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New Philadelphia Book Publisher Highlights Local Talent
Book and Publishing News from Publishers Newswire(tm)

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PHILADELPHIA, Pa. -- The Philadelphia literary world will celebrate the launch of two new players today, April 10th: Kay Square Press, a new publishing company focused on Philadelphia-area artists, their stories, and their art; and Kay Square's first release, 'With the Rich and Mighty: Emlen Etting of Philadelphia' (ISBN: 978-0-9815129-0-7), a critical biography by Kenneth C. Kaleta.

FlatSigned Press Alleges Don Imus Remarks Damage Legacy of President Gerald R. Ford
NEW YORK, N.Y. -- Nathan Yungerberg, an accomplished model scout and professional child photographer is launching a nation-wide casting call to find the cover model for his highly anticipated book release, 'The Model Child: A Parents Guide to the Child Modeling Industry' (ISBN: 978-0-9817018-0-6).


Book: Le nabab, tome II

A >> Alphonse Daudet >> Le nabab, tome II

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Mais a qui parlait-il? Quelle obstination singuliere mettait-on a ne pas
lui repondre? Enfin une belle voix morne que Paul connaissait bien fit
vibrer a son tour l'air alourdi et sonore de la chaude apres-midi.

"Eh bien! oui, Jenkins, me voila... Qu'est-ce qu'il y a donc?"

A travers la muraille, Paul voyait la bouche dedaigneuse, abaissee, avec
un pli de degout.

"Je viens vous empecher de partir, de faire cette folie...

--Quelle folie? J'ai des travaux a Tunis... Il faut bien que j'y aille.

--Mais vous n'y songez pas, ma chere enfant...

--Oh! assez de paternite comme cela, Jenkins... On sait ce qui se cache
la-dessous... Parlez-moi donc comme tout a l'heure... J'aime encore
mieux chez vous le dogue que le chien couchant... J'en ai moins peur.

--Eh bien! je vous dis, moi, qu'il faut etre folle pour s'en aller
la-bas toute seule, jeune et belle comme vous etes...

--Et ne suis-je pas toujours seule?... Vouliez-vous que j'emmene
Constance, a son age?

--Et moi?

--Vous?..." Elle modula le mot sur un rire plein d'ironie... "Et
Paris?... Et vos clients?... Priver la societe de son Cagliostro!...
Jamais, par exemple.

--Je suis pourtant bien decide a vous suivre partout ou vous irez... fit
Jenkins resolument."

Il y eut un instant de silence. Paul se demandait s'il etait bien digne
de lui d'ecouter ce debat qu'il sentait gros de revelations terribles.
Mais, en plus de la fatigue, une curiosite invincible le clouait a sa
place... Il lui semblait que l'enigme attirante dont il avait ete si
longtemps intrigue et trouble, qui tenait encore a son esprit par le
bout de son voile de mystere, allait enfin parler, se decouvrir, montrer
la femme douloureuse ou perverse que cachait l'artiste mondaine. Il
restait donc immobile, retenant son souffle, n'ayant pas d'ailleurs
besoin d'espionner; car les autres, se croyant seuls dans l'hotel,
laissaient monter leurs passions et leurs voix sans contrainte.

"En fin de compte, que voulez-vous de moi?...

--Je vous veux...

--Jenkins!

--Oui, oui, je sais bien; vous m'aviez defendu de prononcer jamais de
telles paroles devant vous; mais d'autres que moi vous les ont dites, et
de plus pres encore..."

Deux pas nerveux la rapprochaient de l'apotre, mettaient devant cette
large face sensuelle le mepris haletant de sa reponse.

"Et quand cela serait, miserable! Si je n'ai su me garder contre le
degout et l'ennui, si j'ai perdu ma fierte, est-ce a vous d'en parler
seulement?... Comme si vous n'en etiez pas cause, comme si vous ne
m'aviez pas a tout jamais fane, attriste la vie..."

Et trois mots brulants et rapides firent passer devant Paul de Gery
terrifie l'horrible scene de cet attentat enveloppe d'affectueuse
tutelle, contre lequel l'esprit, la pensee, les reves de la jeune
fille avaient eu si longtemps a se debattre et qui lui avait laisse
l'incurable tristesse des chagrins precoces, l'ecoeurement de la vie a
peine commencee, ce pli au coin de la levre comme la chute visible du
sourire.

"Je vous aimais... Je vous aime... La passion emporte tout... repondit
Jenkins sourdement.

--Eh bien! aimez-moi donc, si cela vous amuse... Moi je vous hais non
seulement pour le mal que vous m'avez fait, tout ce que vous avez tue en
moi de croyances, de belles energies, mais parce que vous me representez
ce qu'il y a de plus execrable, de plus hideux sous le soleil,
l'hypocrisie et le mensonge. Oui, dans cette mascarade mondaine, ce tas
de faussetes, de grimaces, de conventions laches et malpropres qui m'ont
ecoeuree au point que je me sauve, que je m'exile pour ne plus les voir,
que je leur prefererais le bagne, l'egout, le trottoir comme une fille,
votre masque a vous, o sublime Jenkins, est encore celui qui m'a le plus
fait horreur. Vous avez complique notre hypocrisie francaise, toute en
sourires et en politesse, de vos larges poignees de main a l'anglaise,
de votre loyaute cordiale et demonstrative. Tous s'y sont laisse
prendre. On dit "le bon Jenkins, le brave, l'honnete Jenkins." Mais moi
je vous connais, bonhomme, et malgre votre belle devise si effrontement
arboree sur les enveloppes de vos lettres, sur votre cachet, vos boutons
de manchettes, la coiffe de vos chapeaux, les panneaux de votre voiture,
je vois toujours le fourbe que vous etes et qui depasse son deguisement
de toutes parts."

Sa voix sifflait entre ses dents serrees par une incroyable ferocite
d'expression; et Paul s'attendait a quelque furieuse revolte de Jenkins
se redressant sous tant d'outrages. Mais non. Cette haine, ce mepris
venant de la femme aimee devaient lui causer plus de douleur que de
colere; car il repondit tout bas, sur un ton de douceur navree:

"Oh! vous etes cruelle... Si vous saviez le mal que vous me faites...
Hypocrite, oui, c'est vrai; mais on ne nait pas comme cela... On le
devient par force, devant les duretes de la vie. Quand on a le vent
contre et qu'on veut avancer, on louvoie. J'ai louvoye... Accusez mes
debuts miserables, une entree manquee dans l'existence, et convenez du
moins qu'une chose en moi n'a jamais menti: ma passion!... Rien n'a pu
la rebuter, ni vos dedains, ni vos injures, ni tout ce que je lis dans
vos yeux qui, depuis tant d'annees, ne m'ont pas souri une fois... C'est
encore ma passion qui me donne la force, meme apres ce que je viens
d'entendre, de vous dire pourquoi je suis ici... Ecoutez. Vous m'avez
declare un jour qu'il vous fallait un mari, quelqu'un qui veille sur
vous pendant votre travail, qui releve de faction la pauvre Crenmitz
excedee. Ce sont la vos propres paroles, qui me dechiraient alors parce
que je n'etais pas libre. Maintenant tout est change. Voulez-vous
m'epouser, Felicia?

--Et votre femme? s'ecria la jeune fille pendant que Paul s'adressait la
meme question.

--Ma femme est morte.

--Morte?... Madame Jenkins?... Est-ce vrai?

--Vous n'avez pas connu celle dont je parle. L'autre n'etait pas ma
femme. Quand je l'ai rencontree, j'etais deja marie en Irlande... Depuis
des annees... Un mariage horrible, contracte la corde au cou... Ma
chere, a vingt-cinq ans, je me suis trouve devant cette alternative; la
prison pour dettes ou mademoiselle Strang, une vieille fille couperosee
et goutteuse, la soeur d'un usurier qui m'avait avance cinq cents livres
pour payer mes etudes medicales... J'avais prefere la prison; mais
des semaines et des mois vinrent a bout de mon courage, et j'epousai
mademoiselle Strang qui m'apporta en dot... mon billet. Vous voyez
ma vie entre ces deux monstres qui s'adoraient. Une femme jalouse,
impotente. Le frere m'espionnant, me suivant partout. J'aurais pu fuir.
Mais une chose me retenait... On disait l'usurier immensement riche. Je
voulais toucher au moins le benefice de ma lachete... Ah! je vous dis
tout, vous voyez... Du reste j'ai ete bien puni, allez. Le vieux Strang
est mort insolvable; il jouait, s'etait ruine, sans le dire... Alors
j'ai mis les rhumatismes de ma femme dans une maison de sante et je suis
venu en France... C'etait une existence a recommencer, de la lutte et de
la misere encore. Mais j'avais pour moi une experience, la haine et le
mepris des hommes, et la liberte reconquise, car je ne me doutais pas
que l'horrible boulet de cette union maudite allait gener encore ma
marche, a distance... Heureusement, c'est fini, me voila delivre...

--Oui, Jenkins, delivre... Mais pourquoi ne songez-vous pas a faire
votre femme de la pauvre creature qui a partage votre vie si longtemps,
humble et devouee comme nous l'avons tous vue?

--Oh! dit-il avec une explosion sincere, entre mes deux bagnes je crois
que je preferais l'autre, ou je pouvais etre franchement indifferent ou
haineux... Mais l'atroce comedie de l'amour conjugal, d'un bonheur sans
lassitude, alors que depuis si longtemps je n'aimais que vous, je ne
pensais qu'a vous... Il n'y a pas sur terre de pareil supplice...
Si j'en juge par moi, la malheureuse a du pousser a l'instant de la
separation un cri de soulagement et d'allegresse. C'est le seul adieu
que j'en esperais...

--Mais qui vous forcait a tant de contrainte?

--Paris, la societe, le monde... Maries devant l'opinion, nous etions
tenus par elle...

--Et maintenant, vous ne l'etes donc plus?

--Maintenant quelque chose domine tout, c'est l'idee de vous perdre, de
ne plus vous voir... Oh! quand j'ai appris votre fuite, quand j'ai vu
cet ecriteau sur votre porte: "A LOUER", j'ai senti que c'en etait fait
des poses et des grimaces, que je n'avais plus qu'a partir, a courir
bien vite apres mon bonheur que vous emportiez. Vous quittiez Paris, je
l'ai quitte. On vendait tout chez vous; chez moi, on va tout vendre.

--Et elle?... reprit Felicia fremissante... Elle, la compagne
irreprochable, l'honnete femme que personne n'a jamais soupconnee, ou
ira-t-elle? que fera-t-elle?... Et c'est sa place que vous venez me
proposer... Une place volee, dans quel enfer!... Eh bien! et cette
devise, bon Jenkins, vertueux Jenkins, qu'est-ce que nous en faisons? Le
bien sans esperance, mon vieux!..."

A ce rire cinglant comme un coup de cravache qui devait lui marquer la
figure en rouge, le miserable repondit en haletant:

"Assez..., assez..., ne raillez pas ainsi... c'est trop horrible a la
fin... Cela ne vous touche donc pas d'etre aimee comme je vous aime
en vous sacrifiant tout, fortune, honneur, consideration? Voyons,
regardez-moi... Si bien attache que fut mon masque, je l'ai arrache pour
vous, je l'ai arrache devant tous... Et maintenant, tenez! le voila
l'hypocrite..."

On entendit le bruit sourd de deux genoux sur le parquet. Et begayant,
eperdu d'amour, affaisse devant elle, il la suppliait de consentir a ce
mariage, de lui donner le droit de la suivre partout, de la defendre:
puis les mots lui manquaient, s'etouffaient dans un sanglot passionne,
si profond, si dechirant qu'il aurait touche n'importe quel coeur,
surtout devant la splendide nature impassible dans cette chaleur
parfumee et amollissante... Mais Felicia ne s'attendrit pas, et toujours
hautaine: "Finissons-en, Jenkins, dit-elle brusquement, ce que vous me
demandez est impossible... Nous n'avons rien a nous cacher; et apres vos
confidences de tout a l'heure, je veux vous en faire une qui coute a
mon orgueil, mais dont votre acharnement me parait digne... J'etais la
maitresse de Mora."

Paul n'ignorait pas cela. Et pourtant c'etait si triste cette belle voix
pure chargee d'un tel aveu, au milieu de cet air enivrant de bleu et
d'aromes, qu'il en eut un grand serrement de coeur et dans la bouche ce
gout de larmes que laisse un regret inavoue.

"Je le savais, reprit Jenkins d'une voix sourde... J'ai la les lettres
que vous lui ecriviez...

--Mes lettres?

--Oh! je vous les rends, tenez. Je les sais par coeur, a force de les
lire et de les relire... C'est ca qui fait mal, quand on aime... Mais
j'ai bien subi d'autres tortures. Quand je pense que c'est moi..." Il
s'arreta. Il etouffait... "Moi qui devais fournir le combustible a
vos flammes, rechauffer cet amant de glace, vous l'envoyer ardent et
rajeuni... Ah! il en a devore des perles, celui-la... J'avais beau dire
non, il en voulait toujours... A la fin la fureur m'a pris... Tu veux
bruler, miserable, eh bien! brule.

* * * * *

Paul se leva epouvante. Allait-il donc devenir le confident d'un crime?

Mais la honte ne lui fut pas infligee d'en entendre davantage.

Un coup violent, frappe chez lui, cette fois, vint l'avertir que le
calesino etait pret.

"Eh! signor Francese..."

Dans la piece a cote le silence se fit, puis un chuchotement, il y avait
quelqu'un, la, tout pres d'eux... qui les ecoutait... Paul de Gery
descendit precitamment. Il lui tardait d'etre hors de cette chambre
d'hotel, d'echapper a l'obsession de tant d'infamies devoilees.

Comme la chaise de poste s'ebranlait, entre ces rideaux blancs communs
qui flottent a toutes les fenetres dans le Midi, il apercut une figure
palie avec des cheveux de deesse et de grands yeux brulants qui
guettaient. Mais un regard au portrait d'Aline chassait vite cette
vision troublante, et pour jamais gueri de son ancien amour, il voyagea
jusqu'au soir a travers un paysage feerique avec la jolie mariee du
dejeuner, qui emportait dans les plis de sa modeste robe, de son
mantelet de jeune fille, toutes les violettes de Bordighera.




XXV

LA PREMIERE DE "REVOLTE"


"En scene pour le premier acte!"

Ce cri du regisseur debout, les mains en porte-voix, au bas de
l'escalier des artistes, s'engouffre dans sa haute cage, monte, roule,
se perd au fond des couloirs pleins d'un bruit de portes battantes, de
pas precipites, d'appels desesperes au coiffeur, aux habilleuses, tandis
qu'apparaissent successivement aux paliers des differents etages, lents
et majestueux, la tete immobile, de peur de deranger le moindre detail
de leur accoutrement, tous les personnages du premier acte de _Revolte_,
costumes de bal elegants et modernes, avec des craquements de souliers
neufs, le frolement soyeux des traines, le cliquetis des bracelets
riches remontes par le gant qu'on boutonne. Tout ce monde-la parait emu,
nerveux, pale sous le fard, et dans les satins savamment prepares des
epaules arrosees de ceruse, des frissons passent en moires d'ombres. On
parle peu, la bouche seche. Les plus rassures en affectant de sourire
ont dans les yeux, dans la voix, l'hesitation de la pensee absente,
cette apprehension de la bataille aux feux de la rampe, qui reste un
des attraits les plus puissants du metier de comedien, son piquant, son
renouveau.

Sur la scene encombree d'un va-et-vient de machinistes, de garcons
d'accessoires se hatant, se bousculant dans le jour doux, neigeux, tombe
des frises, qui fera place tout a l'heure, quand le rideau se levera, a
la lumiere eclatante de la salle. Cardailhac, en habit noir et cravate
blanche, le chapeau casseur sur l'oreille, jette un dernier coup d'oeil
a l'installation des decors, presse les ouvriers, complimente l'ingenue
en toilette, rayonnant, fredonnant, superbe. On ne se douterait jamais
a le voir des terribles preoccupations qui l'enfievrent. Entraine lui
aussi dans la debacle du Nabab, ou s'est engloutie sa commandite, il
joue son va-tout sur la piece de ce soir, contraint--si elle ne reussit
pas--a laisser impayes ces decors merveilleux, ces etoffes a cent francs
le metre. C'est une quatrieme faillite qui l'attend. Mais, bah! notre
directeur a confiance. Le succes, comme tous les monstres mangeurs
d'hommes, aime la jeunesse; et cet auteur inconnu, tout neuf sur une
affiche, flatte les superstitions du joueur.

Andre Maranne n'est pas aussi rassure. A mesure que la representation
approche, il perd la foi dans son oeuvre, atterre par la vue de la salle
qu'il regarde au trou du rideau comme au verre etroit d'un stereoscope.

Une salle splendide, remplie jusqu'au cintre, malgre le printemps
avance et le gout mondain pour la villegiature precoce; une salle que
Cardailhac, ennemi declare de la nature et de la campagne, s'efforcant
toujours de retenir les Parisiens le plus tard possible dans Paris, est
parvenu a combler, a faire aussi brillante qu'en plein hiver. Quinze
cents tetes fourmillant sous le lustre, droites, penchees, detournees,
interrogeantes, d'une grande vie d'ombres et de reflets, les unes
massees aux coins obscurs du bas pourtour, les autres eclairees
vivement, les portes des loges ouvertes, par la reverberation des murs
blancs du couloir; public des premieres toujours le meme, ce brigand de
tout Paris qui va partout, emportant d'assaut ces places enviees, quand
une faveur, une fonction quelconque ne les lui donne pas.

A l'orchestre, les gilets a coeur, les clubs, cranes luisants, larges
raies dans des cheveux rares, gants clairs, grosses lorgnettes braquees.
Aux galeries, melees de mondes et de toilettes, tous les noms connus de
ces sortes de solennites, et la promiscuite genante qui place le sourire
contenu et chaste de l'honnete femme a cote des yeux brulants de kohl,
de la bouche en traits de vermillon des autres. Chapeaux blancs,
chapeaux roses, diamants et maquillage. Au-dessus, les loges presentent
la meme confusion: des actrices et des filles, des ministres, des
ambassadeurs, des auteurs fameux, des critiques, ceux-ci l'air grave,
les sourcils fronces, jetes de travers sur leur fauteuil avec la morgue
impassible de juges que rien ne peut corrompre. Les avant-scenes
tranchent en lumiere, en splendeur sur l'ensemble, occupees par des
celebrites de la haute banque, les femmes decolletees et bras nus,
ruisselantes de pierreries comme la reine de Saba dans sa visite au roi
des Juifs. A gauche seulement une de ces grandes loges, completement
vide, attire l'attention par sa decoration bizarre, eclairee au fond
d'une lanterne mauresque. Sur toute l'assemblee une poussiere impalpable
et flottante, le papillotement du gaz, son odeur melee a tous les
plaisirs parisiens, ses susurrements aigus et courts comme une
respiration phthisique, accompagnant le jeu des eventails deployes. Puis
l'ennui, un ennui morne, l'ennui des memes visages toujours regardes aux
memes places, avec leurs defauts ou leurs poses, cette uniformite des
reunions mondaines qui finit par installer dans Paris chaque hiver
une province denigrante, papotiere et restreinte plus que la province
elle-meme.

Maranne observait cette maussaderie, cette lassitude du public, et
songeant a ce que la reussite de son drame pouvait changer dans sa
modeste vie toute en espoir, se demandait, plein d'angoisse, comment
faire pour approcher sa pensee de ces milliers d'etres, les arracher a
leurs preoccupations d'attitude, etablir dans cette foule un courant
unique qui lui ramenerait ces regards distraits, ces intelligences
a tous les degres du clavier, si difficiles a mettre a l'unisson.
Instinctivement il cherchait des visages amis, une loge de face remplie
par la famille Joyeuse: Elise et les fillettes assises sur le devant,
au second plan Aline et le pere, groupe adorable, familial, comme un
bouquet trempe de rosee dans un etalage de fleurs fausses. Et tandis que
tout Paris dedaigneux demandait:--Qu'est-ce que c'est que ces gens-la?
le poete remettait son sort entre ces petites mains de fees, gantees de
frais pour la circonstance et qui donneraient hardiment tout a l'heure
le signal des applaudissements.

Place au theatre!... Maranne n'a que le temps de se jeter dans la
coulisse; et tout a coup il entend, loin, bien loin, les premieres
paroles de sa piece qui montent, volee d'oiseaux craintifs, dans le
silence et l'immensite de la salle. Moment terrible. Ou aller? Que
devenir? Rester la colle contre un portant, l'oreille tendue, le
coeur serre; encourager les acteurs quand il aurait tant besoin
d'encouragements lui-meme? Il prefere encore regarder le danger en face;
et, par la petite porte communiquant avec le couloir des loges, il se
glisse jusqu'a une baignoire qu'il se fait ouvrir doucement. "Chut!...
C'est moi..." Quelqu'un est assis dans l'ombre, une femme que tout Paris
connait, celle-la, et qui se cache. Andre se met aupres d'elle, et
serres l'un contre l'autre, invisibles a tous, la mere et le fils
assistent en tremblant a la representation.

Ce fut d'abord une stupeur dans le public. Ce theatre des Nouveautes,
situe au plein coeur du boulevard, ou son perron s'etale tout en
lumiere, entre les grands restaurants, les cercles chics; ce theatre,
ou l'on venait en partie carree, au sortir d'un diner fin, entendre,
jusqu'a l'heure du souper, un acte ou deux de quelque chose de raide,
etait devenu dans les mains de son spirituel directeur le plus couru de
tous les spectacles parisiens, sans genre bien precis et les abordant
tous, depuis l'operette-feerie qui deshabille les femmes, jusqu'au grand
drame moderne qui decollete nos moeurs. Cardailhac tenait surtout a
justifier son titre de "directeur des Nouveautes" et, depuis que les
millions du Nabab soutenaient l'entreprise, s'attachait a faire aux
boulevardiers les surprises les plus eblouissantes. Celle de ce soir les
surpassait toutes: la piece etait en vers--et honnete.

Une piece honnete!

Le vieux singe avait compris que le moment etait venu de tenter ce
coup-la, et il le tentait. Apres l'etonnement des premieres minutes,
quelques exclamations attristees ca et la dans les loges: "Tiens!
c'est en vers...," la salle commenca a subir le charme de cette oeuvre
fortifiante et saine, comme si l'on eut secoue sur elle, dans son
atmosphere rarefiee, quelque essence fraiche et piquante a respirer, un
elixir de vie parfume au thym des collines.

"Ah! c'est bon... ca repose..."

C'etait le cri general, un fremissement d'aise, une pamoison de
bien-etre accompagnant chaque vers. Ca le reposait, ce gros Hemerlingue,
soufflant dans son avant-scene du rez-de-chaussee comme dans une auge
de satin cerise. Ca la reposait, la grande Suzanne Bloch, coiffee a
l'antique avec des frisons depassant un diademe d'or; et pres d'elle,
Amy Ferat, toute en blanc comme une mariee, des brins d'oranger dans ses
cheveux a la chien, ca la reposait bien aussi, allez!

Il y avait la une foule de creatures, quelques-unes tres grasses, d'une
graisse malpropre ramassee dans tous les serails, trois mentons et l'air
bete; d'autres absolument vertes malgre le fard, comme si on les eut
trempees dans un bain de cet arseniate de cuivre que le commerce appelle
du "vert de Paris," tellement ridees, fanees, qu'elles se dissimulaient
au fond de leurs loges, ne laissant voir qu'un bout de bras blanc, une
epaule encore ronde qui depassait. Puis des gandins avachis, echines,
ceux qu'on nommait alors des petits creves, la nuque tendue, les levres
pendantes, incapables de se tenir debout ou d'articuler un mot en
entier. Et tous ces gens s'exclamaient ensemble: "C'est bon... ca
repose..." Le beau Moessard le murmurait comme un fredon sous sa petite
moustache blonde, tandis que sa reine en premiere loge de face le
traduisait dans la barbarie de sa langue etrangere. Positivement, ca les
reposait. Ils ne disaient pas de quoi, par exemple, de quelle besogne
ecoeurante, de quelle tache forcee d'oisifs et d'inutiles.

Tous ces murmures bienveillants, unis, confondus, commencaient a donner
a la salle sa physionomie des grands soirs. Le succes courait dans
l'air, les figures se rasserenaient, les femmes semblaient embellies
par des reflets d'enthousiasme, des regards excitants comme des bravos.
Andre, pres de sa mere, frissonnait d'un plaisir inconnu, de cette joie
orgueilleuse qu'on ressent a remuer les foules, fut-ce meme comme un
chanteur de cour faubourienne, avec un refrain patriotique et deux
notes emues dans la voix. Soudain les chuchotements redoublerent, se
changerent en tumulte. On ricanait, on s'agitait. Que se passait-il?
Quelque accident en scene? Andre, se penchant epouvante vers ses acteurs
aussi etonnes que lui-meme, vit toutes les lorgnettes braquees sur la
grande avant-scene vide jusqu'alors et ou quelqu'un venait d'entrer, de
s'asseoir, les deux coudes sur le rebord de velours, la lorgnette tiree
du fourreau, installe dans une solitude sinistre.

En dix jours le Nabab avait vieilli de vingt ans. Ces violentes natures
meridionales, si elles sont riches en elans, en jets de flammes
irresistibles, s'affaissent aussi plus completement que les autres.
Depuis son invalidation, le malheureux s'etait enferme dans sa chambre,
les rideaux tires, ne voulant plus meme voir le jour ni depasser le
seuil au dela duquel la vie l'attendait, les engagements pris, les
promesses faites, un fouillis de protets et d'assignations. La
Levantine, partie aux eaux en compagnie de son masseur et de
ses negresses, absolument indifferente a la ruine de la maison;
Bompain--l'homme au fez--tout effare au milieu des demandes d'argent, ne
sachant comment aborder l'infortune patron toujours couche, le visage
au mur sitot qu'on lui parlait d'affaires; la vieille mere etait restee
seule pour faire tete au desastre, avec ses connaissances bornees et
droites de veuve de village qui sait ce que c'est qu'un papier timbre,
une signature, et tient l'honneur pour le plus grand bien de ce monde.
Sa coiffe jaune apparaissait a tous les etages de l'hotel, revisant
les notes, reformant le service, ne craignant ni les cris ni les
humiliations. A toute heure du jour, on voyait la bonne femme arpenter
la place Vendome a grands pas, gesticulant, se parlant a elle-meme,
disant tout haut: "Te! je vais chez l'huissier." Et jamais elle ne
consultait son fils que lorsque c'etait indispensable, d'un mot discret
et bref, en evitant meme de le regarder. Pour tirer Jansoulet de sa
torpeur, il avait fallu une depeche de Gery, datee de Marseille,
annoncant qu'il arriverait avec dix millions. Dix millions, c'est-a-dire
la faillite evitee, la possibilite de se relever, de recommencer la vie.
Et voila notre Meridional rebondissant du fond de sa chute, ivre de joie
et plein d'espoir. Il fit ouvrir ses fenetres, apporter des journaux.
Quelle magnifique occasion que cette premiere de _Revolte_ pour se
montrer aux Parisiens qui le croyaient sombre, rentrer dans le grand
tourbillon par la porte battante de sa loge des Nouveautes! La mere,
qu'un instinct avertissait, insista bien un peu pour le retenir. Paris
maintenant l'epouvantait. Elle aurait voulu emmener son enfant dans
quelque coin ignore du Midi, le soigner avec l'aine, tous deux malades
de la grande ville. Mais il etait le maitre. Impossible de resister
a cette volonte d'homme gate par la richesse. Elle l'assista pour sa
toilette, "le fit beau," ainsi qu'elle disait en riant, et le regarda
partir non sans une certaine fierte, superbe, ressuscite, ayant a peu
pres surmonte le terrible affaissement des derniers jours...

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