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NEW YORK, N.Y. -- Nathan Yungerberg, an accomplished model scout and professional child photographer is launching a nation-wide casting call to find the cover model for his highly anticipated book release, 'The Model Child: A Parents Guide to the Child Modeling Industry' (ISBN: 978-0-9817018-0-6).


Book: Histoires grises

E >> E. Edouard Tavernier >> Histoires grises

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Histoires grises.

By E. Edouard Tavernier.





HISTOIRES GRISES




Plutarque.


_L'honneur est une ile escarpee et sans bords, ou l'on ne peut plus
rentrer... quand on en est, par le fait des autres, trop souvent sorti._

(_Meditations sur Boileau_)


I.


Il s'appelait Plutarque. Ce nom lui avait ete donne un soir chez un
marchand de vins, a cause d'un livre qu'on lui voyait lire de temps en
temps et qu'il avait ramasse a la porte d'un lycee. On connaissait
l'homme; pour l'interpeller, il fallait bien un nom. C'etait son nom
maintenant pour de bon; il s'en accommodait: on se fait a tout.

La journee qui pour lui s'etait annoncee normale, c'est-a-dire ni bonne
ni mauvaise, avait particulierement bien fini. Il s'etait mis a
pleuvoir des arrosoirs, et en depit de l'opinion courante, la pluie
n'est pas une chose desagreable; grace a l'eau d'en haut, les trottoirs
ne sont pas encombres, les promeneurs et les sergents de ville ne
manifestent pas un interet particulier a ce que peuvent faire les
gueux; ceux-ci ont meme le loisir de s'arreter, dans leur promenade --
ce qui est deja bien -- sous une porte ou sous la tente d'un cafe --
ce qui est mieux encore parce que, des conversations qui s'engagent
nait la possibilite de rendre quelques services; les obliges ne
s'attardent pas en general a compter leur billon.

En passant place de la Republique, devant un petit hotel, Plutarque eut
le bonheur de voir attendre, dans le cadre de la porte, un homme
heureux, c'est-a-dire un ventre assez gros, barre d'une chaine de
montre en or, juche sur deux jambes gainees dans un pantalon soigne
finissant en souliers a guetres blanches, le tout surmonte d'une bonne
figure sous un chapeau melon nullement use. Ne voulant sans doute pas
ternir la joie de son ame ou tacher ses guetres, l'homme heureux avait
hele Plutarque pour un taxi. Peu de temps apres, Plutarque arrivait
dans un virage savant, a grande allure, debout sur le marchepied, les
mains cramponnees a la poignee. Avant de laisser refermer la portiere,
l'homme heureux avait mis quatre francs dans la main creuse que
Plutarque tendait poliment.

Cet homme etait evidemment disproportionne, aussi bien avec le service
rendu qu'avec les allures du client. Plutarque n'avait pas demande au
conducteur de faire le tour de la place pour laisser croire que ses
recherches avaient ete laborieuses. Quant au client, il avait l'air a
son aise, c'est vrai, mais ne devait pourtant pas etre un abonne de
l'Opera. Seulement, quand on est content...

Plutarque examina les pieces sous le reverbere, essaya de les rayer
l'une contre l'autre d'abord, puis avec l'ongle noir de son pouce. Les
deux epreuves ayant ete satisfaisantes, il les glissa dans la poche
gauche de sa veste; mais comme la doublure ne tenait pas beaucoup, il
les retint dans sa main qu'il ne retira pas.

Evidemment, le probleme changeait. La solution du manger et du dormir,
quand on n'a pas le sou, est completement differente de celle qu'on
peut lui donner quand on a de l'argent. Du coup, le travail
inconscient de la journee tendant a la preparation de la nuit devenait
superflu; c'est sur d'autres bases qu'il partait. Naturellement,
d'abord il mangerait, cela va de soi, et non un de ces bouillons
delaves qu'on vous donne dans les soupes de quartier ou dans les
patronages, mais des choses qu'on mache et qui resistent juste ce qu'il
faut: un _navarin-carotte_ par exemple. Et la pensee seule de ce mets
amenait du jus dans sa bouche. Puis il mangerait assis, boirait du vin
rouge et... bonheur supreme, coucherait seul. Cette derniere
perspective le ravissait delicieusement: une chambre a soi, avec une
place pour dormir, s'allonger sans qu'on vous marche dessus, ne rien
voir, ne rien entendre, pouvoir etre avec soi, comme dans la ballade,
mais couche. Il faut dire que le dortoir, la grange ou l'asile, c'est
bien a cela qu'on se fait le moins.

Il marchait, chiquant ces idees dans sa tete, sans remarquer qu'il
s'eloignait terriblement du marchand de vins et de l'hotel garni qu'il
s'etait fixe. Il ne s'apercevait pas non plus de la pluie qui avait
definitivement colle ses vetements sur sa peau. Ses souliers
beuglaient et giclaient si regulierement dans sa marche, que leur
chanson lui semblait naturelle comme le bruit d'une source ou le
battement d'un moteur. D'une porte d'usine ou elles attendaient, deux
filles haut retroussees l'apostropherent:

- Il a de quoi barboter! dit l'une.

L'autre commenta:

- Mais non, Monsieur porte du tissu anglais.

Plutarque, dans un sourire, sans s'arreter, salua; son geste dut etre
un peu trop courtois puisque les femmes decontenancees ne trouverent
rien a ajouter.

Il retourna, avec le sens de l'orientation qu'ont les gens ayant
souvent marche sans but, dans la ville; sans savoir du tout ou il
etait, il prit a gauche une petite rue deserte et mal pavee. Le
trottoir defonce brillait par places sous les becs de gaz tremblotants.
Des roues de voitures et des tonneaux qui sentaient l'acide etaient
ranges sur les cotes; une balayeuse municipale tendait ses bras vers la
lune. Plutarque parcourut de la meme allure d'autres rues semblables;
il ne se pressait pas, car personne ne l'attendait et puis il ne
trouvait pas qu'il eut encore assez faim.




II


Le souper fut quelconque. Arrive tard, Plutarque, ne trouvant plus
rien de pret, avait ete oblige de se rabattre sur une _croute garnier_
que la tenanciere composa sur le champ et rechauffa pour lui. La pate
etait detrempee et la sauce avait un gout auquel il fallait s'habituer.
Le debit etait presque vide. Seul, un mendiant dormait dans un coin
en attendant la sortie des concerts. On n'entendait que le bec de gaz
dont le manchon reniflait par intervalles reguliers comme un enrhume,
pendant que montait et tombait la lumiere.

Plutarque ne s'attarda pas. Il paya et sortit. Maintenant c'etait la
pensee de la chambre qui le hantait. L'hotel vers lequel il marchait
n'avait pas de nom. C'etait un immeuble long et bas, a un etage
seulement, une etrange vieille maison qu'on ne reparait plus, du temps
ou le quartier Caulaincourt etait de la peripherie, vieille bicoque,
que seule la speculation tenait encore debout sur ce terrain cher.
Au-dessus de la porte etroite s'etendait un grand bras de fer ou
s'accrochait une lanterne blanche; sur la vitre cassee on pouvait
deviner le mot _Hotel_. Plutarque s'engouffra dans le corridor et
monta quelques marches d'escalier jusqu'a la loge puante ou le menage
patron couchait sur un lit bas. Le tenancier se leva, devisagea son
client comme quelqu'un qui craint "les affaires"; puis, ayant percu la
taxe pour la chambre et la chandelle, il indiqua:

- La quatrieme a gauche en entrant.

Plutarque eprouvait une sensation de bien-etre en refermant la porte.
Des murs! plus d'espace commun a tous; pouvoir etendre son etre,
renferme d'habitude en lui-meme, jusqu'a la limite d'une chambre si
petite qu'elle fut. Pouvoir faire ce qu'on veut, tranquillement, sans
risquer aucun geste, aucune remarque, aucune reflexion. De joie, il
etira ses bras et cracha par terre, puis il s'etendit sur le vague
sommier, dont quelques ressorts jouaient encore, et se tint eveille
pour jouir de sa joie.

Il se rappelait qu'il avait deja passe deux nuits dans une chambre
semblable de cet hotel, un an ou dix-huit mois avant, il n'etait plus
absolument sur. Ses apprehensions d'alors lui revenaient. C'etait a
l'epoque descendante de sa carriere: il avait trouve, cette premiere
fois, la chambre crasseuse; l'odeur l'incommodait; les punaises le
mordaient; il avait peur de la porte qui ne fermait pas, des bruits
assourdis que l'on percevait a travers l'epaisse cloison. Aujourd'hui
il entendait partir des chambres voisines des vagissements qui avaient
beaucoup de chance d'etre de meme nature que ceux jadis entendus; une
autre generation de memes insectes s'appretait a le travailler; les
vieux relents tout au plus augmentes de puanteurs nouvelles flottaient
entre les murs, et cependant il etait bien maintenant, n'avait nulle
crainte et restait confondu de l'accoutumance et de la relativite.

Sa memoire n'avait rien oublie, et pourtant quel chemin il avait fait!
Ce soir, parce qu'il etait heureux, le passe triste lui revenait. Il
le retrouvait sans orgueil, sans acrimonie, presque dans les memes
dispositions ou il avait recu la pluie de tout a l'heure. Il se
revoyait tout enfant, propre, servi par des bonnes dans la petite
maison d'Angers ou il etait ne, et il se reconnaissait: ce n'etait pas
un autre, c'etait bien lui. Il suivait parfaitement la continuite, la
vie de famille ordonnee, ou l'on economisait en vivant bien; le college
ou il etait parmi les bons; puis Paris, le Quartier, les tavernes, les
femmes et, un jour, la minuscule faute initiale: avoir depense dans une
fete l'argent d'un examen. Tout de meme, quelle mentalite on peut
avoir encore dans la bourgeoisie en province, pour punir de telles
peccadilles avec des chatiments pareils. Il s'esclaffa tout seul et
sans amertume pensa: Cretins!

Il voyait, sans le moindre ressentiment, la figure austere de son pere,
conservateur des hypotheques.

'Je te dispense desormais de rentrer a la maison" furent les derniers
mots de la derniere lettre qu'il avait recue.

Apres, la degringolade etait venue rapidement. Quelques mois de vie a
credit pendant la recherche d'un ouvrage qu'on ne trouve pas parce
qu'on n'en avait pas avant; la saisie des malles. On demeure encore un
Monsieur juste le temps que durent les habits qu'on a sur soi,
c'est-a-dire tres peu. Quand on couche dehors et qu'on ne change pas,
on use tellement. Apres on a faim. Un beau jour on ouvre les
portieres, on vend des fleurs et n'importe quoi, tout ce qui se
presente. Alors, c'est invraisemblable, ca ne change plus. A tout
prendre, d'ailleurs, dans les circonstances normales, c'est une vie
comme une autre, pas meilleure et pas pire non plus; comme dans toutes
les vies, il y a de bons et de mauvais moments.

Pendant qu'il laissait passer ses reflexions, sa porte s'ouvrit
doucement et soudain la lumiere de la chambre s'augmenta de la lueur
d'une seconde bougie. Plutarque vit un homme d'age moyen, assez bien
vetu, qui s'excusa :

- Pardon.

Plutarque fut contrarie. Il avait paye, ce n'etait pas pour qu'on
vienne le voir et lui dire "pardon". Trop habitue a ne pas gaspiller
l'heure bonne en recriminations, il ne se laissa point pourtant
absorber par ce petit inconvenient, et ne perdit pas une minute a se
demander ce que cet homme bien habille pouvait venir faire dans cet
hotel. Il lui interessait peu de savoir si son visiteur commencait la
phrase descendante par laquelle lui-meme avait passe, si c'etait un
policier ou un detraque vicieux a la recherche d'une combinaison
extraordinaire. Dans son monde a lui, comme on ne s'etonne plus, on ne
s'occupe guere des affaires des autres: les siennes suffisent.

La pluie dehors battait une charge sur le toit de zinc, et la classique
et sadique satisfaction de sentir qu'on est a l'abri soi-meme pendant
que les autres pataugent, l'envahissait. Malheureusement, depuis un
moment des tranchees agacantes lui tenaillaient le ventre, de plus en
plus lancinantes. Il pensa que c'etait la _croute garnier_ ou au moins
la sauce qui faisait des difficultes pour passer. Comme il n'y a rien
de tel pour digerer que le sommeil, il souffla sa chandelle et
s'endormit presqu'au commandement, ainsi qu'il etait accoutume par les
necessites de ses nuits non tranquilles.

Sa penible digestion le reveilla. Il faisait encore noire dans la
chambre. Maintenant il avait chaud et ses tempes battaient. Il alluma
sa bougie; comme decidement ca n'allait pas dans cette atmosphere
etouffee, il eprouva le besoin de respirer, se leva et sortit dans le
couloir obscur. Presse, son pied buta dans quelque chose et il
s'allongea sur un corps couche la; sa figure toucha une figure et a la
lueur de sa bougie qui coulait sur le plancher, il reconnut l'homme qui
avait ouvert sa porte. Le visage etait congestionne, les yeux vicieux
gonfles; sur la bouche s'etait figee une fraise de sang. Plutarque fit
un retablissement sur ses mains, se redressa et sans la moindre
hesitation, feutrant son pas, a croire qu'il foulait de la mousse, il
marcha vers la porte, cria:

- Cordon...

et sortit.

Dehors, il ne se hata pas, tourna a tous les carrefours rencontres,
decide a aller loin, tres loin dans le quartier qu'il se rappellerait
en route avoir le moins frequente. C'etait a peine si son coeur
battait plus vite. Il n'avait plus du tout mal au ventre.

L'homme etait-il mort ou vivant dans le couloir de l'hotel? C'etait
encore "une affaire des autres". Mais allait-on l'impliquer dans
l'affaire, le cueillir lui-meme? C'etait bien le motif qui l'avait
fait fuir, mais qu'y pouvait-il? C'etait oui ou non. Il fallait se
donner toutes les chances. Apres tout, en dehors des formalites, des
discussions, de l'audience, bien au fond, la prison ne change pas tant
les choses. Il se rappelait la caserne. Toujours des avantages et des
inconvenients, comme dans toutes les vies, comme dans la maraude, de
plus on est nourri, somme toute... et loge.




III

Il faisait noir encore quand il arriva aux Gobelins. C'etait la qu'il
avait pense elire domicile, parce que quand on est gueux, a la
difference des bourgeois, on ne demeure pas dans une maison ou dans une
rue, mais dans un quartier tout entier. Dans le petit bar qui venait
de s'ouvrir, il avait presque pris cette decision, assis devant un vin
blanc, lorsqu'un souvenir lui revint. Un ancien camarade a lui, du
temps ou il etait etudiant, le fils d'un notaire de Provence, s'etait
etabli cremier dans ce quartier, apres un mariage assez drole avec
Ginette, une grande brune qui allait au Bullier. Celui-la avait herite
cinq mille francs d'une tante; la fille, qui avait le sens de la vie,
avait exige l'abandon des carrieres liberales, en telle sorte que son
epoux n'avait descendu que de quelques crans. Plutarque n'avait pas
idee de l'endroit ou se trouvent la boutique, il avait appris seulement
que les affaires de son ami marchaient et que Ginette avait eu deux
jumelles. Cette possibilite de les rencontrer etait encore trop pour
lui; il prit brusquement le parti de s'installer ailleurs et repartit
aussitot de ce pas lent, cadence et rasant le sol qu'ont tous les
chemineaux du monde.

Le petit jour piquait quand il s'approchait d'Auteuil. Il avait suivi
les bords de la Seine. Une vague buee flottait sur le fleuve qui
sentait la maree. Le froid du premier matin pincait. Plutarque se
promena un moment, puis, sous le regard d'un agent de police, passa la
porte du marche. Les boutiques etaient deja installees. Les carottes,
les choux, les salades et les petites bottes de radis etaient bien
ranges dans les caisses de bois. Il y avait du poisson, de la
boucherie, de la charcuterie, du gibier, du fromage, des fruits, des
fleurs, des asperges en branche, de tout ce qui se mange, et en grande
quantite, de quoi faire crever des milliers de bedaines. Les vendeuses
et les marchands parlaient doucement, etaient serieux; on sentait toute
la gravite de ces actes de vendre et d'acheter pour ce petit peuple de
travailleurs.

Comme Plutarque etait en train de considerer un chapelet de saucisses,
se demandant si on les mangeait crues et si on les vendait au detail,
il s'entendit appeler:

"Dites, l'homme, vous voudriez pas m'aider?..."

C'etait une grosse cuisiniere deja vieille, une large figure epaisse et
resignee. Elle portait un panier plein sous un bras et deux autres
vides dans une main. Plutarque la debarrassa du tout et la suivit a
travers les petites allees, pendant qu'elle tatait, marchandait et
quelquefois achetait. Son marche dura bien une heure. Plutarque
s'etonnait qu'on put avoir besoin de tant, meme dans une grosse maison.
Il en avait bientot plein sa charge et avait du enlever sa ceinture
pour tenir deux fardeaux dans une main.

- Maintenant c'est fini, dit la femme, suivez-moi.

Et elle le dirigea non loin de la vers le centre de la place d'ou
partait le tramway.

En marchant, elle se plaignait du prix des choses.

- Et encore vous avez vu la premiere marchande, commentait-elle,
voulait me les faire vingt-cinq sous!

Plutarque avait appris a se mettre dans la peau des roles; il repondit:

- Ne m'en parlez pas, c'est une misere, on ne sait plus, on ne sait
plus... et on a bien du mal.

La femme aima cette humilite approbative; elle aima la prevenance de
son porteur parce que, de lui-meme, il avait offert d'attendre le
tramway pour faire passer les paniers. C'est pourquoi peut-etre elle
lui donna un franc.

Quand le vehicule partit, Plutarque enleva poliment sa casquette. De
l'imperiale la femme lui cria:

- "Si vous etes la, demain...

La magie des mots est telle que cette phrase le troubla. Jusque-la,
Plutarque avait fait la comedie de circonstance: comme il jouait le
sans-travail assasin aux Champs-Elysees quand la nuit venait, ou le
pieux mendiant a la porte des eglises et la gouape le matin a la sortie
des cabarets, il savait faire le malheureux. Maintenant dans les
derniers grincements et les appels du timbre qu'on entendait affaiblis,
quand, au bout de l'avenue, le tramway n'etait plus qu'une miniature
semblable a un jouet d'enfant, il restait a arpenter le refuge.

Tant de temps s'etait passe qu'on ne lui avait pas dit "a demain".
Cette idee qu'on accrochait sa vie du jour a celle qui viendrait,
l'etonnait d'abord; penser que la grosse femme ne s'etait pas rendu
compte de l'instabilite de ses occupations finit par l'amuser. Il en
sourit pendant qu'il marchait.

La journee etait belle, il poussa une pointe jusqu'a l'entree du Bois;
derriere un bouquet d'arbres, une petite pelouse le tenta; son sommeil
avait du retard. Dans l'herbe encore humide, il s'allongea, la
casquette sur la figure, la pointe des pieds en l'air; il s'endormit.

Dans l'apres-midi, a la sortie des courses, il fit quatre francs. Le
soir il s'offrit un bon petit diner et trouva non loin du marche une
chambre ou pour vingt-cinq centimes on pouvait aller passer la nuit
avec trois autres passagers: le luxe de dormir seul ne lui avait
decidement pas assez reussi. Il se leva le dernier au matin, proposa
au logeur de balayer la chambre et le couloir. Cette offre fut
acceptee; on lui rendit deux sous et de la consideration.

Au marche il penetra encore sous l'oeil de l'agent et se rendit a la
boutique de la boucherie par ou la cuisiniere lui avait dit debuter.
Il n'attendit pas. Elle le reconnut a peine, mais n'hesita pas a lui
confier ses paniers. Comme la veille, ils firent ensemble le tour des
etalages, lui attendant en silence pendant les pourparlers, se
contentant d'approuver du coin de l'oeil les arguments de la femme
quand elle se plaignait qu'on l'ecorchait. En route pour le tramway,
ils echangerent encore quelques paroles. Elle lui apprit qu'elle
servait dans un institut de demoiselles, qu'il y avait plus de dix-huit
personnes a table, que les pensionnaires etaient de familles riches et
beaucoup d'autres details lesquels, en depit de tout l'interet qu'il
montrait, etaient completement indifferents a Plutarque. Sur le
refuge, elle eut une remarque desagreable:

- Je vous ai donne un franc hier; c'etait la premiere fois, mais c'est
beaucoup.

- Je sais bien, repondit-il, c'est beaucoup de bonte de votre part;
tout de meme, si ca ne vous faisait pas defaut a vous, on a tant de
difficultes...

La femme redonna vingt sous, ce qui creait la fixite du tarif. Il fit
encore passer les paniers sur la voiture apres avoir recu son prix, ce
qui constituait une sorte de service gratuit et de remerciement. Il
enleva comme la veille sa casquette au moment du depart et entendit une
commere sur la plateforme qui soulignait son geste:

- Eh bien, Madame, j'espere que vous avez un porteur poli, c'est si
rare aujourd'hui.

Cette remarque etant un hommage indirect a la facon dont la
bienfaitrice traitait son homme, elle dit plus gentiment que hier
encore:

- A demain.

Cette fois Plutarque reprima une veritable envie de rire. Ah! mais
c'etait un metier alors. A vrai dire, tous les jours -- car il faut
bien qu'elles mangent les demoiselles -- il etait embauche. Le soir,
il retourna souper dans la meme maison, chez un marchand de bois dont
la nourriture l'avait satisfait; il coucha dans le meme hotel, et
commenca une vie toute differente de celle qu'il trainait auparavant.

Les jours qui suivirent ameliorent encore sa situation. Il avait
bientot acquis la confiance de la vieille, faisait avant son arrivee le
tour des boutiques, voyait la marchandise et s'enquerait des prix. Les
marchands ne l'aimaient pas, mais l'estimaient. La cuisiniere, en
arrivant, ecoutait son rapport; meme quelquefois lui laissait de
petites sommes pour profiter des premieres occasions le lendemain. Il
s'acquittait consciencieusement de ces missions de confiance, ne
majorant les prix que dans une proportion tres modeste, tres admise,
sous le nom d'escompte, par le personnel achetant d'ordinaire.

Il s'etait debrouille aussi dans l'organisation de sa vie. Pour la
nourriture, il avait obtenu d'aider au service le soir, moyennant quoi
on lui donnait pour rien, a la fermeture de l'etablissement, un repas,
c'est-a-dire une soupe chaude, un peu de restes, une miche et souvent
un verre de vin. A l'hotel, il balayait et arrosait tout le second
etage reserve aux gens de passage et l'escalier en entier; ce service
etait remunere par le droit de coucher dans un lit veritable, dans la
chambre a deux lits de la bonne. Plutarque y dormait seul la plupart
du temps; sa compagne apportant une regularite surprenante dans
l'irregularite d'une conduite agitee, decouchait presque toutes les
nuits. Rapidement il etait redevenu l'homme d'un certain ordre. Il
montait se coucher aussitot son souper mange et son travail fini. Sa
chambre etait l'objet de soins minutieux, toujours balayee et arrosee,
meme les affaires de sa compagne etaient mises en place par lui --
c'etait le seul moyen de n'en pas etre encombre --. La cuvette de zinc
avait ete garnie de bouts de corde dechiquetes, en telle sorte qu'elle
pouvait encore parfaitement servir. Une caisse, au pied de son lit,
avait recu des charnieres et un cadenas: c'etaient "ses affaires".
Pour le moment elle ne contenait guere que des aiguilles, du fil et un
bout de savon, mais Plutarque fermait son bien le matin en sortant et
emportait sa clef. Quand il rentrait, il comptait son avoir. Assis
sur son lit il denouait, entre ses jambes, un bout de chiffon qui
renfermait sa fortune. Ses economies augmentaient, il s'etait impose
de ne depenser que la grappille; tous les soirs, il ajoutait au moins
son franc, et les choses allaient assez bien, puisqu'en payant un repas
de midi, un peu de tabac et quelques verres, -- en ne se refusant pas
grand chose -- son gain regulier s'amassait.

La pensee lui venait d'acheter des vetements. Plusieurs courses chez
les fripiers des environs lui donnaient une idee exacte du prix des
choses. Trois objets le sollicitaient; d'abord des souliers, sur les
siens les pieces ne tenaient plus bien; ensuite une chemise, la sienne,
en lambeaux et moisie par place, aurait gagne a avoir une rechange
permettant un lavage et une reparation; enfin, une casquette. Ce
troisieme desir surtout l'obsedait.

Il n'aurait ose l'avouer a personne, il ne s'agissait pas d'une
casquette ordinaire, celle qu'il avait etant assez bonne d'ailleurs,
mais bien d'une casquette neuve, flambante, qu'il avait vue a la
devanture du chapelier des chemins de fer. Le couvre-chef avait une
calotte bleu-ciel et, au turban de velours noir, etait brode, en
lettres d'argent le mot : "COMMISSIONNAIRE". Coiffe de la sorte, il
lui semblait que sa situation serait definitivement assise, que les
pourboires seraient forcement plus gros, qu'on le reconnaitrait dans la
rue et qu'il se constituerait une clientele attiree. Le marchand en
demandait douze francs, c'etait beaucoup.

Le soir, apres avoir fait ses comptes, sitot qu'il etait dans sa
couverture, il y pensait. Finalement, hesitant, il n'achetait rien; il
se contentait pendant le jour, apres le dejeuner, de reparer les trous
nouveaux de ses effets par des reprises savantes, qu'il cousait
peniblement, en tirant la langue pour mieux faire, comme un enfant a
ses premiers travaux d'ecriture.

Tout de meme, quand il regardait en arriere, quels changements dans sa
vie d'avant. Maintenant ses jours passaient reguliers, tous pareils,
sans imprevu et sans inquietude. A table, en s'asseyant, il lui
arrivait d'avoir bon appetit, mais il ne retrouvait plus jamais la
desagreable sensation de la faim. Autrefois, cette douleur lui etait
familiere, de plus en plus tenace, avec cette crampe particuliere
qu'elle declanche en nous et qui fait marcher, chercher, se fatiguer a
mesure que les forces physiques diminuent; il se rappelait les
premieres bouchees qu'on mange apres avoir eu faim, bouchees qui sont
sans gout et qui font au passage, quand on les avale, l'impression de
corps etrangers ne se desagregeant pas.

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