni les sourires beatement indifferents, ni ces
airs penches, ces bras en croix invoquant le fatalisme divin quand
le mensonge humain fait defaut. Le sang-froid de ce petit Meridional
refroidi, en qui se condensaient toutes les exuberances de ses
compatriotes, le servit au moins autant que sa connaissance parfaite de
la loi francaise dont le Code de Tunis n'est que la copie defiguree.
A force de souplesse, de circonspection, et malgre les intrigues
d'Hemerlingue fils, tres influent au Bardo, il parvint a faire distraire
de la confiscation l'argent prete par le Nabab quelques mois auparavant
et a arracher dix millions sur quinze a la rapacite de Mohammed. Le
matin meme du jour ou cette somme devait lui etre comptee, il recevait
de Paris une depeche lui annoncant l'invalidation. Il courut tout de
suite au palais, presse d'y arriver avant la nouvelle; et au retour, ses
dix millions de traites sur Marseille bien serres dans son portefeuille,
il croisa sur la route de la residence le carrosse d'Hemerlingue fils
avec ses trois mules lancees a fond de train. La tete du hibou maigre
rayonnait. De Gery comprenant que, s'il restait seulement quelques
heures de plus a Tunis, ses traites couraient grand risque d'etre
confisquees, alla retenir sa place sur un paquebot italien qui partait
le lendemain pour Genes, passa la nuit a bord, et ne fut tranquille que
lorsqu'il vit fuir derriere lui la blanche Tunis etagee au fond de son
golfe et les rochers du cap Carthage. En entrant dans le port de Genes,
le vapeur, en train de se ranger au quai, passa pres d'un grand yacht ou
flottait le pavillon tunisien parmi des petits etendards de parade. De
Gery ressentit une vive emotion, crut un instant qu'on envoyait a sa
poursuite, et qu'il allait peut-etre en debarquant avoir des demeles
avec la police italienne comme un vulgaire gate-bourse. Mais non, le
yacht se balancait tranquille a l'ancre, ses matelots occupes a nettoyer
le pont et a repeindre la sirene rouge de l'avant, comme si l'on
attendait quelque personnage d'importance. Paul n'eut pas la curiosite
de savoir quel etait ce personnage, ne fit que traverser la ville de
marbre et revint par la voie ferree qui va de Genes a Marseille en
suivant la cote, route merveilleuse ou l'on passe du noir des tunnels a
l'eblouissement de la mer bleue, mais que son etroitesse expose a bien
des accidents.
A Savone, le train arrete, on annonca aux voyageurs qu'ils ne pouvaient
aller plus loin, un de ces petits ponts jetes sur les torrents qui
descendent de la montagne dans la mer s'etant rompu pendant la nuit. Il
fallait attendre l'ingenieur, les ouvriers avertis par le telegraphe,
rester la peut-etre une demi-journee. C'etait le matin. La ville
italienne s'eveillait dans une de ces aubes voilees qui annoncent
la grande chaleur du jour. Pendant que les voyageurs disperses se
refugiaient dans les hotels, s'installaient dans des cafes, que d'autres
couraient la ville, de Gery, desole du retard, cherchait un moyen de
ne pas perdre encore cette dizaine d'heures. Il pensait au pauvre
Jansoulet, a qui l'argent qu'il apportait allait peut-etre sauver
l'honneur et la vie, a sa chere Aline, a celle dont le souvenir ne
l'avait pas quitte un seul jour pendant son voyage, pas plus que le
portrait qu'elle lui avait donne. Il eut alors l'idee de louer un de ces
_calesino_ atteles a quatre, qui font le trajet de Genes a Nice, tout le
long de la Corniche italienne, voyage adorable que se payent souvent
les etrangers, les amoureux ou les joueurs heureux de Monaco. Le cocher
garantissait d'etre a Nice de bonne heure; mais n'arrivat-on guere plus
vite qu'en attendant le train, l'impatience du voyageur eprouvait le
soulagement de ne pas pietiner sur place, de sentir a chaque tour de
roue decroitre l'espace qui le separait de son desir.
Oh! par un beau matin de juin, a l'age de notre ami Paul, le coeur plein
d'amour comme il l'avait, bruler a quatre chevaux la route blanche de
la Corniche, c'est une ivresse de voyage incomparable. A gauche, a cent
pieds d'abime, la mer mouchetee d'ecume des anses rondes du rivage a ces
lointains de vapeur, ou se confondent le bleu des vagues et celui du
ciel; voiles rouges ou blanches, jetees la-dessus en ailes uniques
et deployees, fines silhouettes de steamers avec un peu de fumee a
l'arriere comme un adieu, et sur des plages apercues au detour, des
pecheurs, pas plus gros que des merles de roche, dans leur barque
amarree, qui semble un nid. Puis la route s'abaisse, suit une pente
rapide, tout le long de rochers, de promontoires presque a pic. Le vent
frais des vagues arrive la, se mele aux mille grelots de l'attelage,
tandis qu'a droite, sur le flanc de la montagne, les pins s'etagent, les
chenes verts, aux capricieuses racines, sortant du sol aride, et des
oliviers en culture sur leurs terrasses, jusqu'a un large ravin blanc et
caillouteux, borde de verdures qui rappellent le passage des eaux, un
torrent desseche que remontent des mulets charges, le sabot solide
parmi les pierres en galets ou se penche une laveuse pres d'une mare
microscopique, quelques gouttes restees de la grande inondation d'hiver.
De temps en temps, on traverse la rue d'un village ou plutot d'une
petite ville rouillee par trop de soleil, d'une anciennete historique,
les maisons etroitement serrees et rejointes par des arcades sombres, un
lacis de ruelles voutees, qui grimpent a pic avec des echappees de jour
superieur, des ouvertures de mines laissant apercevoir des nichees
d'enfants frises en aureole, des corbeilles de fruits eclatants,
une femme descendant le pave raboteux, sa cruche sur la tete ou la
quenouille au bras. Puis, a un coin de rue, le papillotement bleu des
vagues, et l'immensite retrouvee...
Mais, a mesure que la journee s'avancait, le soleil, montant dans le
ciel, eparpillait sur la mer, sortie de ses brumes, lourde, stupefaite,
immobile avec des transparences de quartz, des milliers de rayons
tombant dans l'eau, comme des piqures de fleches, une reverberation
eblouissante, doublee par la blancheur des roches et du sol, par un
veritable sirocco d'Afrique qui soulevait la poussiere en spirale sur le
passage de la voiture. On arrivait aux sites les plus chauds, les plus
abrites de la Corniche, veritable temperature exotique, plantant en
pleine terre les dattiers, les cactus, l'aloes et ses hauts candelabres.
En voyant ces troncs elances, cette vegetation fantastique, decouper
l'air chauffe a blanc, en sentant la poussiere aveuglante craquer sous
les roues comme une neige, de Gery, les yeux a demi-clos, hallucine par
ce midi de plomb, croyait faire encore une fois cette fatigante route de
Tunis au Bardo, tant parcourue dans un singulier pele-mele de carrosses
levantins, a livrees eclatantes, de meahris au long cou, a la babine
pendante, de mulets caparaconnes, de bourriquets, d'Arabes en guenilles,
de negres a moitie nus, de fonctionnaires en grand costume, avec leur
escorte d'honneur. Allait-il donc retrouver la-bas, ou la route cotoie
des jardins de palmiers, l'architecture bizarre et colossale du palais
du bey, ses grillages de fenetres aux mailles serrees, ses portes de
marbre, ses moucharabies en bois decoupe, peints de couleurs vives?...
Ce n'etait pas le Bardo, mais le joli pays de Bordighera, divise comme
tous ceux du littoral en deux parties, la _Marine_ s'etalant en rivage,
et la ville haute, rejointes toutes deux par une foret de palmes
immobiles, elancees de tige et la cime retombante, veritables fusees de
verdure, rayant le bleu de leurs mille fentes regulieres.
La chaleur insoutenable, les chevaux a bout de forces, contraignirent
le voyageur a s'arreter pour une couple d'heures dans un de ces grands
hotels qui bordent la route et mettent des novembre, dans ce petit bourg
merveilleusement abrite, la vie luxueuse, l'animation cosmopolite d'une
aristocratique station hivernale. Mais, a cette epoque de l'annee, il
n'y avait a la _Marine_ de Bordighera que des pecheurs invisibles a
cette heure. Les villas, les hotels semblaient morts, tous leurs stores
et leurs jalousies etendus. On fit traverser a l'arrivant de longs
couloirs frais et silencieux, jusqu'a un grand salon tourne au nord qui
devait faire partie d'un de ces appartements complets qu'on loue pour la
saison et dont les portes legeres communiquent avec d'autres chambres.
Des rideaux blancs, un tapis, ce demi-confortable exige par les Anglais,
meme en voyage, et en face des fenetres que l'hotelier ouvrit toutes
grandes pour amorcer ce passant, l'engager a une halte plus serieuse,
la vue splendide de la montagne. Un calme etonnant regnait dans
cette grande auberge deserte, sans maitre d'hotel, ni cuisiniers, ni
chasseurs,--tout le service n'arrivant qu'aux premiers froids,--et
livree pour les soins domestiques a un gate-sauce du pays, expert aux
_stoffato_, aux _risotto_, et a deux valets d'ecurie mettant pour
l'heure des repas l'habit, la cravate blanche et les escarpins de
l'office. Heureusement de Gery ne devait rester la que le temps de
respirer une heure ou deux, d'enlever de ses yeux cette reverberation
d'argent mat, de sa tete alourdie le casque a jugulaire douloureuse que
le soleil y avait mis.
Du divan ou il s'etendit, le paysage admirable, terrasses d'oliviers
legers et frissonnants, bois d'orangers plus sombres aux feuilles
mouillees de luisants mobiles, semblait descendre jusqu'a sa fenetre
par etages de verdures diverses ou des villas dispersees eclataient
en blancheur, parmi lesquelles celle de Maurice Trott, le banquier,
reconnaissable aux riches caprices de son architecture et a la hauteur
de ses palmiers. L'habitation du Levantin, dont les jardins venaient
jusque sous les croisees de l'hotel, abritait depuis quelques mois une
celebrite artistique, le sculpteur Brehat, qui se mourait de la poitrine
et devait a cette hospitalite princiere un prolongement d'existence. Ce
voisinage d'un agonisant celebre, dont l'hotelier etait tres fier, et
qu'il aurait mis volontiers sur sa note, ce nom de Brehat que de Gery
avait entendu si souvent prononcer avec admiration dans l'atelier de
Felicia Ruys, ramenerent sa pensee vers le beau visage aux lignes pures
entrevu pour la derniere fois au Bois de Boulogne, penche sur l'epaule
de Mora. Qu'etait-elle devenue, la malheureuse fille, quand cet appui
lui avait manque? Cette lecon lui servirait-elle dans l'avenir? Et par
une etrange coincidence, pendant qu'il songeait ainsi a Felicia, en
face de lui, sur les pentes du jardin voisin, un grand levrier blanc
traversait en gambadant une allee d'arbres verts. On eut dit tout a fait
Kadour; memes poils ras, meme gueule rose, feroce et fine. Paul, devant
sa fenetre ouverte, fut asssailli en un moment par toutes sortes de
visions tristes ou charmantes. Peut-etre, la nature splendide qu'il
avait sous les yeux, cette haute montagne ou courait une ombre bleue
attardee dans tous les plis du terrain aidait-elle au vagabondage de sa
pensee. Sous les orangers, les citronniers, alignes pour la culture,
charges de fruits d'or, s'etendaient d'immenses champs de violettes, en
plants reguliers et serres, traverses de petits canaux d'irrigation,
dont la pierre blanche coupait les verdures exuberantes.
Une odeur exquise montait, de violettes petries dans du soleil, chaude
essence de boudoir, enervante, affaiblissante, qui evoquait pour de Gery
des visions feminines, Aline, Felicia, glissant a travers la feerie du
paysage, dans cette atmosphere bleutee, ce jour elyseen qu'on eut dit le
parfum devenu visible de tant de fleurs epanouies... Un bruit de portes
lui fit rouvrir les yeux... Quelqu'un venait d'entrer dans la piece
a cote. Il entendit le frolement d'une robe sur la mince cloison, un
feuillet retourne dans un livre qu'on devait lire sans grand interet;
car un long soupir module en baillement le fit tressaillir. Dormait-il,
revait-il encore? Ne venait-il pas d'entendre le cri du "chacal dans le
desert," si bien en harmonie avec la temperature brulante et lourde du
dehors... Non. Plus rien... Il s'endormit de nouveau; et cette fois,
toutes les images confuses qui le poursuivaient se fixerent en un reve,
un bien beau reve...
Il faisait avec Aline son voyage de noces. Une mariee delicieuse.
Prunelles claires, pleines d'amour et de foi, qui ne connaissaient que
lui, ne regardaient que lui. Dans ce meme salon d'hotel, de l'autre cote
du gueridon, la jolie fille etait assise en blanc deshabille du matin
qui sentait bon la violette et les dentelles fines de la corbeille. Ils
dejeunaient. Un de ces dejeuners de voyage de noces, servis au saut du
lit en face de la mer bleue, du ciel limpide qui azurent le verre ou
l'on boit, les yeux que l'on regarde, l'avenir, la vie, l'espace clair.
Oh! qu'il faisait beau, quelle lumiere divine, rajeunissante, comme ils
etaient bien!
Et tout a coup, en pleins baisers, en pleine ivresse, Aline devenait
triste. Ses beaux yeux se voilaient de larmes. Elle lui disait: "Felicia
est la... vous n'allez plus m'aimer..." Et lui riait: "Felicia, ici?...
Quelle idee.--Si, si... Elle est la..." Tremblante, elle montrait la
chambre voisine, d'ou partaient pele-mele des aboiements enrages et
la voix de Felicia: "Ici, Kadour... Ici, Kadour..." la voix basse,
concentree, furieuse de quelqu'un qui se cachait et se voit brusquement
decouvert.
Reveille en sursaut, l'amoureux, desenchante, se retrouva dans sa
chambre deserte, devant un gueridon vide, son beau reve envole par la
fenetre sur le grand coteau qui la remplissait toute, et semblait se
pencher vers elle. Mais on entendait bien reellement dans la piece
contigue les aboiements d'un chien et des coups precipites ebranlant la
porte...
--Ouvrez. C'est moi... c'est Jenkins."
Paul se redressa sur son divan, stupefait. Jenkins ici?... Comment
cela?... A qui s'adressait-il?... Quelle voix allait lui repondre?... On
ne repondit point... Un pas leger alla vers la porte, et le pene grinca
nerveusement.
"Enfin, je vous trouve, dit l'Irlandais en entrant..."
Et vraiment, s'il n'avait pris soin de s'annoncer lui-meme, a travers
la cloison Paul n'aurait jamais place sur cet accent brutal, violent et
rauque, le nom du docteur aux facons doucereuses...
"Enfin, je vous trouve apres huit jours de recherches, de courses
folles, de Genes a Nice, de Nice a Genes... Je savais que vous n'etiez
pas partie, le yacht etant toujours en rade... Et j'allais inspecter
toutes les auberges du littoral, quand je me suis souvenu de Brehat...
J'ai pense que vous aviez voulu le voir en passant. J'en viens... C'est
lui qui m'a dit que vous etiez ici."
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