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Book: Le nabab, tome II

A >> Alphonse Daudet >> Le nabab, tome II

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Par une ironie amusante du sort, Jansoulet, agite lui-meme de toutes les
inquietudes de sa validation, etait choisi dans le huitieme bureau
pour faire le rapport sur l'election des Deux-Sevres, et M. Sarigue,
conscient de son incapacite, plein d'une peur horrible d'etre renvoye
honteusement dans ses foyers, rodait humble et suppliant autour de ce
grand gaillard tout crepu dont les omoplates larges sous une mince et
fine redingote se mouvaient en soufflets de forge, sans se douter qu'un
pauvre etre anxieux comme lui se cachait sous cette enveloppe solide.

En travaillant au rapport de l'election des Deux-Sevres, en depouillant
les protestations nombreuses, les accusations de manoeuvre electorale,
repas donnes, argent repandu, barriques de vin mises en perce a la porte
des mairies, le train habituel d'une election de ce temps-la, Jansoulet
fremissait pour son propre compte. "Mais j'ai fait tout ca, moi..." se
disait-il, terrifie. Ah! M. Sarigue pouvait etre tranquille, jamais il
n'aurait mis la main sur un rapporteur mieux intentionne, plus indulgent
aussi, car le Nabab, prenant en pitie son patient, sachant par
experience combien cette angoisse d'attente est penible, avait hate la
besogne, et l'enorme portefeuille qu'il portait sous le bras, en sortant
de l'hotel de Mora, contenait son rapport pret a etre lu au bureau.

Que ce fut ce premier essai de fonction publique, les bonnes paroles du
duc ou le temps magnifique qu'il faisait dehors, delicieusement ressenti
par ce Meridional aux impressions toutes physiques, habitue a evoluer
au bleu du ciel et a la chaleur du soleil; toujours est-il que les
huissiers du Corps legislatif virent paraitre ce jour-la un Jansoulet
superbe et hautain qu'ils ne connaissaient pas encore. La voiture du
gros Hemerlingue, entrevue a la grille, reconnaissable a la largeur
inusitee de ses portieres, acheva de le remettre en possession de
sa vraie nature d'aplomb et toute en audace. "L'ennemi est la...
Attention." En traversant la salle des Pas-Perdus, il apercut en effet
l'homme de finance causant dans un coin avec Le Merquier le rapporteur,
passa tout pres d'eux et les regarda d'un air triomphant qui fit penser
aux autres: "Qu'est-ce qu'il y a donc?"

Puis, enchante de son sang-froid, il se dirigea vers les bureaux, vastes
et hautes salles ouvrant a droite et a gauche sur un long corridor, et
dont les grandes tables recouvertes de tapis verts, les sieges lourds et
uniformes etaient empreints d'une ennuyeuse solennite. On arrivait. Des
groupes se placaient, discutaient, gesticulaient, avec des saluts, des
poignees de mains, des renversements de tetes, en ombres chinoises sur
le fond lumineux des vitres. Il y avait la des gens qui marchaient le
dos courbe, solitaires, comme ecrases sous le poids des pensees qui
plissaient leur front. D'autres se parlaient a l'oreille, se confiant
des nouvelles excessivement mysterieuses et de la derniere importance,
le doigt aux levres, l'oeil ecarquille d'une recommandation muette. Un
bouquet provincial distinguait tout cela, des varietes d'intonations,
violences meridionales, accents trainards du Centre, cantilenes de
Bretagne, fondus dans la meme suffisance imbecile et ventrue; des
redingotes a la mode de Landerneau, des souliers de montagne, du linge
file dans les domaines, et des aplombs de clocher ou de cercles de
petite ville, des expressions locales, des provincialismes introduits
brusquement dans la langue politique et administrative, cette
phraseologie flasque et incolore qui a invente "les questions brulantes
revenant sur l'eau" et les "individualites sans mandat."

A voir ces agites ou ces pensifs, vous eussiez dit les plus grands
remueurs d'idees de la terre; malheureusement ils se transformaient
les jours de seance, se tenaient cois a leur banc, peureux comme des
ecoliers sous la ferule du maitre, riant avec bassesse aux plaisanteries
de l'homme d'esprit qui les presidait ou prenant la parole pour des
propositions stupefiantes, de ces interruptions a faire croire que ce
n'est pas seulement un type, mais toute une race qu'Henri Monnier a
stigmatisee dans son immortel croquis. Deux ou trois orateurs pour toute
la Chambre, le reste sachant tres bien se camper devant la cheminee d'un
salon de province, apres un excellent repas chez le prefet, pour dire
d'une voix de nez "l'administration, Messieurs..." ou "le gouvernement
de l'empereur..." mais incapable d'aller plus loin.

D'ordinaire, le bon Nabab se laissait eblouir par ces poses, ce bruit
de rouet a vide que font les importants; mais aujourd'hui lui-meme se
trouvait a l'unisson general. Pendant qu'assis au milieu de la table
verte, son portefeuille devant lui, ses deux coudes bien etales dessus,
il lisait le rapport redige par de Gery, les membres du bureau le
regardaient emerveilles.

C'etait un resume net, limpide et rapide de leurs travaux de la
quinzaine, dans lequel ils retrouvaient leurs idees si bien exprimees
qu'ils avaient grand'peine a les reconnaitre. Puis, deux ou trois
d'entre eux ayant trouve que le rapport etait trop favorable, qu'il
glissait trop legerement sur certaines protestations parvenues au
bureau, le rapporteur prit la parole avec une assurance etonnante, la
prolixite, l'abondance des gens de son pays, demontra qu'un depute ne
devait etre responsable que jusqu'a un certain point de l'imprudence de
ses agents electoraux, qu'aucune election ne resisterait sans cela a un
controle un peu minutieux; et, comme au fond c'etait sa propre cause
qu'il plaidait, il y apportait une conviction, une chaleur irresistible,
en ayant soin de lacher de temps a autre un de ces longs substantifs
blafards a mille pattes, tels que la commission les aimait.

Les autres l'ecoutaient, recueillis, se communiquant leurs impressions
par des hochements de tete, faisant, pour mieux fixer leur attention,
des paraphes et des bonshommes sur leurs cahiers, ce qui allait bien
avec le bruit ecolier des couloirs, un murmure de lecons recitees, et
ces tas de moineaux qu'on entendait piailler sous les croisees dans une
cour dallee, entouree d'arcades, une vraie cour de college. Le
rapport adopte, on fit venir M. Sarigue pour quelques explications
supplementaires. Il arriva bleme, defait, begayant comme un criminel
sans conviction, et vous auriez ri de voir de quel air d'autorite et de
protection Jansoulet l'encourageait, le rassurait: "Remettez-vous donc,
mon cher collegue..." Mais les membres du 8e bureau ne riaient pas.
C'etaient tous ou presque tous des messieurs Sarigue dans leur genre,
deux ou trois absolument ramollis, atteints d'aphasie partielle. Tant
d'aplomb, tant d'eloquence les avait enthousiasmes.

Quand Jansoulet sortit du Corps legislatif, reconduit jusqu'a sa voiture
par son collegue reconnaissant, il etait environ six heures. Le temps
splendide, un beau soleil couchant sur la Seine toute en or vers le
Trocadero tenta pour un retour a pied ce plebeien robuste, a qui les
convenances imposaient de monter en voiture et de mettre des gants, mais
qui s'en passait le plus souvent possible. Il renvoya ses gens, et, sa
serviette sous le bras, s'engagea sur le pont de la Concorde. Depuis
le 1er mai, il n'avait pas eprouve un bien-etre semblable. Roulant des
epaules, le chapeau un peu en arriere dans l'attitude qu'il avait vu
prendre aux hommes politiques excedes, bourreles d'affaires, laissant
s'evaporer a la fraicheur de l'air toute la fievre laborieuse de leur
cerveau, comme une usine lache sa vapeur au ruisseau a la fin d'une
journee de travail, il marchait parmi d'autres silhouettes pareilles a
la sienne, visiblement sorties de ce temple a colonnes qui fait face a
la Madeleine par-dessus les fontaines monumentales de la place. Sur
leur passage, on se retournait, on disait: "Voila des deputes..." Et
Jansoulet en ressentait une joie d'enfant, une joie de peuple faite
d'ignorance et de vanite naive.

"Demandez le _Messager_, edition du soir."

Cela sortait du kiosque a journaux au coin du pont, a cette heure rempli
de feuilles fraiches en tas que deux femmes pliaient vivement et qui
sentaient bon la presse humide, les nouvelles recentes, le succes du
jour ou son scandale. Presque tous les deputes achetaient un numero, en
passant, le parcouraient bien vite dans l'espoir de trouver leur nom.
Jansoulet, lui, eut peur d'y voir le sien et ne s'arreta pas. Puis
tout de suite il songea: "Est-ce qu'un homme public ne doit pas
etre au-dessus de ces faiblesses? Je suis assez fort pour tout lire
maintenant." Il revint sur ses pas et prit un journal comme ses
collegues. Il l'ouvrit, tres calme, droit a la place habituelle des
articles de Moessard. Justement il y en avait un. Toujours le meme
titre: _Chinoiseries_, et un _M_ pour signature.

--Ah! ah! fit l'homme public, ferme et froid comme un marbre, avec un
beau sourire meprisant. La lecon de Mora tintait encore a ses oreilles,
et l'eut-il oubliee que l'air de _Norma egrene_ en petites notes
ironiques non loin de la aurait suffi a la lui rappeler. Seulement, tout
calcul fait dans les evenements hates de nos existences, il faut encore
compter sur l'imprevu; et c'est pourquoi le pauvre Nabab sentit tout
a coup un flot de sang l'aveugler, un cri de rage s'etrangler dans la
contraction subite de sa gorge... Sa mere, sa vieille Francoise se
trouvait melee cette fois a l'infame plaisanterie du "bateau de fleurs."
Comme il visait bien, ce Moessard, comme il savait les vraies places
sensibles dans ce coeur si naivement decouvert!

"Du calme, Jansoulet, du calme..."

Il avait beau se repeter cela sur tous les tons, la colere, une colere
folle, cette ivresse de sang qui veut du sang l'enveloppait. Son premier
mouvement fut d'arreter une voiture de place pour s'y precipiter,
s'arracher a la rue irritante, debarrasser son corps de la preoccupation
de marcher et de se conduire,--d'arreter une voiture comme pour un
blesse. Mais ce qui encombrait la place a cette heure de rentree
generale, c'etaient des centaines de victorias, de caleches, de coupes
de maitre descendant de la gloire fulgurante de l'Arc-de-Triomphe vers
la fraicheur violette des Tuileries, precipites l'un sur l'autre dans la
perspective penchee de l'avenue jusqu'au grand carrefour ou les statues
immobiles, au front leurs couronnes de tours et fermes sur leurs
piedestaux, les regardaient se separer vers le faubourg Saint-Germain,
les rues Royale et de Rivoli.

Jansoulet, son journal a la main, traversait ce tumulte sans y penser,
porte par l'habitude vers le cercle ou il allait tous les jours faire
sa partie de six a sept. Homme public, il l'etait encore; mais agite,
parlant tout haut, balbutiant des jurons et des menaces d'une voix
subitement redevenue tendre au souvenir de la vieille bonne femme...
L'avoir roulee la-dedans, elle aussi... Oh! si elle lisait, si elle
pouvait comprendre... Quel chatiment inventer pour un pareil infame...
Il arrivait a la rue Royale, ou s'engouffraient avec des rapidites de
retour et des eclairs d'essieux, des visions de femmes voilees, de
chevelures d'enfants blonds, des equipages de toutes sortes rentrant du
Bois, apportant un peu de terre vegetale sur le pave de Paris et des
effluves de printemps melees a des senteurs de poudre de riz. En face
du ministere de la marine, un phaeton tres haut sur ses roues legeres,
ressemblant assez a un grand faucheux, dont le petit groom cramponne au
caisson et les deux personnes occupant le siege du devant auraient forme
le corps, manqua d'accrocher le trottoir en tournant.

Le Nabab leva la tete, etouffa un cri.

A cote d'une fille peinte, en cheveux roux, coiffee d'un tout petit
chapeau aux larges brides, et qui, juchee sur son coussin de cuir,
conduisait le cheval des mains, des yeux, de toute sa factice personne
a la fois raide et penchee en avant, se tenait, rose et maquille aussi,
fleuri sur le meme fumier, engraisse aux memes vices, Moessard, le joli
Moessard. La fille et le journaliste, et le plus vendu des deux, ce
n'etait pas elle encore! Dominant ces femmes allongees dans leurs
caleches, ces hommes qui leur faisaient face engloutis sous des volants
de robes, toutes ces poses de fatigue et d'ennui que les repus etalent
en public comme un mepris du plaisir et de la richesse, ils tronaient
insolemment, elle tres fiere de promener l'amant de la reine, et lui
sans la moindre honte a cote de cette creature qui raccrochait les
hommes dans les allees du bout de son fouet, a l'abri, sur son siege en
perchoir, des rafles salutaires de la police. Peut-etre avait-il besoin,
pour emoustiller sa royale maitresse, de pavaner ainsi sous ses fenetres
en compagnie de Suzanne Bloch, dite Suze la Rousse.

--Hep!... hep donc!

Le cheval, un grand trotteur aux jambes fines, vrai cheval de cocotte,
se remettait de son ecart dans le droit chemin avec des pas de danse,
des graces sur place sans avancer. Jansoulet lacha sa serviette, et
comme s'il avait laisse choir en meme temps toute sa gravite, son
prestige d'homme public, il fit un bond terrible et sauta au mors de la
bete, qu'il maintint de ses fortes mains a poils.

Une arrestation rue Royale, et en plein jour, il fallait ce Tartare pour
oser un coup pareil!

--A bas, dit-il a Moessard dont la figure s'etait plaquee de vert et de
jaune en l'apercevant. A bas, tout de suite...

--Voulez-vous bien lacher mon cheval, espece d'enfle!...

--Fouette, Suzanne, c'est le Nabab.

Elle essaya de ramasser les renes, mais l'animal, maintenu, se cabra si
vivement qu'un peu plus, comme une fronde, le fragile equipage aurait
envoye au loin tous ceux qu'il portait. Alors, furieuse d'une de ces
rages de faubourg qui font eclater en ces filles tout le vernis de leur
luxe et de leur peau, elle cingla le Nabab de deux coups de fouet qui
glisserent sur le visage tanne et dur, mais lui communiquerent une
expression feroce, accentuee par le nez court devenu blanc, fendu au
bout comme celui d'un terrier chasseur.

--Descendez, nom de Dieu, ou je chavire tout...

Dans un remous de voitures arretees faute de circulation possible ou
qui tournaient lentement l'obstacle avec des milliers de prunelles
curieuses, parmi des cris de cochers, des cliquetis de mors, deux
poignets de fer secouaient tout l'equipage...

--Saute... mais saute donc... tu vois bien qu'il va nous verser...
Quelle poigne!

Et la fille regardait l'hercule avec interet.

A peine Moessard eut-il mis pied a terre, avant qu'il se fut refugie sur
le trottoir ou des kepis noirs se hataient, Jansoulet se jetait sur
lui, le soulevait par la nuque comme un lapin, et sans souci de ses
protestations, de ses begaiements effares:

--Oui, oui, je te rendrai raison, miserable... Mais avant, je veux te
faire ce qu'on fait aux betes malpropres pour qu'elles n'y reviennent
plus...

Et rudement il se mit a le frotter, a le debarbouiller de son journal
qu'il tenait en tampon et dont il l'etouffait, l'aveuglait avec des
ecorchures ou le fard saignait. On le lui arracha des mains, violet,
suffoque. En se montant encore un peu, il l'aurait tue.

La lutte finie, rajustant ses manches qui remontaient, son linge
froisse, ramassant sa serviette d'ou les papiers de l'election Sarigue
volaient eparpilles jusque dans le ruisseau, le Nabab repondit
aux sergents de ville qui lui demandaient son nom pour dresser
proces-verbal: "Bernard Jansoulet, depute de la Corse."

Homme public!

Alors seulement il se souvint qu'il l'etait. Qui s'en serait doute a le
voir ainsi essouffle et tete nue comme un portefaix qui sort d'une rixe,
sous les regards avides, railleurs a froid, du rassemblement en train de
se disperser?




XVII

L'APPARITION


Si vous voulez de la passion sincere et sans detour, si vous voulez des
effusions, des tendresses, du rire, de ce rire des grands bonheurs qui
confine aux larmes par un tout petit mouvement de bouche, et de la belle
folie de jeunesse illuminee d'yeux clairs, transparents jusqu'au fond
des ames, il y a de tout cela ce matin dimanche dans une maison que vous
connaissez, une maison neuve, la-bas, tout au bout du vieux faubourg.
La vitrine du rez-de-chaussee est plus brillante que d'habitude. Plus
allegrement que jamais les ecriteaux dansent au-dessus de la porte, et
par les fenetres ouvertes montent des cris joyeux, un envolement de
bonheur.

"Recu, il est recu!... Oh! quelle chance!... Henriette, Elise, arrivez
donc... La piece de M. Maranne est recue."

Depuis hier, Andre sait la nouvelle. Cardailhac, le directeur des
Nouveautes, l'a fait venir pour lui apprendre qu'on allait monter son
drame tout de suite, qu'il serait joue le mois prochain. Ils ont passe
la soiree a parler des decors, de la distribution; et, comme en rentrant
du theatre il etait trop tard pour frapper chez les voisins, l'heureux
auteur a guette le jour dans une impatience fievreuse, puis des qu'il a
entendu marcher au-dessous, les persiennes s'ouvrir en claquant sur la
facade, il est descendu bien vite annoncer a ses amis la bonne nouvelle.
A present, les voila tous reunis, ces demoiselles en gentil deshabille,
les cheveux tordus a la hate, et M. Joyeuse que l'evenement a surpris en
train de faire sa barbe, montrant sous son bonnet brode une etonnante
figure mi-partie, un cote rase, l'autre non. Mais le plus emu, c'est
Andre Maranne, car vous savez ce que la reception de _Revolte_
represente pour lui, ce dont ils sont convenus avec Bonne Maman.
Le pauvre garcon la regarde comme pour chercher dans ses yeux un
encouragement; et les yeux un peu railleurs et bons ont l'air de dire:
"Essayez toujours. Qu'est-ce qu'on risque?" Il regarde aussi, pour se
donner du courage, mademoiselle Elise, jolie comme une fleur, ses grands
cils abaisses. Enfin, prenant son parti:

"Monsieur Joyeuse, dit-il d'une voix etranglee, j'ai une communication
tres grave a vous faire."

M. Joyeuse s'etonne:

"Une communication?... Ah! mon Dieu, vous m'effrayez!..."

Et, baissant la voix, lui aussi:

"Est-ce que ces demoiselles sont de trop?"

Non. Bonne Maman sait ce dont il s'agit. Mademoiselle Elise doit aussi
s'en douter. Ce sont seulement les enfants... Mademoiselle Henriette et
sa soeur sont priees de se retirer, ce qu'elles font aussitot, l'une
d'un air majestueux et vexe, en vraie fille des Saint-Amand, l'autre, la
jeune Chinoise Yaia, avec une folle envie de rire a peine dissimulee.

Alors un grand silence. Puis l'amoureux commence sa petite histoire.

Je crois bien que mademoiselle Elise se doute en effet de quelque chose,
car, des que le jeune voisin a parle de communication, elle a tire son
"Ansart et Rendu" de sa poche et s'est plongee precipitamment dans les
aventures d'un tel dit le Hutin, emouvante lecture qui fait trembler
le livre entre ses doigts. Il y a de quoi trembler, certes, devant
l'effarement, la stupeur indignee, avec lesquels M. Joyeuse accueille
cette demande de la main de sa fille:

"Est-ce possible? Comment cela s'est-il fait? Quel prodigieux evenement!
Qui se serait jamais doute d'une chose pareille?"

Et, tout a coup, le bonhomme part d'un immense eclat de rire. Eh bien!
non, ce n'est pas vrai. Voila longtemps qu'il connait l'affaire, qu'on
l'a mis au courant de tout...

Le pere au courant de tout! Bonne Maman les a donc trahis?... Et devant
les regards de reproche qui se tournent de son cote, la coupable
s'avance en souriant:

"Oui, mes amis, c'est moi... Le secret etait trop lourd. Je n'ai pu le
garder pour moi seule... Et puis, le pere est si bon... On ne peut rien
lui cacher."

En parlant ainsi, elle saute au cou du petit homme, mais la place est
assez grande pour deux, et quand mademoiselle Elise s'y refugie a son
tour, il y a encore une main tendue, affectueuse, paternelle, vers
celui que M. Joyeuse considere desormais comme son enfant. Etreintes
silencieuses, longs regards qui se croisent emus ou passionnes, minutes
bienheureuses qu'on voudrait retenir toujours par le bout fragile
de leurs ailes! On cause, on rit doucement en se rappelant certains
details. M. Joyeuse raconte que le secret lui a ete revele tout d'abord
par des esprits frappeurs, un jour qu'il etait seul chez Andre. "Comment
vont les affaires, monsieur Maranne?" demandaient les esprits, et
lui-meme a repondu en l'absence de Maranne: "Pas trop mal pour la
saison, messieurs les esprits." Il faut voir de quel air malicieux
le petit homme repete: "Pas trop mal pour la saison...", tandis que
mademoiselle Elise, toute confuse a l'idee que c'est avec son pere
qu'elle correspondait ce jour-la, disparait sous ses boucles blondes...

Apres cette premiere emotion, les voix posees, on parle plus
serieusement. Il est certain que madame Joyeuse, nee de Saint-Amand,
n'aurait jamais consenti a ce mariage. Andre Maranne n'est pas riche,
noble encore moins; mais le vieux comptable n'a pas, heureusement, les
memes idees de grandeur que sa femme. Ils s'aiment, ils sont jeunes,
bien portants et honnetes, voila de belles dots constituees et qui ne
couteront pas lourd d'enregistrement chez le notaire. Le nouveau menage
s'installera a l'etage au-dessus. On gardera la photographie, a moins
que _Revolte_ ne fasse des recettes enormes. (On peut se fier a
l'Imaginaire pour cela.) En tout cas, le pere sera toujours pres d'eux;
il a une bonne place chez son agent de change, quelques expertises a
faire pour le Palais; pourvu que le petit navire vogue toujours dans les
eaux du grand, ira bien, avec l'aide du flot, du vent et de l'etoile.

Une seule question preoccupe M. Joyeuse: "Les parents d'Andre
consentiront-ils a ce mariage? Comment le docteur Jenkins, si riche, si
celebre..."

"Ne parlons pas de cet homme, dit Andre en palissant, c'est un miserable
a qui je ne dois rien... qui ne m'est rien..."

Il s'arrete, un peu gene de cette explosion de colere qu'il n'a pas su
retenir et ne peut expliquer, et il reprend avec plus de douceur:

"Ma mere, qui vient me voir quelquefois malgre la defense qu'on lui
a faite, a ete la premiere informee de nos projets. Elle aime deja
mademoiselle Elise, comme sa fille. Vous verrez Mademoiselle, comme
elle est bonne, comme elle est belle et charmante. Quel malheur qu'elle
appartienne a un si mechant homme qui la tyrannise, la torture jusqu'a
lui defendre de prononcer le nom de son fils!"

Le pauvre Maranne pousse un soupir qui en dit long sur le gros chagrin
qu'il cache au fond de son coeur. Mais quelle tristesse pourrait tenir
devant le cher visage eclaire de boucles blondes, et la perspective
radieuse de l'avenir?--Les graves questions resolues, on peut rouvrir
la porte et rappeler les deux exilees. Pour ne pas remplir ces petites
tetes de pensees au-dessus de leur age, on est convenu de ne rien dire
du prodigieux evenement, de ne rien leur apprendre sinon qu'il faut
s'habiller a la hate, dejeuner encore plus vite, pour pouvoir passer
l'apres-midi au Bois, ou Maranne leur lira sa piece, en attendant
d'aller a Suresnes manger une friture chez Kontzen; tout un programme de
delices en l'honneur de la reception de _Revolte_ et d'une autre bonne
nouvelle qu'elles sauront plus tard.

--Ah! vraiment... Quoi donc? demandent d'un air innocent les deux
fillettes.

Mais si vous croyez qu'elles ne savent pas de quoi il s'agit, si vous
pensez que, lorsque mademoiselle Elise frappait trois coups au plafond,
elles s'imaginaient que c'etait specialement pour s'informer de la
clientele, vous etes plus ingenus encore que le pere Joyeuse.

--C'est bon, c'est bon, Mesdemoiselles... Allez toujours vous habiller.

Alors commence un autre refrain:

--Quelle robe faut-il mettre, Bonne Maman?... La grise?...

--Bonne Maman, il manque une bride a mon chapeau.

--Bonne Maman, ma fille, je n'ai donc plus de cravate empesee.

Pendant dix minutes, c'est autour de la charmante aieule un va-et-vient,
des instances. Chacun a besoin d'elle, c'est elle qui tient les clefs de
tout, distribue le joli linge blanc fin tuyaute, les mouchoirs brodes,
les gants de toilette, toutes ces richesses qui, sorties des cartons
et des armoires, etalees sur les lits, repandent dans une maison
l'allegresse claire du dimanche.

Les travailleurs, les gens a la tache la connaissent seuls cette joie
qui revient tous les huit jours consacree par l'habitude d'un peuple.
Pour ces prisonniers de la semaine, l'almanach aux grilles serrees
s'entr'ouvre de distance en distance en espaces lumineux, en prises
d'air rafraichissantes. C'est le dimanche, le jour si long aux mondains,
aux Parisiens du boulevard dont il derange les manies, si triste aux
depatries sans famille, et qui constitue pour une foule d'etres la seule
recompense, le seul but aux efforts desesperes de six jours de peine.
Ni pluie, ni grele, rien n'y fait, rien ne les empechera de sortir,
de tirer derriere eux la porte de l'atelier desert, du petit logement
etouffe. Mais, quand le printemps s'en mele, quand un soleil de mai
l'eclaire comme ce matin, qu'il peut s'habiller de couleurs heureuses,
pour le coup le dimanche est la fete des fetes.

Si on veut bien le connaitre, il faut le voir surtout aux quartiers
laborieux, dans ces rues sombres qu'il illumine, qu'il elargit en
fermant les boutiques, en remisant les gros camions de transport,
laissant la place libre pour des rondes d'enfants debarbouilles et
pares, et des parties de volants melees aux grands circuits des
hirondelles sous quelque porche du vieux Paris. Il faut le voir aux
faubourgs grouillants, enfievres, ou des le matin on le sent planer,
reposant et doux, dans le silence des fabriques, passer avec le bruit
des cloches et ce coup de sifflet aigu des chemins de fer qui met dans
l'horizon, tout autour des banlieues, comme un immense chant de depart
et de delivrance. Alors on le comprend et on l'aime.

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