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New Philadelphia Book Publisher Highlights Local Talent
Book and Publishing News from Publishers Newswire(tm)

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PHILADELPHIA, Pa. -- The Philadelphia literary world will celebrate the launch of two new players today, April 10th: Kay Square Press, a new publishing company focused on Philadelphia-area artists, their stories, and their art; and Kay Square's first release, 'With the Rich and Mighty: Emlen Etting of Philadelphia' (ISBN: 978-0-9815129-0-7), a critical biography by Kenneth C. Kaleta.

FlatSigned Press Alleges Don Imus Remarks Damage Legacy of President Gerald R. Ford
NEW YORK, N.Y. -- Nathan Yungerberg, an accomplished model scout and professional child photographer is launching a nation-wide casting call to find the cover model for his highly anticipated book release, 'The Model Child: A Parents Guide to the Child Modeling Industry' (ISBN: 978-0-9817018-0-6).


Book: Histoire des Montagnards

A >> Alphonse Esquiros >> Histoire des Montagnards

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HISTOIRE

DES

MONTAGNARDS



LIBRAIRIE DE LA RENAISSANCE

OEUVRES D'ALPHONSE ESQUIROS

HISTOIRE DES MONTAGNARDS



[Illustration: Alphonse Esquiros.]

[Illustration: Rouget de l'Isle.]





INTRODUCTION




I

MES TEMOINS


Au moment ou fut ecrit l'_Histoire des Montagnards_ (1846-1847),
quelques acteurs du grand drame revolutionnaire vivaient encore;
d'autres venaient de mourir. J'eus la bonne fortune de connaitre
Barere, auquel je fus presente par le sculpteur David, Lakanal,
Souberbielle, Rouget de l'Isle. Ce que j'attendais d'eux n'etait point
des renseignements qui peuvent se retrouver dans les livres, les
journaux ou les brochures du temps; c'etait l'ame d'une epoque qui n'a
jamais eu d'egale dans l'histoire.

Il m'arriva souvent de recueillir dans ces entretiens des details
curieux, des souvenirs personnels, des impressions tres-profondes sur
les evenements auxquels ces derniers temoins d'un monde evanoui avaient
plus ou moins participe. Si la memoire leur faisait quelquefois defaut
sur les dates et les circonstances accessoires, le sentiment des choses
etait reste intact, et c'est ce sentiment qu'il m'importait surtout de
connaitre. En un mot, n'etait-ce point la source a laquelle on pouvait
retrouver la vie de la Revolution Francaise?

Il faut pourtant avouer que les hommes de 93 n'aimaient guere a parler
de ce qu'ils avaient vu ni de ce qu'ils avaient fait. On avait quelque
peine a les attirer sur ce terrain. Il semble que la gravite des scenes
terribles auxquelles ils avaient assiste leur eut pose sur les levres
un sceau de plomb. Il est du moins certain que leurs convictions
n'etaient nullement ebranlees et qu'ils soumettaient leurs actes au
jugement de l'histoire avec une parfaite tranquillite de conscience.

Les femmes se montraient naturellement plus communicatives que les
hommes; deux d'entre elles m'ont laisse un vif souvenir. La premiere
est madame Lebas, veuve du conventionnel, l'autre est la soeur de
Marat.

Madame Lebas devait avoir ete jolie dans sa jeunesse. Elle avait l'oeil
noir, des manieres distinguees et une memoire tres-sure. C'est d'elle
que deux ou trois historiens de la Revolution Francaise ont appris des
details interessants sur la famille Duplay et sur la vie privee de
Robespierre. Ses souvenirs ne depassaient guere le cercle des relations
intimes; mais comme a dater de 93 la maison de Duplay devint le foyer
vers lequel convergeait toute la vie politique autour de Robespierre,
elle avait passe sa jeunesse au coeur meme de la Revolution. Elle avait
aime son mari, comme elle disait elle-meme, d'un amour patriotique;
mais par une reserve et une delicatesse de coeur que les femmes
comprendront, c'etait celui dont elle parlait le moins. De Saint-Just,
de Couthon, de Robespierre jeune, elle citait de belles et de bonnes
actions qui l'avaient touchee. Sa grande admiration etait pour
Maximilien. L'interieur de la famille Duplay etait une maison a la
Jean-Jacques Rousseau, une arche des vertus domestiques risquee sur un
deluge de sang. Parlait-elle du 9 thermidor, son front s'assombrissait,
ses yeux se remplissaient de larmes. Malheureusement son fils assistait
a toutes nos conversations et la surveillait de pres, craignant sans
doute des indiscretions qui pussent blesser son amour-propre comme fils
d'un conventionnel et comme membre de l'Institut. Je n'oublierai jamais
l'expression consternee de sa figure, un jour que cette respectable
veuve me confia l'etat de detresse et de misere auquel elle avait ete
reduite apres la mort de son mari. Elle s'etait faite blanchisseuse et
allait battre son linge sur les bateaux de la Seine. Pour le coup
c'etait trop fort, et l'academicien palit. Raconter de pareilles
choses, passe encore, mais les ecrire (et il savait bien que je les
ecrirais plus tard), c'etait selon lui deroger a la dignite classique
de l'histoire.

Entre la veuve de Lebas et la soeur de Marat, quel contraste!

Comme je tenais a recueillir et a controler tous les temoignages, je
m'acheminai vers la demeure de celle qui portait un nom si terrible,
mais qui, dit-on, avait refuse autrefois de se marier pour ne point
perdre ce nom dont elle se faisait gloire.

C'etait un jour de pluie.

Rue de la Barillerie n deg. 32 (c'est l'adresse que m'avait indiquee le
statuaire David), je rencontrai une allee etroite et sombre, gardee par
une petite porte basse. Sur le mur, je lus ces mots ecrits en lettres
noires: "Le portier est au deuxieme." Je montai.

Au deuxieme etage, je demandai mademoiselle Marat. Le portier et sa
femme s'entre-regarderent en silence.

--C'est ici?

--Oui, monsieur, reprirent-ils apres s'etre consultes du coin de
l'oeil.

--Elle est chez elle?

--Toujours: cette malheureuse est paralysee des jambes.

--A quel etage?

--Au _cintieme_, la porte a droite.

La femme du portier, qui jusque-la m'avait observe sans rien dire,
ajouta d'une voix goguenarde:

--Ce n'est pas une jeune et jolie fille, oui-da!

Je continuai a monter l'escalier qui devenait de plus en plus raide et
gras. Les murs sans badigeon etalaient dans le clair-obscur la sale
nudite du platre. Arrive tout en haut devant une porte mal close, je
frappai. Apres quelques instants d'attente, durant lesquels je donnai
un dernier coup d'oeil au delabrement des lieux, la porte s'ouvrit. Je
demeurai frappe de stupeur. L'etre que j'avais devant moi et qui me
regardait fixement, c'etait Marat.

On m'avait prevenu de cette ressemblance extraordinaire entre le frere
et la soeur; mais qui pouvait croire a une telle vision de la tombe
presente en chair et en os? Son vetement douteux--une sorte de robe de
chambre--pretait encore a l'illusion. Elle etait coiffee d'une
serviette blanche qui laissait passer tres-peu de cheveux. Cette
serviette me fit souvenir que Marat avait la tete ainsi couverte quand
il fut tue dans son bain par Charlotte Corday.

Je fis la question d'usage:

--Mademoiselle Marat?

Elle arreta sur moi deux yeux noirs et percants:

--C'est ici: entrez.

Je la suivis et passai par un cabinet tres-sombre ou l'on distinguait
confusement une maniere de lit. Ce cabinet donnait dans une chambre
unique, situee sous les toits, assez propre, mais triste et miserable.
Il y avait pour tous meubles trois chaises, une table, une cage ou
chantaient deux serins et une armoire ouverte qui contenait quelques
livres, entre autres une collection complete des numeros de l'_Ami du
peuple_, dont on lui avait offert un bon prix, mais qu'elle avait
toujours refuse de vendre. L'un des carreaux de la fenetre ayant ete
brise, on l'avait remplace par une feuille de papier huileuse sur
laquelle pleuraient des gouttes de pluie et qui repandait dans la
chambre une lumiere livide.

Voyant toute cette misere, j'admirai au fond du coeur le
desinteressement de ces hommes de 93 qui avaient tenu dans leurs mains
toutes les fortunes avec toutes les tetes, et qui etaient morts
laissant a leur femme, a leur soeur, cinq francs en assignats.

La soeur de Marat se placa dans une chaise a bras et m'invita a
m'asseoir a cote d'elle. Je lui dis mon nom et l'objet de ma visite,
puis je hasardai quelques questions sur son frere. Elle me parla, je
l'avoue, beaucoup plus de la Revolution que de Marat. Je fus surpris de
trouver sous les vetements et les dehors d'une pauvre femme des idees
viriles, une etonnante memoire des faits, des connaissances assez
etendues, un langage correct, precis et vehement. Sa maniere
d'apprecier les caracteres et les evenements etait d'ailleurs celle de
l'_Ami du peuple_. Aussi me faisait-elle, au jour taciturne qui regnait
dans cette chambre, un effet particulier. La terreur qui s'attache aux
hommes de 93 me penetrait peu a peu. J'avais froid. Cette femme ne
m'apparaissait plus comme la soeur de Marat, mais comme son ombre. Je
l'ecoutai en silence.

Les paroles qui tombaient de sa bouche etaient des paroles austeres.

--On ne fonde pas, me disait-elle, un etat democratique avec de l'or ni
avec des ambitions, mais avec des vertus. Il faut _moraliser_ le
peuple. Une republique veut des hommes purs que l'attrait des richesses
et les seductions des femmes trouvent inflexibles. Il n'y a pas d'autre
grandeur sur la terre que celle de travailler pour le maintien des
droits et l'observation des devoirs. Ciceron est grand parce qu'il a su
dejouer les desseins de Catilina et defendre les libertes de Rome. Mon
frere lui-meme ne m'est quelque chose que parce qu'il a travaille toute
sa vie a detruire les factions et a etablir le regne du peuple:
autrement je le renierais. Monsieur, retenez bien ceci: ce n'est pas la
liberte d'un parti qu'il faut vouloir, c'est la liberte de tous et
celle-ci ne s'acquiert dans un Etat que par des moeurs rigides. Il
faut, quand les circonstances l'exigent, sacrifier aux vrais principes
sa vie et celle des ennemis du bien public. Mon frere est mort a
l'oeuvre. On aura beau faire, l'on n'effacera pas sa memoire.

Elle me parla ensuite de Robespierre avec amertume.

--Il n'y avait rien de commun, ajouta-t-elle, entre lui et Marat. Si
mon frere eut vecu, les tetes de Danton et de Camille Desmoulins ne
seraient pas tombees.

Je lui demandai si son frere avait ete vraiment medecin de la maison du
comte d'Artois.

--Oui, repondit-elle, c'est la verite. Sa charge consistait a soigner
les gardes du corps et les gens preposes au service des ecuries. Aussi
fut-il poursuivi plus tard par une foule de marquises et de comtesses
qui venaient le trouver chez lui, le flattaient et l'engageaient a
deserter la cause du peuple. Le bruit courut meme par la ville qu'il
s'etait vendu pour un chateau....

--Monsieur, ajouta-t-elle en me designant d'un geste son miserable
reduit,--je suis sa soeur et son unique heritiere: regardez, voici mon
chateau!

Et il y avait de l'orgueil dans sa voix.

L'humeur soupconneuse de certains revolutionnaires ne s'etait point
endormie chez elle avec les annees. Plusieurs fois je la surpris a
fixer sur mon humble personne des regards mefiants et inquisiteurs.
Elle m'avoua meme eprouver le besoin de prendre des renseignements sur
mon _civisme_ aupres d'un ami dans lequel elle avait confiance. Je la
vis aussi s'emporter a chaque fois que je lui fis quelques objections:
c'etait bien le sang de Marat.

Mes questions sur les habitudes de son frere, sur sa maniere de vivre,
n'obtinrent guere plus de succes. Les details de la vie intime
rentraient d'apres elle dans les conditions de l'homme, etre calamiteux
et passager que la mort efface sous un peu de terre. L'histoire ne
devait point descendre jusqu'a ces futilites.

Elle me parla incidemment de Charlotte Corday, comme d'une aventuriere
et d'une fille de mauvaise vie.

Ce qui me frappa fut son opinion sur l'assassinat politique.
Louis-Philippe venait d'echapper a l'un des nombreux attentats qui
signalerent son regne; on pense bien qu'elle detestait en lui l'homme
et le roi.

--N'importe! s'ecria-t-elle; c'est toujours un mauvais moyen de se
defaire des tyrans.

Je me levai pour sortir.

--Monsieur, me dit-elle, revenez dans quinze jours, je vous
communiquerai des renseignements biographiques sur mon frere, si je vis
encore; car dans l'etat de maladie ou vous me voyez je m'eteindrai
subitement. Un jour, demain peut-etre, en ouvrant la porte, on me
trouvera morte dans mon lit; mais je ne m'en afflige aucunement. La
mort n'est un mal que pour ceux qui ont la conscience troublee. Moi,
qui suis sur le bord de la fosse et qui vous parle, je sais qu'on
quitte la vie sans regrets quand on n'a rien a se reprocher. Mon frere
est mort pauvre et victime de son devouement a la patrie; c'est la
toute sa gloire.

Je redescendis l'escalier avec un poids sur le coeur.

--Voila des gens, me disais-je, qui voulaient le bien de l'humanite,
qui poursuivirent ce reve jusqu'a la mort avec un desinteressement
heroique, et qui ne sont guere arrives qu'a une renommee sanglante, a
une dictature ephemere. On en est meme a se demander s'ils n'ont point
compromis la grande cause qu'ils croyaient servir. Ce n'est point assez
que de vouloir le bien: il faut l'atteindre par des voies que ne
desavouent ni la raison ni la justice.

Marat se definissait lui-meme le bouc emissaire qui se charge en
passant de tous les maux de l'humanite. Il y avait dix siecles
d'oppression, de miseres, de tortures entasses sur cet enfant du
peuple, laid et mal venu, qui, a bout de patience, se retourne contre
ses anciens maitres, furieux, ecumant. Ce petit homme sur les pieds
duquel toute une societe a marche; ce medecin qui porte dans son corps
malade la paleur et la fievre des hopitaux; ce journaliste inquiet,
ombrageux, mefiant, lache sur la place publique comme un dogue vigilant
dans une ville ouverte et peu sure, pour y faire le guet; cet oeil du
peuple qui va rodant ca et la pour decouvrir les traitres; cet
homme-anatheme, qui assume sur sa tete maudite tout l'odieux des
mesures de sang, constitue bien un caractere a part, une des maladies
de la Revolution.

Il a ete trop legerement traite de charlatan et d'aventurier par les
ecrivains royalistes. Avant d'entrer dans la carriere politique, Marat
etait un savant. Voltaire lui fit l'honneur de critiquer un de ses
premiers livres [Note: De l'Homme ou des principes et des lois de
l'influence de l'ame sur le corps et du corps sur l'ame, 1775] ou il
placait le siege de l'ame dans les meninges. [Note: Nom collectif des
trois membranes qui enveloppent le cerveau.] On voit du moins que
l'auteur etait spiritualiste. Il publia ensuite differents travaux sur
le feu, l'electricite, la lumiere, l'optique.

Isidore Geoffroy Saint-Hilaire me racontait que vers 1830 (si ma
memoire est fidele) l'administration du Jardin des Plantes fit
l'emplette d'une boite contenant des instruments de physique: par un
hasard singulier, une partie de ces instruments avait servi a Marat
pour faire ses experiences; l'autre avait appartenu au comte de
Provence, depuis Louis XVIII.

Un autre caractere excentrique avec lequel me mit en relation cette
histoire des Montagnards etait l'avocat Deschiens. Celui-la n'avait
jamais demande de tetes; c'etait l'indifference politique, l'ordre et
l'urbanite en personne. Il habitait Versailles ou il possedait
plusieurs chambrees de brochures et de papiers publics, comme on disait
au temps de la Revolution. Tous ces documents etaient classes,
etiquetes. A chaque grande epoque historique il se rencontre un homme
(un, c'est assez) qui s'isole du mouvement general des esprits pour se
livrer a des gouts personnels, et en apparence bizarres; mais, sans
lui, ou trouverait-on les materiaux de l'histoire? C'est ce qu'on
appelle le collectionneur.

La question que s'adressait a lui-meme l'avocat Deschiens, en
s'eveillant des l'aube (de 89 a 94) n'etait pas du tout celle qui
preoccupait alors tout le monde: "La cour triomphera-t-elle de
l'Assemblee nationale ou est-ce au contraire l'Assemblee nationale qui
aura raison du roi et de la reine? Qui l'emportera aujourd'hui de la
Montagne ou de la Gironde? Ou s'arretera la terreur? Les Dantonistes
delivreront-ils la France des Hebertistes? Que pense et que fait le
Comite de salut public? Ou nous conduit la Commune de Paris?" Non, rien
de tout cela ne l'interessait tres-vivement. Sa question a lui etait
celle-ci:

"Combien paraitra-t-il aujourd'hui de feuilles nouvelles et de
pamphlets?" Alerte et cette pensee dans la tete, il parcourait aussitot
les rues de Paris, ecoutant les crieurs, s'arretant aux boutiques des
libraires, interrogeant les affiches, achetant tout, classant tout avec
un soin minutieux. He bien! cet homme particulier a rendu un grand
service. S'il se fut laisse entrainer comme tant d'autres par
l'ambition de la tribune, nous compterions un pale orateur de plus dans
un temps qui regorgeait deja de parleurs et d'hommes d'Etat; tandis que
la collection Deschiens a laquelle j'ai beaucoup puise pour ecrire
cette histoire etait a peu pres unique dans le monde. Malheureusement,
si je ne me trompe, cette collection a ete dispersee, apres la mort de
celui qui l'avait formee avec tant de zele et de perseverance.

Le second Empire ne tenait point du tout a enrichir notre Bibliotheque
nationale des archives de la Revolution Francaise.




II

LES GIRONDINS


L'_Histoire des Montagnards_ parut en meme temps que le premier volume
de l'_Histoire de la Revolution Francaise_ par Louis Blanc, l'_Histoire
des Girondins_ par Lamartine et l'_Histoire de la Revolution Francaise_
par Michelet.

Pourquoi ce titre: _Histoire des Montagnards_?

Est-ce a dire que les Girondins ne comptent point dans le mouvement
revolutionnaire? Aurions-nous par hasard ete insensible aux charmes de
leur eloquence? N'aurions-nous rien compris au caractere et aux
sublimes discours de Vergniaud, a l'esprit philosophique de Condorcet,
le revelateur de la loi du progres, a la fougue patriotique d'Isnard, a
l'energie de Barbaroux, a la science politique de Brissot, a
l'honnetete de Petion, a la grande ame de madame Roland? Etions-nous
tellement aveugle que nous eussions le parti pris de denigrer les
hommes de la Gironde au profit des hommes de la Montagne? Non, rien de
tout cela.

Les Girondins representent un cote de la Revolution Francaise, les
Montagnards en representent un autre; c'est cet autre cote que nous
avons voulu mettre en lumiere. Voila tout.

Autre consideration: les Girondins n'ont joue, dans le grand drame
revolutionnaire, qu'un role de courte duree. Non-seulement la Montagne
leur a survecu, mais encore c'est de cette cime formidable, au milieu
des eclairs et des tonnerres, que se sont reveles les oracles de
l'esprit moderne. De ces hauteurs sont parties la force et la lumiere.
A peine si les Girondins ont resiste; ils ont pali devant les
evenements; ils se sont effaces dans un rayon d'eloquence. Les
Montagnards au contraire ont renouvele entre eux, avec le pays et avec
le monde entier, la lutte des Titans. Foudroyes, ils ont enseveli la
Revolution dans les plis de leur drapeau, et apres eux la Republique
n'a plus ete qu'un fantome.

Lamartine lui-meme comprit tres-bien que les Girondins n'avaient point
tranche le noeud gordien de la Revolution: aussi, en depit du titre,
continua-t-il son histoire jusqu'au 9 thermidor.

On est convenu de regarder les Girondins comme des moderes et les
Montagnards comme des buveurs de sang. Fort bien; mais on oublie
peut-etre que ce sont les Girondins qui ont declare la guerre a toute
l'Europe et vote la mort du roi. La verite est qu'il faut etre logique:
si la Revolution Francaise etait, comme le croient encore certains
esprits faibles, une abominable levee de boucliers contre les dieux et
les lois eternelles du genre humain, il faudrait condamner tous les
hommes qui y ont participe, a quelque parti qu'ils appartiennent et
sous quelque banniere qu'ils se soient rallies a l'esprit du mal.

Le crime des Girondins fut d'avoir allume la guerre civile dans les
departements ou ils s'etaient refugies apres leur chute. Qu'on ait ete
injuste envers eux, je le veux bien; que les accusations portees contre
leur systeme politique fussent ou fausses ou exagerees, je l'admets
encore; que leur expulsion de l'Assemblee fut un acte illegal, je n'y
contredis point; mais si persecute que soit un parti, il n'a jamais le
droit d'armer les citoyens les uns contre les autres, surtout quand les
bataillons etrangers foulent sous leurs pieds le sol sacre de la
patrie.

Quoi qu'il en soit, ce livre n'a point ete dicte par un esprit
d'exclusion. Ne batissons point de petites eglises dans la grande unite
de la Revolution Francaise. L'histoire de ces jours de luttes,
d'antagonismes terribles et de haines violentes demande a etre ecrite
avec amour. Ce n'est point ici un paradoxe. Oui, il y avait une
sympathie immense, un elan passionne vers l'ideal, dans cette fureur du
bien public qui immolait tout a un principe. Il faut donc embrasser
d'un point de vue eleve cette epoque sinistre et glorieuse qui reunit
tous les contrastes. Le moment est venu d'amnistier les uns pour leur
ardent amour de la patrie, les autres pour leur devouement a
l'humanite. Ayons enfin le courage d'admirer ce qui fut grand dans tous
les partis et sous toutes les nuances. Parmi ceux que la Montagne
eleva, dans un jour de tempete, jusqu'au gouvernement du pays, je
dirais presque jusqu'a la dictature, il y en a qui ont sauve le
territoire de l'invasion etrangere, renouvele les institutions
sociales, ebauche une constitution, ecrase les factions abjectes dont
le triomphe aurait amene la perte de la France, assure le respect de la
souverainete nationale, retabli sur de larges bases les services
publics; apres avoir tout detruit, ils essayerent de tout reconstruire.
La vie de pareils hommes merite bien d'etre racontee et, quelles que
soient leurs fautes, la posterite les jugera en s'inclinant devant leur
memoire.

[Illustration: Louis XIV]

Nous ne promettons pas toutefois une rehabilitation systematique de la
Terreur ni des Terroristes. Il y a tels de leurs actes que rien ne peut
justifier. A chacun d'eux sa responsalbilite devant l'histoire. Loin de
nous cette froide theorie de la souverainete du but qui absout tous les
crimes au nom de la raison d'Etat. Nous n'admettrons jamais non plus
qu'on puisse rejeter sur les circonstances, sur la necessite des
temps, le fardeau des oeuvres sanglantes. Pas de fatalite: ce serait
une injure a la conscience humaine.

Ce que nous aimons chez les Montagnards, ce que nous defendrons, la
tete haute, ce sont les vrais principes de la Revolution Francaise. Ils
ont secouru le pauvre, releve le faible, protege l'enfant, delivre
l'opprime en frappant l'oppresseur; ils ont voulu regenerer les moeurs.

Agites dans l'opinion publique, comme ils l'avaient ete eux-memes dans
la vie, les hommes de la Montagne n'ont pu jusqu'ici degager leur
memoire de la tourmente qui les avait engloutis. Des voix
retentissantes insultent, depuis plus d'un siecle, leurs ombres
proscrites, tandis que d'autres les acclament avec enthousiasme. Il n'y
a peut-etre eu de mesure ni dans le blame ni dans l'eloge. Pour moi, je
me rejouis d'ecrire ces pages dans un moment calme (1847), ou l'opinion
se recueille et ou se prepare le jugement definitif de l'histoire.
Libre envers le pouvoir, libre meme envers les partis, sans autre
passion qu'un ardent amour du peuple, je me crois a meme de promettre
une chose grave et difficile a tenir, la verite.




CHAPITRE PREMIER

PRELUDES DE LA REVOLUTION FRANCAISE




I

Du sentiment religieux.--Principaux evenements de notre
histoire.--Comment les faits s'enchainaient les uns aux autres pour
amener un changement dans l'ordre politique et
social.--Affranchissement des communes.--Luther et Calvin.--La
Saint-Barthelemy.--Richelieu.--Louis XIV.--Louis XV.


L'histoire de la Montagne se lie etroitement a l'histoire de la
Revolution, laquelle se rattache a toute notre histoire de France.

Il nous faut donc renouer le fil des evenements.

Le point de vue religieux, presque absent au XVIIIe siecle des
speculations de l'esprit, a exerce, dans ces derniers temps, une grande
influence sur la direction des etudes historiques et sociales. Doit-on
s'en applaudir? doit-on s'en plaindre? Il faut du moins se tenir sur
ses gardes et se defendre contre les utopies. De nombreuses erreurs se
sont glissees dans les ouvrages qui ont trait a l'origine de la
democratie en France, et comme ces erreurs tendent a obscurcir une des
questions dominantes de la philosophie politique, il est utile de
signaler le mal. Quelques historiens envisagent la democratie moderne
comme le developpement necessaire des idees chretiennes; pour eux, la
Revolution Francaise est sortie tout armee de l'Evangile. [Note: Nous
avions en vue l'ecole de Buchez, dont l'importance etait alors
considerable.]

Les societes antiques rapportaient presque toutes leur fondation a un
dieu ou au fils d'un dieu. Peu s'en faut que les theodemocrates
n'arrivent, par un effort d'imagination, a la meme consequence. S'il
faut les en croire, c'est un dogme, une verite de foi qui a preside au
berceau des nations modernes. Jesus-Christ a ete le premier citoyen
francais, le precurseur de la _Declaration des droits_.

D'ou vient cette maniere de voir? Il existe assurement une certaine
conformite entre les doctrines de l'Evangile et celles de la Revolution
Francaise.

Dix-sept cents ans avant Voltaire, le fils d'un charpentier, dans un
temps ou plus de la moitie du genre humain etait esclave, ou la societe
s'appuyait sur une hierarchie de naissance, avait prononce ces paroles
memorables: "Vous etes tous freres, et vous n'avez qu'un pere qui est
la-haut." Cette relation entre les principes du christianisme et ceux
de la democratie n'avait point echappe aux hommes de 93. L'abbe Maury
et l'abbe Fouchet en firent le texte de touchantes homelies. On connait
le mot de Camille Desmoulins devant le tribunal revolutionnaire: "J'ai
l'age du sans-culotte Jesus, trente-deux ans." L'un des hommes qu'on
s'attend le moins a rencontrer sur ce terrain, Marat, qui n'etait point
devot, rend lui-meme justice sur ce point aux croyances chretiennes.
"Si la religion, dit-il, influait sur le prince comme sur ses sujets,
cet esprit de charite que preche le christianisme adoucirait sans doute
l'exercice de la puissance. Elle embrasse egalement tous les hommes
dans l'amour du prochain; elle leve la barriere qui separe les nations
et reunit tous les chretiens en un peuple de freres. Tel est le
veritable esprit de l'Evangile." Oui, mais cet esprit a-t-il ete
souvent applique au gouvernement des affaires humaines?

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