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New Philadelphia Book Publisher Highlights Local Talent
Book and Publishing News from Publishers Newswire(tm)

Looking for Child to be on Cover of a New Book, 'The Model Child'
PHILADELPHIA, Pa. -- The Philadelphia literary world will celebrate the launch of two new players today, April 10th: Kay Square Press, a new publishing company focused on Philadelphia-area artists, their stories, and their art; and Kay Square's first release, 'With the Rich and Mighty: Emlen Etting of Philadelphia' (ISBN: 978-0-9815129-0-7), a critical biography by Kenneth C. Kaleta.

FlatSigned Press Alleges Don Imus Remarks Damage Legacy of President Gerald R. Ford
NEW YORK, N.Y. -- Nathan Yungerberg, an accomplished model scout and professional child photographer is launching a nation-wide casting call to find the cover model for his highly anticipated book release, 'The Model Child: A Parents Guide to the Child Modeling Industry' (ISBN: 978-0-9817018-0-6).


Book: Le nabab, tome II

A >> Alphonse Daudet >> Le nabab, tome II

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Paul ne repondit pas. Il regardait le portrait d'Aline. C'etait elle,
c'etait bien elle, son profil pur, sa bouche railleuse et bonne, et
la longue boucle en caresse sur le col fin. Ah! tous les ducs de Mora
pouvaient venir maintenant. Felicia n'existait plus pour lui.

Pauvre Felicia, douee de pouvoirs superieurs, elle etait bien comme ces
magiciennes qui nouent et denouent les destins des hommes sans pouvoir
rien pour leur propre bonheur.

"Voulez-vous me donner ce croquis?" dit-il tout bas, la voix emue.

--Tres-volontiers... Elle est gentille, n'est-ce pas?... Ah! ma foi,
celle-la, si vous la rencontrez, aimez-la, epousez-la. Elle vaut mieux
que toutes.

Pourtant, a defaut d'elle... a defaut d'elle..."

Et le beau sphinx apprivoise levait vers lui ses grands yeux mouilles et
rieurs, dont l'enigme n'avait plus rien d'indechiffrable.




XIV

L'EXPOSITION


"Superbe...

--Un succes enorme. Barye n'a jamais rien fait d'aussi beau.

--Et le buste du Nabab?... Quelle merveille? C'est Constance Crenmitz
qui est heureuse. Regardez-la trotter...

--Comment! c'est la Crenmitz cette petite vieille en mantelet d'hermine!
Voila vingt ans que je la croyais morte."

Oh! non, bien vivante au contraire. Ravie, rajeunie par le triomphe
de sa filleule, qui tient decidement le succes de l'Exposition, elle
circule parmi la foule d'artistes, de gens du monde formant aux deux
endroits ou sont exposes les envois de Felicia, comme deux masses de
dos noirs, de toilettes melees, se pressant, s'etouffant pour regarder.
Constance, si timide d'ordinaire, se glisse au premier rang, ecoute les
discussions, attrape au vol des bouts de phrases, des formules qu'elle
retient, approuve de la tete, sourit, leve les epaules lorsqu'elle
entend dire une betise, tentee de foudroyer le premier qui n'admirerait
pas.

Que ce soit la bonne Crenmitz ou une autre, vous la verrez a toutes
les ouvertures du salon, cette silhouette furtive rodant autour des
conversations, l'air anxieux, l'oreille tendue; quelquefois un vieux
bonhomme de pere dont le regard vous remercie d'un mot aimable dit en
passant, ou prend une expression desolee pour une epigramme qu'on lance
a l'oeuvre d'art et qui va frapper un coeur derriere vous. Une figure
a ne pas oublier, certainement, si jamais quelque peintre epris de
modernite songeait a fixer sur une toile cette manifestation bien
typique de la vie parisienne, une ouverture d'exposition dans cette
vaste serre de la sculpture, aux allees sablees de jaune, a l'immense
plafond en vitrage sous lequel se detachent a mi-hauteur les tribunes
du premier etage garnies de tetes penchees qui regardent, de draperies
flottantes improvisees.

Dans une lumiere un peu froide, palie a ces tentures vertes du pourtour,
ou les rayons se rarefient, dirait-on, pour laisser a la vue des
promeneurs une certaine justesse recueillie, la foule lente va et vient,
s'arrete, se disperse sur les bancs, serree par groupes, et pourtant
melant les mondes mieux qu'aucune autre assemblee, comme la saison
mobile et changeante, a cette epoque de l'annee, confond toutes les
parures, fait se froler au passage les dentelles noires, la traine
imperieuse de la grande dame venue pour voir l'effet de son portrait, et
les fourrures siberiennes de l'actrice retour de Russie et voulant qu'on
le sache bien.

Ici, pas de loges, de baignoires, de places reservees, et c'est ce qui
donne a cette premiere en plein jour un si grand charme de curiosite.
Les vraies mondaines peuvent juger de pres ces beautes peintes tant
applaudies aux lumieres; le petit chapeau, nouvelle forme, des marquises
de Bois-l'Hery croise la toilette plus que modeste de quelque femme
ou fille d'artiste, tandis que le modele, qui a pose pour cette belle
Andromede de l'entree, passe victorieusement, habillee d'une jupe trop
courte, de vetements miserables jetes sur sa beaute avec tous les faux
plis de la mode. On s'etudie, on s'admire, on se denigre, on echange
des regards meprisants, dedaigneux ou curieux, arretes tout a coup au
passage d'une celebrite, de ce critique illustre qu'il nous semble voir
encore, tranquille et majestueux, sa tete puissante encadree de cheveux
longs, faire le tour des envois de sculpture, suivi d'une dizaine de
jeunes disciples penches vers son autorite bienveillante. Si le bruit
des voix se perd dans cet immense vaisseau, sonore seulement aux deux
voutes de l'entree et de la sortie, les visages y prennent une intensite
etonnante, un relief de mouvement et d'animation concentre surtout dans
la vaste baie noire du buffet, debordante et gesticulante, les chapeaux
clairs des femmes, les tabliers blancs du service eclatant sur le
fond des vetements sombres, et dans la grande travee du milieu, ou le
fourmillement en vignette des promeneurs fait un singulier contraste
avec l'immobilite des statues exposees, la palpitation insensible dont
s'entoure leur blancheur calcaire et leurs mouvements d'apotheose.

Ce sont des ailes figees dans un vol geant, une sphere supportee par
quatre figures allegoriques dont l'attitude tournante presente une vague
mesure de valse, un ensemble d'equilibre donnant bien l'illusion de
l'entrainement de la terre; et des bras leves pour un signal, des corps
heroiquement surgis, contenant une allegorie, un symbole qui les frappe
de mort et d'immortalite, les rend a l'histoire, a la legende, a ce
monde ideal des musees que visite la curiosite ou l'admiration des
peuples.

Quoique le groupe en bronze de Felicia n'eut pas les proportions de ces
grands morceaux, sa valeur exceptionnelle lui avait merite de decorer un
des ronds-points du milieu, dont le public se tenait en ce moment a une
distance respectueuse, regardant par-dessus la haie de gardiens et de
sergents de ville le bey de Tunis et sa suite, longs burnous aux plis
sculpturaux qui mettaient des statues vivantes en face des autres. Le
bey, a Paris depuis quelques jours et le lion de toutes les _premieres_,
avait voulu voir l'ouverture de l'Exposition. C'etait "un prince
eclaire, ami des arts," qui possedait au Bardo une galerie de peintures
turques etonnantes, et des reproductions chromo-lithographiques de
toutes les batailles du premier Empire. Des en entrant, la vue du grand
levrier arabe l'avait frappe au passage. C'etait bien le slougui, le
vrai slougui, fin et nerveux de son pays, le compagnon de toutes ses
chasses. Il riait dans sa barbe noire, tatait les reins de l'animal,
caressait ses muscles, semblait vouloir l'exciter encore, tandis que
les narines ouvertes, les dents a l'air, tous les membres allonges et
infatigables dans leur elasticite vigoureuse, la bete aristocratique,
la bete de proie, ardente a l'amour et a la chasse, ivre de sa double
ivresse, les yeux fixes, savourait deja sa capture avec un petit bout de
langue qui pendait, aiguisant les dents d'un rire feroce. Quand on ne
regardait que lui, on se disait: "Il le tient!" Mais la vue du renard
vous rassurait tout de suite. Sous le velours de sa croupe lustree,
felin, presque rase a terre, brulant le sol sans effort, on le sentait
vraiment fee, et sa tete fine aux oreilles pointues qu'il tournait, tout
en courant, du cote du levrier avait une expression de securite ironique
qui marquait bien le don recu des dieux.

Pendant qu'un inspecteur des beaux-arts, accouru en toute hate,
harnache de travers et chauve jusque dans le dos, expliquait a Mohammed
l'apologue du "Chien et du Renard", raconte au livret avec cette
legende: "Advint qu'ils se rencontrerent," et cette indication:
"Appartient au duc de Mora," le gros Hemerlingue, suant et soufflant a
cote de l'Altesse, avait bien du mal a lui persuader que cette sculpture
magistrale etait l'oeuvre de la belle amazone qu'ils avaient rencontree
la veille au Bois. Comment une femme aux mains faibles pouvait-elle
assouplir ainsi le bronze dur, lui donner l'apparence de la chair? De
toutes les merveilles de Paris, c'etait celle qui causait au bey le plus
d'etonnement. Aussi s'informa-t-il aupres du fonctionnaire s'il n'y
avait rien autre a voir du meme artiste.

"Si fait, Monseigneur, encore un chef-d'oeuvre... Si Votre Altesse veut
venir de ce cote, je vais la conduire."

Le bey se remit en marche avec sa suite. C'etaient tous d'admirables
types, traits ciseles et lignes pures, paleurs chaudes dont la blancheur
du haick absorbait jusqu'aux reflets.

Magnifiquement drapes, ils contrastaient avec les bustes ranges sur les
deux cotes de l'allee qu'ils avaient prise, et qui, perches sur leurs
hautes colonnettes, greles dans l'air vide, exiles de leur milieu,
de l'entourage dans lequel ils auraient rappele sans doute de grands
travaux, une affection tendre, une existence remplie et courageuse,
faisaient la triste mine de gens fourvoyes, tres penauds de se trouver
la, a part deux ou trois figures de femme, riches epaules encadrees de
dentelles petrifiees, chevelures de marbre rendues avec ce flou qui leur
donne des legeretes de coiffures poudrees, quelques profils d'enfant aux
lignes simples ou le poli de la pierre semble une moiteur de vie, tout
le reste n'etait que rides, plis, crispations et grimaces, nos exces de
travail, de mouvements, nos nervosites et nos fievres s'opposant a cet
art de repos et de belle serenite.

Au moins la laideur du Nabab avait pour elle l'energie, son cote
aventurier et canaille, et cette expression de bonte, si bien rendue par
l'artiste, qui avait eu le soin de foncer son platre d'une couche d'ocre
lui donnant presque le ton hale et basane du modele. Les Arabes firent,
en le voyant, une exclamation etouffee. "Bou-Said..." (le pere du
bonheur). C'etait le surnom du Nabab a Tunis, comme l'etiquette de sa
chance. Le bey, lui, croyant qu'on avait voulu le mystifier, de le
conduire ainsi devant le mercanti deteste, regarda l'inspecteur avec
mefiance:

"Jansoulet?... dit-il de sa voix gutturale.

--Oui, Altesse, Bernard Jansoulet, le nouveau depute de la Corse..."

Cette fois le bey se tourna vers Hemerlingue, le sourcil fronce.

"Depute?

--Oui, Monseigneur, depuis ce matin; mais rien n'est encore termine."

Et le banquier, haussant la voix, ajouta en bredouillant: "Jamais une
Chambre francaise ne voudra de cet aventurier."

N'importe! le coup etait porte a l'aveugle confiance du bey dans son
baron financier. Il lui avait si bien affirme que l'autre ne serait
jamais elu, qu'on pouvait agir librement et sans crainte a son endroit.
Et voici qu'au lieu de l'homme tare, terrasse, un representant de la
nation se dressait devant lui, un depute dont les Parisiens venaient
admirer la figure de pierre; car, pour l'Oriental, une idee honorifique
se melant malgre tout a cette exposition publique, ce buste avait le
prestige d'une statue dominant une place. Plus jaune encore que
de coutume, Hemerlingue s'accusait en lui-meme de maladresse et
d'imprudence. Mais comment se serait-il doute d'une chose pareille?
On lui avait assure que le buste n'etait pas fini. Et, de fait, il se
trouvait la du matin meme et semblait s'y trouver bien, fremissant
d'orgueil satisfait, narguant ses ennemis avec le sourire bon enfant
de sa levre retroussee. Une vraie revanche silencieuse au desastre de
Saint-Romans.

Pendant quelques minutes, le bey, aussi froid, aussi impassible que
l'image sculptee, la fixa sans rien dire, le front partage d'un pli
droit ou les courtisans seuls pouvaient lire sa colere; puis, apres deux
mots rapides en arabe pour demander les voitures et rassembler la suite
dispersee, il s'achemina gravement vers la sortie sans vouloir plus rien
regarder... Qui dira ce qui se passe dans ces augustes cervelles
blasees de puissance? Deja nos souverains d'Occident ont des fantaisies
incomprehensibles; mais ce n'est rien a cote des caprices orientaux.
M. l'inspecteur des Beaux-Arts, qui comptait bien montrer toute
l'exposition a Son Altesse et gagner a cette promenade le joli ruban
rouge et vert du Nicham-Iftikahr, ne sut jamais le secret de cette
soudaine fuite.

Au moment ou les haicks blancs disparaissaient sous le porche, juste a
temps pour voir flotter leurs derniers plis, le Nabab faisait son entree
par la porte du milieu. Le matin, il avait recu la nouvelle: "_Elu a une
ecrasante majorite_;" et apres un plantureux dejeuner, ou l'on avait
fortement toaste au nouveau depute de la Corse, il venait, avec
quelques-uns de ses convives, se montrer, se voir aussi, jouir de toute
sa gloire nouvelle.

Le premiere personne qu'il apercut en arrivant, ce fut Felicia Ruys,
debout, appuyee au socle d'une statue, entouree de compliments et
d'hommages auxquels il se hata de venir meler les siens. Elle etait
simplement mise, drapee dans un costume noir brode et chamarre de jais,
temperant la severite de sa tenue par un scintillement de reflets
et l'eclat d'un ravissant [illisible] chapeau tout en plumes de
lophophores, dont ses cheveux frises fin sur le front, divisant la nuque
en larges ondes, semblaient continuer et adoucir le chatoiement.

Une foule d'artistes, de gens du monde, s'empressaient devant tant de
genie allie a tant de beaute; et Jenkins, la tete nue, tout bouffant
d'effusions chaleureuses, s'en allait de l'un a l'autre, raccolant les
enthousiasmes, mais elargissant le cercle autour de cette jeune gloire
dont il se faisait a la fois le gardien et le coryphee. Sa femme
s'entretenait pendant ce temps avec la jeune fille. Pauvre madame
Jenkins! On lui avait dit de cette voix feroce qu'elle seule
connaissait: "Il faut que vous alliez saluer Felicia..." Et elle y etait
allee, contenant son emotion: car elle savait maintenant ce qui se
cachait au fond de cette affection paternelle, quoiqu'elle evitat toute
explication avec le docteur, comme si elle en avait craint l'issue.

Apres madame Jenkins, c'est le Nabab qui se precipite, et prenant entre
ses deux grosses pattes les deux mains long et finement gantees de
l'artiste, exprime sa reconnaissance avec une cordialite qui lui met a
lui-meme des larmes dans les yeux.

"C'est un grand honneur que vous m'avez fait, Mademoiselle, d'associer
mon nom au votre, mon humble personne a votre triomphe, et de prouver a
toute cette vermine en train de me ronger les talons que vous ne croyez
pas aux calomnies repandues sur mon compte. Vrai, c'est inoubliable.
J'aurai beau couvrir d'or et de diamants ce buste magnifique, je vous le
devrai toujours..."

Heureusement pour le bon Nabab, plus sensible qu'eloquent, il est oblige
de faire place a tout ce qu'attire le talent rayonnant, la personnalite
en vue: des enthousiasmes frenetiques qui, faute d'un mot pour
s'exprimer, disparaissent comme ils sont venus, des admirations
mondaines, animees de bonne volonte, d'un vif desir de plaire, mais dont
chaque parole est une douche d'eau froide, et puis les solides poignees
de main des rivaux, des camarades, quelques-unes tres franches, d'autres
qui vous communiquent la mollesse de leur empreinte; le grand dadais
pretentieux dont l'eloge imbecile doit vous transporter d'aise et
qui, pour ne point trop vous gater, l'accompagne "de quelques petites
reserves," et celui qui, en vous accablant de compliments, vous demontre
que vous ne savez pas le premier mot du metier, et le bon garcon affaire
qui s'arrete juste le temps de vous dire dans l'oreille "que Chose, le
fameux critique, n'a pas l'air content." Felicia ecoutait tout avec le
plus grand calme, soulevee par son succes au-dessus des petitesses
de l'envie, et toute fiere quand un veteran glorieux, quelque vieux
compagnon de son pere lui jetait un "c'est tres bien, petiote!" qui la
reportait au passe, au petit coin jadis reserve pour elle dans l'atelier
paternel, alors qu'elle commencait a se tailler un peu de gloire dans la
renommee du grand Ruys. Mais, en somme, les felicitations la laissaient
assez froide, parce qu'il lui en manquait une plus desirable que toute
autre et qu'elle s'etonnait de n'avoir pas encore recue... Decidement
elle pensait a lui plus qu'elle n'avait pense a aucun homme. Etait-ce
enfin l'amour, le grand amour si rare dans une ame d'artiste incapable
de se donner tout entiere au sentiment, ou bien un simple reve de vie
honnete et bourgeoise, bien abritee contre l'ennui, ce plat ennui,
precurseur de tempetes, dont elle avait tant le droit de se mefier?
En tout cas, elle s'y trompait, vivait depuis quelques jours dans un
trouble delicieux, car l'amour est si fort, si beau, que ses semblants,
ses mirages nous leurrent et peuvent nous emouvoir autant que lui-meme.

Vous est-il quelquefois arrive dans la rue, preoccupe d'un absent dont
la pensee vous tient au coeur, d'etre averti de sa rencontre par
celle de quelques personnes qui lui ressemblent vaguement, images
preparatoires, esquisses du type pres de surgir tout a l'heure, et
qui sortent pour vous de la foule comme des appels successifs a votre
attention surexcitee? Ce sont la des impressions magnetiques et
nerveuses dont il ne faut pas trop sourire, parce qu'elles constituent
une faculte de souffrance. Deja, dans le flot remuant et toujours
renouvele des visiteurs, Felicia avait cru reconnaitre a plusieurs
reprises la tete bouclee de Paul de Gery, quand tout a coup elle poussa
un cri de joie. Ce n'etait pas encore lui pourtant, mais quelqu'un qui
lui ressemblait beaucoup, dont la physionomie reguliere et paisible se
melait toujours maintenant dans son esprit a celle de l'ami Paul par
l'effet d'une ressemblance plus morale que physique et l'autorite douce
qu'ils exercaient tous deux sur sa pensee.

"Aline!

--Felicia!"

Si rien n'est plus problematique que l'amitie de deux mondaines
partageant des royautes de salon et se prodiguant les epithetes
flatteuses, les menues graces de l'affectuosite feminine, les amities
d'enfance conservent chez la femme une franchise d'allure qui les
distingue, les fait reconnaitre entre toutes, liens tresses naivement et
solides comme ces ouvrages de petites filles ou une main inexperimentee
a prodigue le fil et les gros noeuds, plantes venues aux terrains
jeunes, fleuries mais fortes en racines, pleines de vie et de repousses.
Et quel bonheur, la main dans la main--rondes du pensionnat, ou
etes-vous?--de retourner de quelques pas en arriere avec une egale
connaissance du chemin et de ses incidents minimes, et le meme rire
attendri. Un peu a l'ecart, les deux jeunes filles, a qui il a suffi
de se retrouver en face l'une de l'autre pour oublier cinq annees
d'eloignement, pressent leurs paroles et leurs souvenirs, pendant que le
petit pere Joyeuse, sa tete rougeaude eclairee d'une cravate neuve,
se redresse tout fier de voir sa fille accueillie ainsi par une
illustration. Fier, certes il a raison de l'etre, car cette petite
Parisienne, meme aupres de sa resplendissante amie, garde son prix de
grace, de jeunesse, de candeur lumineuse, sous ses vingt ans veloutes et
dores que la joie du revoir epanouit en fraiche fleur.

"Comme tu dois etre heureuse!... Moi, je n'ai encore rien vu; mais
j'entends dire a tout le monde que c'est si beau...

--Heureuse surtout de te retrouver, petite Aline... Il y a si
longtemps...

--Je crois bien, mechante... A qui la faute?..."

Et, dans le plus triste recoin de sa memoire, Felicia retrouve la date
de la rupture coincidant pour elle avec une autre date ou sa jeunesse
est morte dans une scene inoubliable.

"Et qu'as-tu fait, mignonne, dans tout ce temps?

--Oh! moi, toujours la meme chose... rien dont on puisse parler...

--Oui, oui... nous savons ce que tu appelles ne rien faire, petite
vaillante... C'est donner ta vie aux autres, n'est-ce pas?"

Mais Aline n'ecoutait plus. Elle souriait affectueusement, droit devant
elle, et Felicia, se retournant pour voir a qui s'adressait ce sourire,
apercut Paul de Gery qui repondait au discret et tendre bonjour de
mademoiselle Joyeuse.

"Vous vous connaissez donc?

--Si je connais M. Paul!... Je crois bien. Nous causons de toi assez
souvent. Il ne te l'a donc jamais dit?

--Jamais... C'est un affreux sournois..."

Elle s'arreta net, l'esprit traverse d'un eclair; et, vivement, sans
ecouter de Gery qui s'approchait pour saluer son triomphe, elle se
pencha vers Aline et lui parla tout bas. L'autre rougissait, se
defendait avec des sourires, des mots a demi-voix: "Y songes-tu?... A
mon age... Une bonne maman!" Et saisissait enfin le bras de son pere
pour echapper a quelque raillerie amicale.

Quand Felicia vit les deux jeunes gens s'eloigner du meme pas, quand
elle eut compris--ce qu'ils ne savaient pas encore eux-memes--qu'ils
s'aimaient, elle sentit comme un ecroulement autour d'elle. Puis,
son reve par terre, en mille miettes, elle se mit a le pietiner
furieusement... Apres tout, il avait bien raison de lui preferer
cette petite Aline. Est-ce qu'un honnete homme oserait jamais epouser
mademoiselle Ruys? Elle, un foyer, une famille, allons donc!... Tu es
fille de catin, ma chere; il faut que tu sois catin, si tu veux etre
quelque chose...

La journee s'avancait. La foule plus active, avec des vides ca et la,
commencait a s'ecouler vers la sortie apres de grands remous autour des
succes de l'annee, rassasiee, un peu lasse, mais excitee encore par cet
air charge d'electricite artistique. Un grand coup de soleil, du soleil
de quatre heures, frappait la rosace en vitraux, jetait sur le sable des
allees des lueurs d'arc-en-ciel remontant doucement sur le bronze ou le
marbre des statues, irisant la nudite d'un beau corps, donnant au vaste
musee un peu de la vie lumineuse d'un jardin. Felicia, absorbee dans sa
profonde et triste songerie, ne voyait pas celui qui s'avancait
vers elle, superbe, elegant, fascinateur, parmi les rangs du public
respectueusement ouverts et le nom de "Mora" partout chuchote.

"Eh bien! Mademoiselle, voila un beau succes. Je n'y regrette qu'une
chose, c'est le mechant symbole que vous avez cache dans votre
chef-d'oeuvre."

En voyant le duc devant elle, elle frissonna.

"Ah! oui, le symbole..." fit-elle en levant vers lui un sourire
decourage; et, s'appuyant contre le socle de la grande statue
voluptueuse pres de laquelle ils se trouvaient, avec les yeux fermes
d'une femme qui se donne et s'abandonne, elle murmura tout bas, bien
bas:

"Rabelais a menti, comme mentent tous les hommes... La verite, c'est que
le renard n'en peut plus, qu'il est a bout d'haleine et de courage, pret
a tomber dans le fosse, et que si le levrier s'acharne encore..."

Mora tressaillit, devint un peu plus pale, tout ce qu'il avait de sang
refluant a son coeur. Deux flammes sombres se croiserent, deux mots
rapides furent echanges du bout des levres; puis le duc s'inclina
profondement et s'eloigna d'une marche envolee et legere comme si les
dieux le portaient.

Il n'y avait en ce moment dans le palais qu'un homme aussi heureux que
lui, c'etait le Nabab. Escorte de ses amis, il tenait, remplissait la
grande travee a lui seul, parlant haut, gesticulant, tellement glorieux
qu'il en paraissait presque beau, comme si, a force de contempler
son buste naivement et longuement, il lui avait pris un peu de cette
idealisation splendide dont l'artiste avait nimbe la vulgarite de son
type. La tete levee de trois quarts, degagee du large col entr'ouvert,
attirait sur la ressemblance les remarques contradictoires des passants;
et le nom de Jansoulet, repete tant de fois pas les urnes electorales,
l'etait encore par les plus jolies bouches de Paris, par ses voix
les plus puissantes. Tout autre que le Nabab eut ete gene d'entendre
s'exclamer sur son passage ces curiosites qui n'etaient pas toujours
sympathiques. Mais l'estrade, le tremplin allaient bien a cette nature
plus brave sous le feu des regards, comme ces femmes qui ne sont
belles ou spirituelles que dans le monde, et que la moindre admiration
transfigure et complete.

Quand il sentait s'apaiser cette joie delirante, lorsqu'il croyait avoir
bu toute son ivresse orgueilleuse, il n'avait qu'a se dire: "Depute!...
Je suis depute!" Et la coupe triomphale ecumait a pleins bords. C'etait
l'embargo leve sur tous ses biens, le reveil d'un cauchemar de deux
mois, le coup de mistral balayant tous les tourments, toutes les
inquietudes, jusqu'a l'affront de Saint-Romans, bien lourd pourtant dans
sa memoire.

Depute!

Il riait tout seul en pensant a la figure du baron apprenant la
nouvelle, a la stupeur du bey amene devant son buste; et, tout a coup,
a cette idee qu'il n'etait plus seulement un aventurier gave d'or,
excitant l'admiration bete de la foule, ainsi qu'une enorme pepite brute
a la devanture d'un changeur, mais qu'on regardait passer en lui un des
elus de la volonte nationale, sa face bonasse et mobile s'alourdissait
dans une gravite voulue, il lui venait des projets d'avenir, de reforme,
et l'envie de profiter des lecons du destin dans ces derniers temps.
Deja, se rappelant la promesse qu'il avait faite a de Gery, il montrait
pour le troupeau famelique qui fretillait bassement sur ses talons
certaines froideurs dedaigneuses, un parti pris de contradiction
autoritaire. Il appelait le marquis de Bois l'Hery "mon bon", imposait
silence tres vertement au gouverneur dont l'enthousiasme devenait
scandaleux, et se jurait bien de se debarrasser au plus tot de toute
cette boheme mendiante et compromettante, quand l'occasion s'offrit
belle a lui de commencer l'execution. Percant la foule qui l'entourait,
Moessard, le beau Moessard, en cravate bleu de ciel, bleme et bouffi
comme un mal blanc, pince a la taille dans une fine redingote, voyant
que le Nabab, apres avoir fait vingt fois le tour de la salle de
sculpture, se dirigeait vers la sortie, prit son elan et passant son
bras sous le sien:

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