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New Philadelphia Book Publisher Highlights Local Talent
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FlatSigned Press Alleges Don Imus Remarks Damage Legacy of President Gerald R. Ford
NEW YORK, N.Y. -- Nathan Yungerberg, an accomplished model scout and professional child photographer is launching a nation-wide casting call to find the cover model for his highly anticipated book release, 'The Model Child: A Parents Guide to the Child Modeling Industry' (ISBN: 978-0-9817018-0-6).


Book: Etudes Litteraires XVIIIe siecle.

E >> Emile Faguet >> Etudes Litteraires XVIIIe siecle.

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EMILE FAGUET

DE L'ACADEMIE FRANCAISE



ETUDES LITTERAIRES

DIX-HUITIEME SIECLE

PIERRE BAYLE--FONTENELLE
LE SAGE--MARIVAUX--MONTESQUIEU
VOLTAIRE--DIDEROT--J.J. ROUSSEAU
BUFFON--MIRABEAU--ANDRE CHENIER.



AVANT-PROPOS

Ce volume, comme ceux que j'ai donnes precedemment, s'adresse
particulierement aux etudiants en litterature. Ils y trouveront les
principaux ecrivains du XVIIIe siecle analyses plutot en leurs idees
qu'en leurs procedes d'art. C'etait un peu une necessite de ce sujet,
puisque les principaux ecrivains du XVIIIe siecle sont plutot des hommes
qui ont pretendu penser que de purs artistes. L'exposition devient toute
differente, et a comme d'autres lois, selon que le critique s'occupe des
deux grands siecles litteraires de la France, qui sont le XVIIe et le
XIXe, ou des temps ou l'on s'est attache surtout a remuer des questions
et a poursuivre des controverses.

Du reste, quelque interessant qu'il soit a bien des egards, le XVIIIe
siecle paraitra, par ma faute peut-etre, peut-etre par la nature des
choses, singulierement pale entre l'age qui le precede et celui qui le
suit. Il a vu un abaissement notable du sens moral, qui, sans doute, ne
pouvait guere aller sans un certain abaissement de l'esprit litteraire
et de l'esprit philosophique; et, de fait, il semble aussi inferieur,
au point de vue philosophique, au siecle de Descartes, de Pascal et de
Malebranche, qu'il l'est, au point de vue litteraire, d'une part
au siecle de Bossuet et de Corneille, d'autre part au siecle de
Chateaubriand, de Lamartine et de Hugo. Cette decadence, tres relative
d'ailleurs, et dont on peut se consoler, puisqu'on s'en est releve, a
des causes multiples dont j'essaie de demeler quelques-unes.

Un homme ne chretien et francais, dit La Bruyere, se sent mal a l'aise
dans les grands sujets. Le XVIIIe siecle litteraire, qui s'est trouve si
a l'aise dans les grands sujets et les a traites si legerement, n'a
ete ni chretien ni francais. Des le commencement du XVIIIe siecle
l'extinction brusque de l'idee chretienne, a partir du commencement du
XVIIIe siecle la diminution progressive de l'idee de patrie, tels ont
ete les deux signes caracteristiques de l'age qui va de 1700 a 1790.
L'une de ces disparitions a ete brusque, dis-je, et comme soudaine;
l'autre s'est faite insensiblement, mais avec rapidite encore, et, en
1750 environ, etait consommee, heureusement non pas pour toujours.

J'attribue la diminution de l'idee de patrie, comme tout le monde, je
crois, a l'absence presque absolue de vie politique en France depuis
Louis XIV jusqu'a la Revolution. Deux etats sociaux ruinent l'idee ou
plutot le sentiment de la patrie: la vie politique trop violente, et la
vie politique nulle. Autant, dans la fureur des partis excites creant
une instabilite extreme dans la vie nationale et comme un etourdissement
dans les esprits, il se produit vite ce qu'on a spirituellement appele
une "emigration a l'interieur", c'est-a-dire le ferme dessein chez
beaucoup d'hommes de reflexion et d'etude de ne plus s'occuper du pays
ou ils sont nes, et en realite de n'en plus etre;--autant, et pour les
memes causes, dans un etat social ou le citoyen ne participe en aucune
facon a la chose publique, et au lieu d'etre un citoyen, n'est, a vrai
dire, qu'un tributaire, l'idee de patrie s'efface, quitte a ne se
reveiller, plus tard, que sous la rude secousse de l'invasion. C'est ce
qui est arrive en France au XVIIIe siecle. Fenelon le prevoyait tres
bien, au seuil meme du siecle, quand il voulait faire revivre l'antique
constitution francaise, et, par les conseils de district, les conseils
de province, les Etats generaux, ramener peuple, noblesse et clerge,
moins encore a participer a la chose nationale qu'a s'y interesser[1].
Et on se rappellera qu'a l'autre extremite de la periode que nous
considerons, la Revolution francaise a ete tout d'abord cosmopolite, et
non francaise, a songe "a l'homme" plus qu'a la patrie, et n'est devenue
"patriote" que quand le territoire a ete Envahi.

[Note 1: Voir notre _Dix-septieme Siecle_, article Fenelon. (Societe
francaise d'Imprimerie et de Librairie.)]

Quoi qu'il en soit des causes, c'est un fait que la pensee du
XVIIIe siecle n'a ete aucunement tournee vers l'idee de patrie, que
l'indifference des penseurs et des lettres a l'endroit de la grandeur
du pays est prodigieuse en ce temps-la, et que la langue seule qu'ils
ecrivent rappelle le pays dont ils sont. Cela, meme au point de
vue purement litteraire, n'aura pas, nous le verrons, de petites
consequences.

La disparition de l'idee chretienne a des causes plus multiples
peut-etre et plus confuses. La principale est tres probablement ce qu'on
appelle "l'esprit scientifique", qui existait a peine au XVIIe siecle,
et qui date, decidement, en France, de 1700. La "philosophie" du XVIIIe
siecle n'est pas autre chose, et quand les auteurs de ce temps disent
"esprit philosophique", c'est toujours esprit scientifique qu'il
faut entendre. Le XVIIe siecle avait ete peu favorable a l'esprit
scientifique, et meme l'avait dedaigne. Il etait mathematicien et
"geometre", non scientifique a proprement parler. Il etait mathematicien
et geometre, c'est-a-dire aimait la science purement _intellectuelle_
encore, et que l'esprit seul suffit a faire; il n'aimait point la
science realiste, qui a besoin des choses pour se constituer, et qui se
fait, avant tout, de l'observation des choses reelles. "_Les hommes ne
sont pas faits pour considerer des moucherons_, disait Malebranche, _et
l'on n'approuve point la peine que quelques personnes se sont donnee
de nous apprendre comment sont faits certains insectes, et la
transformation des vers, etc... Il est permis de s'amuser a cela quand
on n'a rien a faire et pour se divertir_."--Pour les esprits les plus
philosophiques et les plus austeres, de telles occupations n'etaient
pas meme un "divertissement permis". C'etaient une forme de la
concupiscence, _libido sciendi, libido oculorum_, un veritable peche, et
une subtile et funeste tentation; c'etait, pour parler comme Jansenius,
une "_curiosite toujours inquiete, que l'on a palliee du nom de science.
De la est venue la recherche des secrets de la nature qui ne nous
regardent point, qu'il est inutile de connaitre, et que les hommes ne
veulent savoir que pour les savoir seulement_."--Litterature, art,
philosophie, metaphysique, theologie, science mathematique et tout
intellectuelle, voila les differentes directions de l'esprit francais au
XVIIe siecle.

Mais, vers la fin de cet age, par les recits des voyageurs, par la
medecine qui grandit et que le developpement de la vie urbaine invite
a grandir, par le _Jardin du roi_ qui sort de son obscurite, par
l'Academie des sciences fondee en 1666, par Bernier, Tournefort,
Plumier, Feuillee, Fagon, Delance, Duvernay, les sciences physiques et
naturelles deviennent la preoccupation des esprits. Elles profitent,
pour devenir populaires, de la decadence des lettres et de la
philosophie, de cette sorte de vide intellectuel qui n'est que trop
apparent de 1700 a 1720 environ; elles deviennent meme a la mode, et les
femmes savantes ont partout remplace les precieuses, et les presidents
a mortier en leurs academies de province ne dedaignent point de
"considerer des moucherons" et de dissequer des grenouilles. Elles ont
cause gagnee en 1725 et ont deja donne son pli a l'esprit du siecle.
Comme il arrive toujours a l'intelligence humaine, trop faible pour voir
a la fois plus d'un cote des choses, la science nouvelle parait toute la
science, semble apporter avec elle le secret de l'univers, et relegue
dans l'ombre les explications theologiques, ou metaphysiques ou
psychologiques qui en avaient ete donnees. Tout sera explique desormais
par les "lois de la nature", le surnaturel n'existera plus, _l'humain_
meme disparaitra; plus de metaphysique, plus de religion; et jusqu'a la
morale, qui n'est pas dans la nature, n'etant que dans l'homme, finira
elle-meme par etre consideree comme le dernier des "prejuges".

Ajoutez a cela des causes historiques dont la principale est la funeste
et a jamais detestable revocation de l'Edit de Nantes. Encore que le
protestantisme n'ait nullement ete, en ses commencements et en son
principe, une doctrine de libre examen, une religion individuelle,
insensiblement et indefiniment ployable jusqu'a se transformer par
degres en pur rationalisme, encore est-il qu'il etait dans sa destinee
de devenir tel. Il a ete, chez les peuples qui l'ont adopte, un passage,
une transition lente d'une religion a un etat religieux, et d'un etat
religieux a une simple disposition spiritualiste. Ce passage progressif
et lent eut pu avoir lieu en France comme ailleurs, sans la proscription
des protestants sous Louis XIV. La Revocation a eu, comme toute mesure
intransigeante, des consequences radicales; elle a supprime les
transitions, et jete brusquement dans le "libertinage" tous ceux qui
auraient simplement incline vers une forme de l'esprit religieux plus a
leur gre. Ce n'est pas en vain qu'on declare qu'on prefere un athee a un
schismatique. A parler ainsi, on reussit trop, et ce sont des athees que
l'on fait.

Pour ces raisons, pour d'autres encore, moins importantes, comme le
trouble moral qu'ont jete dans les esprits la Regence et les scandales
financiers de 1718, le XVIIIe siecle a, des son point de depart,
absolument perdu tout esprit chretien.

Ni chretien, ni francais, il avait un caractere bien singulier pour un
age qui venait apres cinq ou six siecles de civilisation et de culture
nationales; il etait tout neuf, tout primitif et comme tout brut. La
tradition est l'experience d'un peuple; il manquait de tradition, et
n'en voulait point. Aussi, et c'est en cela qu'il est d'un si grand
interet, c'est un siecle enfant, ou, si l'on veut, adolescent. Il a
de cet age la fougue, l'ardeur indiscrete, la curiosite, la malice,
l'intemperance, le verbiage, la presomption, l'etourderie, le manque
de gravite et de tenue, les polissonneries, et aussi une certaine
generosite, bonte de coeur, facilite aux larmes, besoin de s'attendrir,
et enfin cet optimisme instinctif qui sent toujours le bonheur
tout proche, se croit toujours tout pres de le saisir, et en a
perpetuellement le besoin, la certitude et l'impatience.

Il vecut ainsi, dans une agitation incroyable, dans les recherches,
les essais, les theories, les visions, et, l'on ne peut pas dire les
incertitudes, mais les certitudes contradictoires. Il avait tout coupe
et tout brule derriere lui: il avait tout a retrouver et a refaire. Il
touchait, du moins, a tous les materiaux avec une fievre de decouverte
et une naivete d'inexperience a la fois touchante et divertissante,
reprenant souvent comme choses nouvelles, et croyant inventer, des idees
que l'humanite avait cent fois tournees et retournees en tous sens,
et ne les renouvelant guere, parce qu'avant de les trancher il ne
commencait pas par les bien connaitre. Il est peu d'epoque ou l'on ait
plus improvise; il en est peu ou l'on ait invente plus de vieilleries
avec tout le plaisir de l'audace et tout le ragout du scandale.

Cherchant, discutant, imaginant et bavardant, le XVIIIe siecle est
arrive a ses conclusions, tout comme un autre. Il est tombe, a la fin, a
peu pres d'accord sur un certain nombre d'idees. Ces idees n'etaient pas
precisement les points d'aboutissement d'un systeme bien lie et bien
conduit; c'etaient des protestations; elles avaient un caractere
presque strictement negatif; ce n'etait que le XVIIIe siecle prenant
definitivement conscience nette de tout ce a quoi il ne croyait pas
et ne voulait pas croire. Revelation, tradition, autorite, c'etait le
christianisme; raison personnelle, puissance de l'homme a trouver la
verite, liberte de croyance et de pensee, mepris du passe sous le nom de
loi du progres et de perfectibilite indefinie, ce fut le XVIIIe siecle,
et cela ne veut pas dire autre chose sinon: il n'y a pas de revelation,
la tradition nous trompe, et il ne faut pas d'autorite.--Par suite,
grand respect (du moins en theorie) de l'individu, de la personne
humaine prise isolement: puisque ce n'est pas la suite de l'humanite qui
conserve le secret, mais chacun de nous, celui-ci ou celui-la, qui peut
le decouvrir, l'individu devient sacre, et on lui reporte l'hommage
qu'on a retire a la tradition.--Par suite encore, tendance generale a
l'idee, un peu vague, d'egalite, sans qu'on sut exactement laquelle,
entre les hommes. A cette tendance bien des choses viennent contribuer:
l'egalite _reelle_ que le despotisme a fini par mettre dans la nation
meme, jadis hierarchisee si minutieusement; l'egalite financiere
relative que l'appauvrissement des grands et l'accession des bourgeois a
la fortune commence a etablir; plus que tout l'horreur de _l'autorite_,
toute autorite, ou spirituelle ou materielle, ne se constituant, ne se
conservant surtout, que par une hierarchie, ne pouvant descendre du
sommet a toutes les extremites de la base que par une serie de pouvoirs
intermediaires qui du cote du sommet obeissent, du cote de la base
commandent, ne subsistant enfin que par l'organisation et le maintien
d'une inegalite systematique entre les hommes.

Et ces differentes idees, aussi antichretiennes qu'antifrancaises, je
veux dire egales protestations contre le christianisme tel qu'il avait
pris et garde forme en France, et contre l'ancienne France elle-meme
telle qu'elle s'etait constituee et amenagee, devinrent, peu a peu,
comme une nouvelle religion et une foi nouvelle; car le scepticisme
n'est pas humain, je dis le scepticisme meme dans le sens le plus eleve
du mot, a savoir l'examen, la discussion et la recherche, et il faut
toujours qu'un peuple se serre et se ramasse autour d'une idee a
laquelle il croie, autour d'une conviction; et jure et espere par
quelque chose. Le XVIIIe siecle devait trouver au moins une religion
provisoire a son usage; et la verite est qu'il en a trouve deux.

Il a fini par avoir la religion de la raison et la religion du
sentiment.

C'etaient deux formes de cet _individualisme_ qui lui etait si cher.
Autorite, tradition, conscience collective et continue de l'humanite
sont sources d'erreur. Que reste-t-il? Que l'homme, isolement, se
consulte lui-meme; "_que chacun, dans sa loi, cherche en paix la
lumiere_"; que chacun interroge l'oracle personnel, l'etre spirituel
qui parle en lui.--Mais lequel? Car il en a deux: l'un qui compare,
combine, coordonne, conclut, obeit a une sorte de necessite a
laquelle il se rend et qu'il appelle l'evidence, et celui-ci c'est la
raison;--l'autre, plus prompt en ses demarches, qui fremit, s'echauffe,
a des transports, crie et pleure, obeit a une sorte de necessite qu'il
appelle l'emotion; et celui-ci c'est le sentiment. Auquel croire? Le
XVIIIe siecle a repondu: a tous les deux. Il s'est partage: les tendres
ont ete pour le sentiment, les intellectuels pour la raison. Les hommes
ont ete plutot de la religion de la raison, les femmes de la religion du
sentiment. Rationalisme et sensibilite ont regne parallelement vers
la lin de cet age, se reconnaissant bien pour freres, en ce qu'ils
derivaient de la meme source qui n'est autre qu'orgueil personnel et
grande estime de soi, mais freres ennemis, qui se defiaient fort l'un de
l'autre en s'apercevant qu'ils menaient aux conclusions, aux regles de
conduite, aux morales les plus differentes; et aussi, dans les esprits
communs et peu capables de discernement, dans la foule, freres ennemis
vivant cote a cote, prenant tour a tour la parole, melant leurs voix
en des phrases obscures autant que solennelles; dieux invoques en meme
temps d'une meme foi indiscrete et d'un meme enthousiasme confus.

N'importe, c'etaient des enthousiasmes, des cultes, des elevations, des
manieres de religions en un mot; car tout sentiment desinteresse a deja
un caractere religieux. De l'instrument meme dont il s'etait servi pour
detruire la religion traditionnelle, le XVIIIe siecle avait fini par
faire une religion nouvelle, et la pensee humaine avait parcouru le
cercle qu'elle parcourt toujours.--De meme le sentiment, la passion,
severement refoules, et tenus en suspicion comme dangereux par la
religion traditionnelle, apres avoir proteste contre elle et reclame
leurs droits (avec Vauvenargues, par exemple) de protestataires, puis
d'insurges, etaient devenus dogmes eux-memes et religions, et le cercle,
de ce cote-la aussi, etait parcouru.

Entre ces deux divinites nouvelles et les deux groupes de leurs
croyants, restaient en grand nombre, et resterent toujours, ceux que
l'evolution de pensee que je viens d'indiquer n'avait pas entraines
jusqu'a son terme, les hommes du "pur" XVIIIe siecle, les hommes a la
d'Holbach, qui s'en tenaient a la pure negation, et qui se refuserent a
n'abandonner un culte que pour en embrasser un autre.--Plus tard et la
pure et simple negation, comme trop seche et trop attristante; et le
sentiment et la raison, comme choses trop evidemment individuelles, et
qui sont trop autres d'un homme a un autre, pour etre de vrais liens des
ames, _relligiones_, et soupconnees de n'etre devenues des divinites
que par un effort singulier et un coup de force d'abstraction, devaient
cesser d'exercer un empire sur les esprits; et l'on s'essaya a revenir a
l'ancienne foi, ou a se mettre en marche vers d'autres solutions encore
ou expedients.

Mais il etait important de marquer la derniere borne du stade parcouru
par le XVIIIe siecle, et celle surtout ou il a comme "tourne". On a fait
remarquer, et avec grande raison[2], que le XVIIIe siecle, a le prendre
en general, et avec beaucoup de complaisance, avait eu une irreligion
plutot deiste, tandis que l'irreligion du XVIIe siecle etait athee.
Cette vue est tres ingenieuse, et elle est presque vraie. La minorite
irreligieuse du XVIIe siecle nie Dieu; la majorite irreligieuse du
XVIIIe siecle, je n'oserais trop dire croit en Dieu, mais aime a y
croire.

[Note 2: Vinet, _Histoire de la litterature francaise au XVIIIe
siecle.--Appendice: Les moralistes francais au XVIIIe siecle_.]

La raison c'est precisement qu'elle est majorite. Tout parti qui reussit
devient conservateur, et toute doctrine qui a du succes se moralise et
s'epure et s'eleve autant que sa nature et son essence le comportent. Le
succes est une responsabilite, et se fait sentir comme tel. Une doctrine
qui a des partisans, a mesure que le nombre en augmente, sent qu'elle a
charge d'ames, cherche a aboutir a une morale, et a prendre au moins un
air et une dignite theocratique. C'est pour cela que la philosophie du
XVIIIe siecle, et d'assez bonne heure, menagea au moins le mot Dieu,
sous lequel on sait qu'on peut faire entendre tant de choses; et
toujours et de plus en plus transforma en veritables objets de culte,
sanctifia et divinisa les instruments memes de sa critique, et les armes
memes de sa rebellion.

Voila comme le fond commun et l'esprit general du siecle que nous
etudions. Quelle litterature en est sortie, c'est ce qui nous reste a
examiner.

Ce pouvait etre une admirable litterature philosophique; et c'est bien
ce que les hommes du temps ont cru avoir. Il n'en est rien, je crois
qu'on le reconnait unanimement a cette heure. Il n'y a point a cela de
raison generale que j'apercoive. La faute n'en est qu'aux personnes. Les
philosophes du XVIIIe siecle ont ete tous et trop orgueilleux et trop
affaires pour etre tres serieux. Ils sont restes tres superficiels,
brillants du reste, assez informes meme, quoique d'une instruction trop
hative et qui procede comme par boutades, penetrants quelquefois,
et ayant, comme Diderot, quelques echappees de genie, mais en somme
beaucoup plutot des polemistes que des philosophes. Leur instinct
batailleur leur a nui extremement; car un grand systeme, ou simplement
une hypothese satisfaisante pour l'esprit (et non seulement les
philosophes modernes, mais Pascal aussi le sait bien, et Malebranche) ne
se construit jamais dans l'esprit d'un penseur qu'a la condition qu'il
envisage avec le meme interet, et presque avec la meme complaisance, sa
pensee et le contraire de sa pensee, jusqu'a ce qu'il trouve quelque
chose qui explique l'un et l'autre, en rende compte, et, sinon les
concilie, du moins les embrasse tous deux. Infiniment personnels, et un
peu legers, les philosophes du XVIIIe siecle ne voient jamais a la fois
que leur idee actuelle a prouver et leur adversaire a confondre, ce
qui est une seule et meme chose; et quand ils se contredisent, ce qui
pourrait etre un commencement de voir les choses sous leurs divers
aspects, c'est, comme Voltaire, d'un volume a l'autre, ce qui est etre
limite dans l'affirmative et dans la negative tour a tour, mais non pas
les voir ensemble.

Aussi sont-ils interessants et decevants, de peu de largeur, de peu
d'haleine, de peu de course, et surtout de peu d'essor. Deux siecles
passes, ils ne compteront plus pour rien, je crois, dans l'histoire de
la philosophie.

Il etait difficile, a moins d'un grand et beau hasard, c'est-a-dire de
l'apparition d'un grand genie, chose dont on n'a jamais su ce qui la
produit, que ce siecle fut un grand siecle poetique. Il ne fut pour cela
ni assez novateur, ni assez traditionnel.

Il pouvait, avec du genie, continuer l'oeuvre du XVIIe siecle, en
remontant a la source ou le XVIIe siecle avait puise et qui etait loin
d'etre tarie; il pouvait continuer de se penetrer de l'esprit antique
_et meme s'en penetrer mieux que le XVIIe siecle_, qui, apres tout,
s'est beaucoup plus inspire des Latins que des Grecs, maintenir ainsi et
prolonger l'esprit classique francais qui n'avait pas dit son dernier
mot, et le revivifier d'une nouvelle seve.

Et il pouvait, decidement novateur, avec du genie, creer, a ses risques
et perils, ce qui est toujours le mieux, une litterature toute nationale
et toute autonome.

Il n'a fait ni l'un ni l'autre. Il a commence par etre novateur sterile;
puis il a ete traditionnel timide, cauteleux, servile, traditionnel par
_petite imitation_, traditionnel par contrefacon.

Il a commence par etre novateur. Il etait naturel qu'il le fut en
litterature comme en tout le reste et qu'il repoussat la tradition
litteraire comme toutes les autres. C'est ce qu'il fit. Fontenelle,
Lamotte, Montesquieu, Marivaux sont en litterature les representants
d'une reaction presque violente contre l'esprit classique francais en
general, et le XVIIIe siecle en particulier. Ils sont "modernes", et
irrespectueux autant de l'antiquite classique que de l'ecole litteraire
de 1660. Et cela est permis; ce qui ne l'etait point, c'etait d'etre
novateur par simple negation, et sans avoir rien a mettre a la place de
ce qu'on pretendait proscrire. Les novateurs de 1715 ne sont guere que
des insurges. Ils meprisent la poesie classique, mais ils meprisent
toute la poesie; ils meprisent la haute litterature classique, mais
ils meprisent a peu pres toute la haute litterature. Si, comme font
d'ordinaire les nouvelles ecoles litteraires, ils songeaient a se
chercher des ancetres par dela leurs predecesseurs immediats qu'ils
attaquent, ils remonteraient a Benserade et a Furetiere. Esprit precieux
et realisme superficiel, voila leurs deux caracteres. "Roman bourgeois"
avec le _Gil Blas_, comedie romanesque et spirituellement entortillee
avec les _Fausses Confidences_, croquis vifs et humoristiques de
la ville, sans la profondeur meme de La Bruyere, avec les _Lettres
Persanes_, eglogues fades et pretentieuses, fables elegantes et
malicieuses sans un grain de poesie, voila ce que font les plus grands
d'entre eux. Cette premiere ecole, malgre un bon roman de mauvaises
moeurs, deux ou trois jolies comedies et un brillant pamphlet, sent
singulierement l'impuissance, et n'est pas la promesse d'un grand
siecle.

Le siecle tourna, brusquement, fit volte-face, non pas tout entier, nous
le verrons, mais en majorite, sous l'impulsion vigoureuse et multipliee
de Voltaire. Celui-ci n'etait pas novateur le moins du monde.
Conservateur en toutes choses, et seulement force, pour les interets
de sa gloire, a feindre et a imiter une foule d'audaces qui n'etaient
nullement conformes a son gout intime, dans le domaine purement
litteraire il etait libre d'etre conservateur decide et obstine, et
il le fut de tout son coeur. Il ramena vivement a la tradition ses
contemporains qui s'en detachaient. Il precha Boileau et crut continuer
Racine. Il fut franchement traditionnel, et beaucoup le furent a sa
suite. Mais c'etait la la tradition prise par son petit cote. Ce
que, surtout au theatre, l'ecole de Voltaire nous donna, ce fut une
"imitation" des "modeles" du XVIIe siecle. Pour etre dans la grande
tradition et dans le vrai esprit classique, il ne s'agissait pas de les
imiter, il s'agissait de faire comme eux; il s'agissait de comprendre
l'antique et de s'en inspirer librement; et, au lieu de remonter a la
premiere source, imiter ceux qui deja empruntent, c'est risquer de faire
des imitations d'imitations. La tradition telle que l'a comprise le
XVIIIe siecle est une sorte de conservation des procedes, et c'est pour
cela que, plus qu'ailleurs, ce fut alors un metier de faire une tragedie
ou une comedie. Une tragedie coulee dans le moule de Racine, ou une
comedie _developpee_ sur un portrait de La Bruyere comme un devoir
d'ecolier sur une matiere, voila bien souvent le grand art du XVIIIe
siecle. Elles viennent de la la sensation de vide et l'impression de
profonde lassitude que laisserent dans les esprits, vers 1810, les
derniers survivants de cette sorte d'atelier litteraire. Le grand art
du XVIIIe siecle est une maniere de mandarinat tres lettre, tres
circonspect, tres digne, et tres impuissant.

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