Book: Le nabab, tome II
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Alphonse Daudet >> Le nabab, tome II
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Dans l'antichambre, paisible aussi, brulaient deux enormes lampes. Un
valet de pied dormait dans un coin, le suisse lisait devant la cheminee.
Il regarda le nouvel arrivant par-dessus ses lunettes, ne lui dit rien,
et Jansoulet n'osa rien demander. Des piles de journaux gisant sur la
table avec leurs bandes au nom du duc semblaient avoir ete jetees la
comme inutiles. Le Nabab en ouvrit un, essaya de lire, mais une marche
rapide et glissante, un chuchotement de melopee lui firent lever les
yeux sur un vieillard blanc et courbe, pare de guipures comme un autel,
et qui priait en s'en allant a grands pas de pretre, sa longue soutane
rouge deployee en traine sur le tapis. C'etait l'archeveque de Paris,
accompagne de deux assistants. La vision avec son murmure de bise glacee
passa vite devant Jansoulet, s'engouffra dans le grand carrosse et
disparut emportant sa derniere esperance.
"Question de convenance, mon cher, fit Monpavon paraissant tout a coup
aupres de lui... Mora est un epicurien, eleve dans les idees de chose...
machin... comment donc? Dix-huitieme siecle... Mais tres mauvais pour
les masses, si un homme dans sa position... ps, ps, ps... Ah! c'est
notre maitre a tous... ps, ps,... tenue irreprochable.
--Alors, c'est fini? dit Jansoulet, atterre... Il n'y a plus
d'espoir..."
Monpavon lui fit signe d'ecouter. Une voiture roulait sourdement dans
l'avenue du quai. Le timbre d'arrivee sonna precipitamment plusieurs
coups de suite. Le marquis comptait a haute voix... "Un, deux, trois,
quatre..." Au cinquieme, il se leva:
"Plus d'espoir maintenant. Voila l'autre qui arrive," dit-il, faisant
allusion a la superstition parisienne qui voulait que cette visite du
souverain fut toujours fatale aux moribonds. De partout les laquais
se hataient, ouvraient les portes a deux battants, formaient la
haie, tandis que le suisse, le chapeau en bataille, annoncait du
retentissement de sa pique sur les dalles le passage de deux ombres
augustes, que Jansoulet ne fit qu'entrevoir confusement derriere la
livree, mais qu'il apercut dans une longue perspective de portes
ouvertes, gravissant le grand escalier, precedees d'un valet portant un
candelabre. La femme montait droite et fiere, enveloppee de ses noires
mantilles d'espagnole; l'homme se tenait a la rampe, plus lent et
fatigue, le collet de son pardessus clair remontant sur un dos un peu
voute qu'agitait un sanglot convulsif.
"Allons-nous-en, Nabab. Plus rien a faire ici, dit le vieux beau,
prenant Jansoulet par le bras et l'entrainant dehors. Il s'arreta sur le
seuil, la main haute, fit un petit salut du bout des gants vers celui
qui mourait la-haut. "Bojou, che..." le geste et l'accent etaient
mondains, irreprochables; mais la voix tremblait un peu.
Le cercle de la rue Royale, dont les parties sont renommees, en vit
rarement d'aussi terrible que celle de cette nuit-la. Commencee a onze
heures, elle durait encore a cinq heures du matin. Des sommes enormes
roulerent sur le tapis vert, changeant de main et de direction,
entassees, dispersees, rejointes; des fortunes s'engloutirent dans cette
partie monstre, a la fin de laquelle le Nabab, qui l'avait mise en train
pour oublier ses terreurs dans les hasards de la chance, apres des
alternatives singulieres, des sauts de fortune a faire blanchir les
cheveux d'un neophyte, se retira avec un gain de cinq cent mille francs.
On disait cinq millions le lendemain sur le boulevard, et chacun criait
au scandale, surtout le _Messager_, aux trois quarts rempli d'un article
contre certains aventuriers toleres dans les cercles et qui causent la
ruine des plus honorables familles.
Helas! ce que Jansoulet avait gagne representait a peine les premiers
billets Schwalbach...
Durant cette partie enragee, dont Mora etait pourtant la cause
involontaire et comme l'ame, son nom ne fut pas une fois prononce. Ni
Cardailhac, ni Jenkins ne parurent. Monpavon avait pris le lit, plus
atteint qu'il ne voulait le laisser croire. On etait sans nouvelles.
"Est-il mort?" se dit Jansoulet en sortant du cercle, et l'envie lui
vint d'aller voir la-bas avant de rentrer. Ce n'etait plus l'esperance
qui le poussait maintenant, mais cette sorte de curiosite maladive et
nerveuse qui ramene apres un grand incendie les malheureux sinistres,
ruines et sans asile, sur les decombres de leur maison.
Quoiqu'il fut de tres bonne heure encore, qu'une rose buee d'aube
roulat dans l'air, tout l'hotel etait grand ouvert comme pour un depart
solennel. Les lampes fumaient toujours sur les cheminees, une poussiere
flottait. Le Nabab avanca dans une solitude inexplicable d'abandon
jusqu'au premier etage ou il entendit une voix connue, celle de
Cardailhac, qui dictait des noms, et le grincement des plumes sur le
papier. L'habile metteur en scene des fetes du bey organisait avec
la meme ardeur les pompes funebres du duc de Mora. Quelle activite!
L'Excellence etait morte dans la soiree, des le matin dix mille lettres
s'imprimaient deja, et tout ce qui dans la maison savait tenir une
plume, s'occupait aux adresses. Sans traverser ces bureaux improvises,
Jansoulet arrivait au salon d'attente si peuple d'ordinaire, aujourd'hui
tous ses fauteuils vides. Au milieu, sur une table, le chapeau, la canne
et les gants de M. le duc, toujours prepares pour les sorties imprevues
de facon a eviter meme le souci d'un ordre. Les objets que nous portons
gardent quelque chose de nous. La courbe du chapeau rappelait celle des
moustaches, les gants clairs etaient prets a serrer le jonc chinois
souple et solide, tout l'ensemble fremissait et vivait comme si le duc
allait paraitre, etendre la main en causant, prendre cela et sortir.
Oh! non, M. le duc n'allait pas sortir... Jansoulet n'eut qu'a
s'approcher de la porte de la chambre entre-baillee, pour voir sur le
lit eleve de trois marches--toujours l'estrade meme apres la mort--une
forme rigide, hautaine, un profil immobile et vieilli, transforme par
la barbe poussee toute grise en une nuit; contre le chevet en pente,
agenouillee, affaissee dans les draperies blanches, une femme dont les
cheveux blonds ruisselaient abandonnes, prets a tomber sous les ciseaux
de l'eternel veuvage, puis un pretre, une religieuse, recueillis dans
cette atmosphere de la veillee mortuaire ou se melent la fatigue des
nuits blanches et les chuchotements de la priere et de l'ombre.
Cette chambre ou tant d'ambitions avaient senti grandir leurs ailes, ou
s'agiterent tant d'espoirs et de deconvenues, etait tout a l'apaisement
de la mort qui passe. Pas un bruit, pas un soupir. Seulement, malgre
l'heure matinale, la-bas, vers le pont de la Concorde, une petite
clarinette aigre et vive dominait le roulement des premieres voitures;
mais sa raillerie enervante etait desormais perdue pour celui qui
dormait la, montrant au Nabab epouvante l'image de son propre destin,
froidi, decolore, pret pour la tombe.
D'autres que Jansoulet l'ont vue plus lugubre encore, cette piece
mortuaire. Les fenetres grandes ouvertes. La nuit et le vent du jardin
entrant librement dans un grand courant d'air. Une forme sur un treteau:
le corps qu'on venait d'embaumer. La tete creuse, remplie d'une eponge,
la cervelle dans un baquet. Le poids de cette cervelle d'homme d'Etat
etait vraiment extraordinaire. Elle pesait, elle pesait... Les journaux
du temps ont dit le chiffre. Mais qui s'en souvient aujourd'hui?
XIX
LES FUNERAILLES
Ne pleure pas, ma fee, tu m'enleves tout mon courage. Voyons, tu seras
bien plus heureuse quand tu n'auras plus ton affreux demon... Tu vas
retourner a Fontainebleau soigner tes poules... Les dix mille francs
de Brahim serviront a t'installer... Et puis, n'aie pas peur, une fois
la-bas, je t'enverrai de l'argent. Puisque ce bey veut avoir de ma
sculpture, on va lui faire payer la facon, tu penses... Je reviendrai
riche, riche... Qui sait? Peut-etre sultane...
--Oui, tu seras sultane... mais moi, je serai morte, et je ne te verrai
plus."
Et la bonne Crenmitz desesperee se serrait dans un coin du fiacre pour
qu'on ne la vit pas pleurer.
Felicia quittait Paris. Elle essayait de fuir l'horrible tristesse,
l'ecoeurement sinistre ou la mort de Mora venait de la plonger. Quel
coup terrible pour l'orgueilleuse fille! L'ennui, le depit, l'avaient
jetee dans les bras de cet homme; fierte, pudeur, elle lui avait tout
donne, et voila qu'il emportait tout, la laissant fanee pour la vie,
veuve sans larmes, sans deuil, sans dignite. Deux ou trois visites a
Saint-James, quelques soirees au fond d'une baignoire de petit theatre
derriere le grillage ou se cloitre le plaisir defendu et honteux,
c'etaient les seuls souvenirs que lui laissait cette liaison de deux
semaines, cette faute sans amour ou son orgueil meme n'avait pu se
satisfaire par l'eclat d'un beau scandale. La souillure inutile et
ineffacable, la chute bete en plein ruisseau d'une femme qui ne sait pas
marcher, et que gene pour se relever l'ironique pitie des passants.
Un instant elle pensa au suicide, puis l'idee qu'on l'attribuerait a
un desespoir de coeur l'arreta. Elle vit d'avance l'attendrissement
sentimental des salons, la sotte figure que ferait sa pretendue passion
au milieu des innombrables bonnes fortunes du duc, et les violettes de
Parme effeuillees par les jolis Moessard du journalisme sur sa tombe
creusee si proche de l'autre. Il lui restait le voyage, un de ces
voyages tellement lointains qu'ils depaysent jusqu'aux pensees.
Malheureusement l'argent manquait. Alors elle se souvint qu'au lendemain
de son grand succes a l'Exposition, le vieux Brahim-Bey etait venu la
voir, lui faire au nom de son maitre des propositions magnifiques
pour de grands travaux a executer a Tunis. Elle avait dit non, a
ce moment-la, sans se laisser tenter par des prix orientaux, une
hospitalite splendide, la plus belle cour du Bardo comme atelier avec
son pourtour d'arcades en dentelle. Mais a present elle voulait bien.
Elle n'eut qu'un signe a faire, le marche fut tout de suite conclu, et
apres un echange de depeches, un emballage hatif et la maison fermee,
elle prit le chemin de la gare comme pour une absence de huit jours,
etonnee elle-meme de sa prompte decision, flattee dans tous les cotes
aventureux et artistiques de sa nature par l'espoir d'une vie nouvelle
sous un climat inconnu.
Le yacht de plaisance du bey devait l'attendre a Genes; et d'avance,
fermant les yeux dans le fiacre qui l'emmenait, elle voyait les pierres
blanches d'un port italien enserrant une mer irisee ou le soleil avait
deja des lueurs d'Orient, ou tout chantait, jusqu'au gonflement
des voiles sur le bleu. Justement ce jour-la Paris etait boueux,
uniformement gris, inonde d'une de ces pluies continues qui semblent
faites pour lui seul, etre montees en nuages de son fleuve, de ses
fumees, de son haleine de monstre, et redescendues en ruissellement
de ses toits, de ses gouttieres, des innombrables fenetres de ses
mansardes. Felicia avait hate de le fuir, ce triste Paris, et son
impatience fievreuse s'en prenait au cocher qui ne marchait pas, aux
chevaux, deux vraies rosses de fiacre, a un encombrement inexplicable de
voitures, d'omnibus refoules aux abords du pont de la Concorde.
"Mais allez donc, cocher, allez donc...
--Je ne peux pas, Madame..., c'est l'enterrement."
Elle mit la tete a la portiere et la retira tout de suite epouvantee.
Une haie de soldats marchant le fusil renverse, une confusion de
casques, de coiffures soulevees au dessus des fronts sur le passage d'un
interminable cortege. C'etait l'enterrement de Mora qui defilait...
"Ne restez pas la... faites le tour..., cria-t-elle au cocher..."
La voiture vira peniblement, s'arrachant a regret a ce spectacle superbe
que Paris attendait depuis quatre jours, remonta les avenues, prit la
rue Montaigne, et, de son petit trot rechigne et lambin, deboucha a la
Madeleine par le boulevard Malesherbes. Ici, l'encombrement etait plus
fort, plus compact. Dans la pluie brumeuse, les vitraux de l'eglise
illumines, le retentissement sourd des chants funebres sous les tentures
noires prodiguees ou disparaissait meme la forme du temple grec,
remplissaient toute la place de l'office en celebration, tandis que la
plus grande partie de l'immense convoi se pressait encore dans la rue
Royale, jusque vers les ponts, longue ligne noire rattachant le defunt
a cette grille du Corps legislatif qu'il avait si souvent franchie. Au
dela de la Madeleine, la chaussee des boulevards s'ouvrait toute vide,
elargie, entre deux haies de soldats, l'arme au pied, contenant les
curieux sur les trottoirs noirs de monde, tous les magasins fermes, et
les balcons, malgre la pluie, debordant de corps penches en avant dans
la direction de l'eglise, comme pour un passage de boeuf gras ou une
rentree de troupes victorieuses. Paris, affame de spectacles, s'en fait
indifferemment avec tout, aussi bien la guerre civile que l'enterrement
d'un homme d'Etat...
Il fallut que le fiacre revint encore sur ses pas, fit un nouveau
detour, et l'on se figure la mauvaise humeur du cocher et de ses betes,
tous trois Parisiens dans l'ame et furieux de se priver d'une si belle
representation. Alors commenca par les rues desertes et silencieuses,
toute la vie de Paris s'etant portee dans la grande artere du boulevard,
une course capricieuse et desordonnee, un trimballement insense de
fiacre a l'heure, touchant aux points extremes du faubourg Saint-Martin,
du faubourg Saint-Denis, redescendant vers le centre et retrouvant
toujours a bout de circuits et de ruses le meme obstacle embusque,
le meme attroupement, quelque troncon du noir defile entrevu dans
l'ecartement d'une rue, se deroulant lentement sous la pluie au son des
tambours voiles, son mat et lourd comme celui de la terre s'eboulant
dans un trou.
Quel supplice pour Felicia! C'etaient sa faute et son remords qui
traversaient Paris dans cette pompe solennelle, ce train funebre, ce
deuil public reflete jusqu'aux nuages; et l'orgueilleuse fille se
revoltait contre cet affront que lui faisaient les choses, le fuyait au
fond de la voiture, ou elle restait les yeux fermes, aneantie, tandis
que la vieille Crenmitz, croyant a son chagrin, la voyant si nerveuse,
s'efforcait de la consoler, pleurait elle-meme sur leur separation, et,
se cachant aussi, laissait toute la portiere du fiacre au grand
sloughi algerien, sa tete fine flairant le vent, et ses deux pattes
despotiquement appuyees avec une raideur heraldique. Enfin, apres mille
detours interminables, le fiacre s'arreta tout a coup, s'ebranla encore
peniblement au milieu de cris et d'injures, puis ballotte, souleve,
les bagages de son faite menacant son equilibre, il finit par ne plus
bouger, arrete, maintenu, comme a l'ancre.
"Bon Dieu! que de monde!... murmura la Crenmitz, terrifiee."
Felicia sortit de sa torpeur:
"Ou sommes-nous donc?"
Sous un ciel incolore, enfume, raye d'une pluie a fins reseaux tendue
en gaze sur la realite des choses, une place s'etendait, un carrefour
immense, comble par un ocean humain s'ecoulant de toutes les voix
aboutissantes, immobilise la autour d'une haute colonne de bronze qui
dominait cette houle comme le mat gigantesque d'un navire sombre. Des
cavaliers par escadrons, le sabre au poing, des canons en batteries
s'espacaient au bord d'une travee libre, tout un appareil farouche
attendant celui qui devait passer tout a l'heure, peut-etre pour essayer
de le reprendre, l'enlever de vive force a l'ennemi formidable qui
l'emmenait. Helas! Toutes les charges de cavalerie, toutes les
canonnades n'y pouvaient plus rien. Le prisonnier s'en allait solidement
garotte, defendu par une triple muraille de bois dur, de metal et de
velours inaccessible, et ce n'etait pas de ces soldats qu'il pouvait
esperer sa delivrance.
"Allez-vous-en... je ne veux pas rester la," dit Felicia furieuse,
attrapant le carrick mouille du cocher, prise d'une terreur folle a
l'idee du cauchemar qui la poursuivait, de ce qu'elle entendait venir
dans un affreux roulement encore lointain, plus proche de minute en
minute. Mais, au premier mouvement des roues, les cris, les huees
recommencerent. Pensant qu'on le laisserait franchir la place, le
cocher avait penetre a grand'peine jusqu'aux premiers rangs de la foule
maintenant refermee derriere lui et refusant de lui livrer passage.
Nul moyen de reculer ou d'avancer. Il fallait rester la, supporter ces
haleines de peuple et d'alcool, ces regards curieux allumes d'avance
pour un spectacle exceptionnel, et devisageant la belle voyageuse qui
decampait avec "que ca de malles!" et un toutou de cette taille pour
defenseur. La Crenmitz avait une peur horrible; Felicia, elle, ne
songeait qu'a une chose, c'est qu'il allait passer devant elle, qu'elle
serait au premier rang pour le voir.
Tout a coup un grand cri: "Le voila!" Puis le silence se fit sur toute
la place debarrassee de trois lourdes heures d'attente.
Il arrivait.
Le premier mouvement de Felicia fut de baisser le store de son cote, du
cote ou le defile allait avoir lieu. Mais, au roulement tout proche
des tambours, prise d'une rage nerveuse de ne pouvoir echapper a
cette obsession, peut-etre aussi gagnee par la malsaine curiosite
environnante, elle fit sauter le store brusquement, et sa petite tete
ardente et pale se campa sur ses deux poings a la portiere:
"Tiens! tu veux... Je te regarde..."
C'etait ce qu'on peut voir de plus beau comme funerailles, les honneurs
supremes rendus dans tout leur vain apparat aussi sonore, aussi creux
que l'accompagnement rhytme des peaux d'ane tendues de crepe. D'abord
les surplis blancs du clerge entrevus dans le deuil des cinq premiers
carrosses; ensuite, traine par six chevaux noirs, vrais chevaux
de l'Erebe, aussi noirs, aussi lents, aussi pesants que son flot,
s'avancait le char funebre, tout empanache, frange, brode d'argent, de
larmes lourdes, de couronnes heraldiques surmontant des M gigantesques,
initiales fatidiques qui semblaient celles de la Mort elle-meme, la Mort
duchesse, decoree des huit fleurons.
Tant de baldaquins et de massives tentures dissimulaient la vulgaire
carcasse du corbillard, qu'il fremissait, se balancait a chaque pas,
de la base au faite comme ecrase par la majeste de son mort. Sur le
cercueil, l'epee, l'habit, le chapeau brode, defroque de parade qui
n'avait jamais servi, reluisaient d'or et de nacre dans la chapelle
sombre des tentures parmi l'eclat des fleurs nouvelles qui disaient la
date printaniere malgre la maussaderie du ciel. A dix pas de distance,
les gens de la maison du duc; puis derriere, dans un isolement
majestueux, l'officier en manteau portant les pieces d'honneur,
veritable etalage de tous les ordres du monde entier, croix, rubans
multicolores, qui debordaient du coussin de velours noir a crepines
d'argent.
Le maitre des ceremonies venait ensuite devant le bureau du Corps
legislatif, une douzaine de deputes designes par le sort, ayant au
milieu d'eux la grande taille du Nabab dans l'etrenne du costume
officiel, comme si l'ironique fortune avait voulu donner au representant
a l'essai un avant-gout de toutes les joies parlementaires. Les amis
du defunt, qui suivaient, formaient un groupe assez restreint,
singulierement bien choisi pour mettre a nu le superficiel et le vide de
cette existence de grand personnage reduite a l'intimite d'un directeur
de theatre trois fois failli, d'un marchand de tableaux enrichi par
l'usure, d'un gentilhomme tare et de quelques viveurs et boulevardiers
sans renom. Jusque-la tout le monde allait a pied et tete nue; a peine
dans le bureau parlementaire quelques calottes de soie noire qu'on
avait mises timidement en approchant des quartiers populeux. Apres,
commencaient les voitures.
A la mort d'un grand homme de guerre, il est d'usage de faire suivre le
convoi par le cheval favori du heros, son cheval de bataille, oblige de
regler au pas ralenti du cortege cette allure fringante qui degage des
odeurs de poudre et des flamboiements d'etendards. Ici le grand coupe
de Mora, ce "huit-ressorts" qui le portait aux assemblees mondaines ou
politiques, tenait la place de ce compagnon des victoires, ses panneaux
tendus de noir, ses lanternes enveloppees de longs crepes legers
flottant jusqu'a terre avec je ne sais quelle grace feminine ondulante.
C'etait une nouvelle mode funeraire, ces lanternes voilees, le supreme
"chic" du deuil; et il seyait bien a ce dandy de donner une derniere
lecon d'elegance aux Parisiens accourus a ses obseques comme a un
Longchamps de la mort.
Encore trois maitres de ceremonie, puis venait l'impassible pompe
officielle, toujours la meme pour les mariages, les deces, les
baptemes, l'ouverture des Parlements ou les receptions de souverains,
l'interminable cortege des carrosses de gala, etincelants, larges
glaces, livrees voyantes chamarrees de dorures, qui passaient au
milieu du peuple ebloui auquel ils rappelaient les contes de fees, les
attelages de Cendrillon, en soulevant de ces "Oh!" d'admiration
qui montent et s'epanouissent avec les fusees, les soirs des feux
d'artifice. Et dans la foule il se trouvait toujours un sergent de
ville complaisant, un petit bourgeois erudit et flaneur, a l'affut
des ceremonies publiques, pour nommer a haute voix tous les gens des
voitures a mesure qu'elles defilaient avec leurs escortes reglementaires
de dragons, cuirassiers ou gardes de Paris.
D'abord les representants de l'empereur, de l'imperatrice, de toute la
famille imperiale; apres, dans un ordre hierarchique savamment elabore
et auquel la moindre infraction aurait pu causer de graves conflits
entre les differents corps de l'Etat, les membres du conseil prive, les
marechaux, les amiraux, le grand chancelier de la Legion d'honneur,
ensuite le Senat, le Corps legislatif, le Conseil d'Etat, toute
l'organisation justiciere et universitaire dont les costumes, les
hermines, les coiffures vous ramenaient au temps du vieux Paris quelque
chose de pompeux et de suranne, depayse dans l'epoque sceptique de la
blouse et de l'habit noir.
Felicia, pour ne pas penser, attachait volontairement ses yeux a ce
defile monotone d'une longueur exasperante; et peu a peu une torpeur
lui venait, comme si par un jour de pluie sur le gueridon d'un salon
ennuyeux elle eut feuillete un album colorie, une histoire du costume
officiel depuis les temps les plus recules jusqu'a nos jours. Tous ces
gens, vus de profil, immobiles et droits derriere les larges panneaux de
glace avaient bien la physionomie de personnages d'enluminures avances
au bord des banquettes pour qu'on ne perdit rien de leurs broderies
d'or, de leurs palmes, de leurs galons, de leurs soutaches, mannequins
voues a la curiosite de la foule et s'y exposant d'un air indifferent et
detache.
L'indifference!... C'etait la le caractere tres particulier de ces
funerailles. On la sentait partout, sur les visages et dans les coeurs,
aussi bien parmi tous ces fonctionnaires dont la plupart avaient connu
le duc de vue seulement, que dans les rangs a pied entre son corbillard
et son coupe, l'intimite etroite ou le service de tous les jours.
Indifferent et meme joyeux, le gros ministre vice-president du conseil,
qui, de sa poigne robuste habituee a fendre le bois des tribunes, tenait
solidement les cordons du poele, avait l'air de le tirer en avant, plus
presse que les chevaux et le corbillard de mener a ses six pieds de
terre l'ennemi de vingt ans, l'eternel rival, l'obstacle a toutes les
ambitions. Les trois autres dignitaires n'avancaient pas avec cette meme
vigueur de cheval de remonte, mais les longues laisses flottaient dans
leurs mains excedees ou distraites, d'une mollesse significative.
Indifferents les pretres, par profession. Indifferents les gens de
service, qu'il n'appelait jamais que "chose", et qu'il traitait, en
effet, comme des choses. Indifferent M. Louis, dont c'etait le dernier
jour de servitude, esclave devenu affranchi, assez riche pour payer sa
rancon. Meme chez les intimes, ce froid glacial avait penetre. Pourtant
quelques-uns lui etaient tres attaches. Mais Cardailhac surveillait
trop l'ordre et la marche de la ceremonie pour se livrer au moindre
attendrissement, d'ailleurs en dehors de sa nature. Le vieux Monpavon,
frappe au coeur, aurait trouve d'une tenue deplorable tout a fait
indigne de son illustre ami la moindre flexion de sa cuirasse de toile
et de sa haute taille. Ses yeux restaient secs, aussi luisants que
jamais, puisque les Pompes funebres fournissent les larmes des grands
deuils, brodees d'argent sur drap noir. Quelqu'un pleurait cependant,
la-bas, parmi les membres du bureau; mais celui-la s'attendrissait bien
naivement sur lui-meme. Pauvre Nabab, amolli par ces musiques, cette
pompe, il lui semblait qu'il enterrait toute sa fortune, toutes ses
ambitions de gloire et de dignite. Et c'etait encore une variete
d'indifference.
Dans le public le contentement d'un beau spectacle, cette joie de faire
d'un jour de semaine un dimanche dominaient tout autre sentiment. Sur le
parcours des boulevards, les spectateurs des balcons auraient presque
applaudi; ici, dans les quartiers populeux, l'irreverence se manifestait
encore plus franchement. Des blagues, des mots de voyou sur le mort et
ses frasques que tout Paris connaissait, des rires souleves par les
grands chapeaux des rabbins, la "touche" du conseil des prud'hommes, se
croisaient dans l'air entre deux roulements de tambour. Les pieds dans
l'eau, en blouse, en bourgeron, la casquette levee par habitude, la
misere, le travail force, le chomage et la greve, regardaient passer en
ricanant cet habitant d'une autre sphere, ce brillant duc descendu de
tous ses honneurs, et qui jamais peut-etre de son vivant n'avait aborde
cette extremite de ville. Mais voila. Pour arriver la-haut ou tout
le monde va, il faut prendre la route de tout le monde, le faubourg
Saint-Antoine, la rue de la Roquette, jusqu'a cette grande porte
d'octroi si largement ouverte sur l'infini. Et dame! cela semble bon de
voir que des seigneurs comme Mora, des ducs, des ministres, remontent
tous le meme chemin pour la meme destination. Cette egalite dans la mort
console de bien des injustices de la vie. Demain, le pain semblera moins
cher, le vin meilleur, l'outil moins lourd, quand on pourra se dire
en se levant: "Tout de meme, ce vieux Mora, il y est venu comme les
autres!..."
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