Book: Consuelo v.1 (1861)
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George Sand >> Consuelo v.1 (1861)
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--La fille de votre mere la _Zingara_ va donc faire la grande dame dans
la villa de Zustiniani, aux bords de la Brenta? Ce sera une belle
existence, et je m'en rejouis!
--O ma mere!" dit Consuelo en se retournant vers son lit, et en s'y
jetant a genoux, la face enfoncee dans la couverture qui avait servi de
linceul a la zingara.
Anzoleto fut effraye et penetre de ce mouvement energique et de ces
sanglots terribles qu'il entendait gronder dans la poitrine de Consuelo.
Le remords frappa un grand coup dans la sienne, et il s'approcha pour
prendre son amie dans ses bras et la relever. Mais elle se releva
d'elle-meme, et le repoussant avec une force sauvage, elle le jeta a la
porte en lui criant: "Hors de chez moi, hors de mon coeur, hors de mon
souvenir! A tout jamais, adieu! adieu!"
Anzoleto etait venu la trouver avec une pensee d'egoisme atroce, et
c'etait pourtant la meilleure pensee qu'il eut pu concevoir. Il ne
s'etait pas senti la force de s'eloigner d'elle, et il avait trouve un
terme moyen pour tout concilier: c'etait de lui dire qu'elle etait
menacee dans son honneur par les projets amoureux de Zustiniani, et de
l'eloigner ainsi du theatre. Il y avait, dans cette resolution, un
hommage rendu a la purete et a la fierte de Consuelo. Il la savait
incapable de transiger avec une position equivoque, et d'accepter une
protection qui la ferait rougir. Il y avait encore dans son ame coupable
et corrompue une foi inebranlable dans l'innocence de cette jeune fille,
qu'il comptait retrouver aussi chaste, aussi fidele; aussi devouee qu'il
l'avait laissee quelques jours auparavant. Mais comment concilier cette
religion envers elle, avec le dessein arrete de la tromper et de rester
son fiance, son ami, sans rompre avec la Corilla? Il voulait faire
rentrer cette derniere avec lui au theatre, et ne pouvait songer a s'en
detacher dans un moment ou son succes allait dependre d'elle
entierement. Ce plan audacieux et lache etait cependant formule dans sa
pensee, et il traitait Consuelo comme ces madones dont les femmes
italiennes implorent la protection a l'heure du repentir, et dont elles
voilent la face a l'heure du peche.
Quand il la vit si brillante et si folle en apparence au theatre, dans
son role bouffe, il commenca a craindre d'avoir perdu trop de temps a
murir son projet. Quand il la vit rentrer dans la gondole du comte, et
approcher avec un eclat de rire convulsif, ne comprenant pas la detresse
de cette ame en delire, il pensa qu'il venait trop tard, et le depit
s'empara de lui. Mais quand il la vit se relever de ses insultes et le
chasser avec mepris, le respect lui revint avec la crainte, et il erra
longtemps dans l'escalier et sur la rive attendant qu'elle le rappelat.
Il se hasarda meme a frapper et a implorer son pardon a travers la
porte. Mais un profond silence regna dans cette chambre, dont il ne
devait plus jamais repasser le seuil avec Consuelo. Il se retira confus
et depite, se promettant de revenir le lendemain et se flattant d'etre
plus heureux. "Apres tout, se disait-il, mon projet va reussir; elle
sait l'amour du comte; la besogne est a moitie faite."
Accable de fatigue, il dormit longtemps; et dans l'apres-midi il se
rendit chez la Corilla.
"Grande nouvelle! s'ecria-t-elle en lui tendant les bras: la Consuelo
est partie!
--Partie! et avec qui, grand Dieu! et pour quel pays?
--Pour Vienne, ou le Porpora l'envoie, en attendant qu'il s'y rende
lui-meme. Elle nous a tous trompes, cette petite masque. Elle etait
engagee pour le theatre de l'empereur, ou le Porpora va faire
representer son nouvel opera.
--Partie! partie sans me dire un mot! s'ecria Anzoleto en courant vers
la porte.
--Oh! rien ne te servira de la chercher a Venise, dit la Corilla avec un
rire mechant et un regard de triomphe. Elle s'est embarquee pour
Palestrine au jour naissant; elle est deja loin en terre ferme.
Zustiniani, qui se croyait aime et qui etait joue, est furieux; il est
au lit avec la fievre. Mais il m'a depeche tout a l'heure le Porpora,
pour me prier de chanter ce soir; et Stefanini, qui est tres-fatigue du
theatre et tres impatient d'aller jouir dans son chateau des douceurs de
la retraite, est fort desireux de te voir reprendre tes debuts. Ainsi
songe a reparaitre demain dans, _Ipermnestre_. Moi, je vais a la
repetition: on m'attend. Tu peux, si tu ne me crois pas, aller faire un
tour dans la ville, tu te convaincras de la verite.
--Ah! furie! s'ecria Anzoleto, tu l'emportes! mais tu m'arraches la
vie."
Et il tomba evanoui sur le tapis de Perse de la courtisane.
XXI.
Le plus embarrasse de son role, lors de la fuite de Consuelo, ce fut le
comte Zustiniani. Apres avoir laisse dire et donne a penser a tout
Venise que la merveilleuse debutante etait sa maitresse, comment
expliquer d'une maniere flatteuse pour son amour-propre qu'au premier
mot de declaration elle s'etait soustraite brusquement et
mysterieusement a ses desirs et a ses esperances? Plusieurs personnes
penserent que, jaloux de son tresor, il l'avait cachee dans une de ses
maisons de campagne. Mais lorsqu'on entendit le Porpora dire avec cette
austerite de franchise qui ne s'etait jamais dementie, le parti qu'avait
pris son eleve d'aller l'attendre en Allemagne, il n'y eut plus qu'a
chercher les motifs de cette etrange resolution. Le comte affecta bien,
pour donner le change, de ne montrer ni depit ni surprise; mais son
chagrin perca malgre lui, et on cessa de lui attribuer cette bonne
fortune dont on l'avait tant felicite. La majeure partie de la verite
devint claire pour tout le monde; savoir: l'infidelite d'Anzoleto, la
rivalite de Corilla, et le desespoir de la pauvre Espagnole, qu'on se
prit a plaindre et a regretter vivement.
Le premier mouvement d'Anzoleto avait ete de courir chez le Porpora;
mais celui-ci l'avait repousse severement:
"Cesse de m'interroger, jeune ambitieux sans coeur et sans-foi, lui
avait repondu le maitre indigne; tu ne meritas jamais l'affection de
cette noble fille, et tu ne sauras jamais de moi ce qu'elle est devenue.
Je mettrai tous mes soins a ce que tu ne retrouves pas sa trace, et
j'espere que si le hasard te la fait rencontrer un jour, ton image sera
effacee de son coeur et de sa memoire autant que je le desire et que j'y
travaille."
De chez le Porpora, Anzoleto s'etait rendu a la Corte-Minelli. Il avait
trouve la chambre de Consuelo deja livree a un nouvel occupant et tout
encombree des materiaux de son travail. C'etait un ouvrier en
verroterie, installe depuis longtemps dans la maison, et qui
transportait la son atelier avec beaucoup de gaiete.
"Ah!'ah! c'est toi mon garcon, dit-il au jeune tenor. Tu viens me voir
dans mon nouveau logement? J'y serai fort bien, et ma femme est toute
joyeuse d'avoir de quoi loger tous ses enfants en bas. Que cherches-tu?
Consuelina aurait-elle oublie quelque chose ici? Cherche, mon enfant;
regarde. Cela ne me fache point.
--Ou a-t-on mis ses meubles? dit Anzoleto tout trouble, et dechire au
fond du coeur de ne plus retrouver aucun vestige de Consuelo, dans ce
lieu consacre aux plus pures jouissances de toute sa vie passee.
--Les meubles sont en bas, dans la cour. Elle en a fait cadeau a la mere
Agathe; elle a bien fait. La vieille est pauvre, et va se faire un peu
d'argent avec cela. Oh! la Consuelo a toujours eu un bon coeur. Elle n'a
pas laisse un sou de dette dans la _Corte_; et elle a fait un petit
present a tout le monde en s'en allant. Elle n'a emporte que son
crucifix. C'est drole tout de meme, ce depart, au milieu de la nuit et
sans prevenir personne! Maitre Porpora est venu ici des le matin
arranger toutes ses affaires; c'etait comme l'execution d'un testament.
Ca a fait de la peine a tous les voisins; mais enfin on s'en console en
pensant qu'elle va habiter sans doute un beau palais sur le Canalazzo, a
present qu'elle est riche et grande dame! Moi, j'avais toujours dit
qu'elle ferait fortune avec sa voix. Elle travaillait tant! Et a quand
la noce, Anzoleto? J'espere que tu m'acheteras quelque chose pour faire
de petits presents aux jeunes filles du quartier.
--Oui, oui! repondit Anzoleto tout egare."
Il s'enfuit la mort dans l'ame, et vit dans la cour toutes les commeres
de l'endroit qui mettaient a l'enchere le lit et la table de Consuelo;
ce lit ou il l'avait vue dormir, cette table ou il l'avait vue
travailler!
"O mon Dieu! deja plus rien d'elle!" s'ecria-t-il involontairement en se
tordant les mains.
Il eut envie d'aller poignarder la Corilla.
Au bout de trois jours il remonta sur le theatre avec la Corilla. Tous
deux furent outrageusement siffles, et on fut oblige de baisser le
rideau sans pouvoir achever la piece: Anzoleto etait furieux, et la
Corilla impassible.
"Voila ce que me vaut ta protection," lui dit-il d'un ton menacant des
qu'il se retrouva seul avec elle.
La prima-donna lui repondit avec beaucoup de tranquillite:
"Tu t'affectes de peu, mon pauvre enfant; on voit que tu ne connais
guere le public et que tu n'as jamais affronte ses caprices. J'etais si
bien preparee a l'echec de ce soir, que je ne m'etais pas donne la peine
de repasser mon role: et si je ne t'ai pas annonce ce qui devait
arriver, c'est parce que je savais bien que tu n'aurais pas le courage
d'entrer en scene avec la certitude d'etre siffle. Maintenant il faut
que tu saches ce qui nous attend encore. La prochaine fois nous serons
maltraites de plus belle. Trois, quatre, six, huit representations
peut-etre, se passeront ainsi; mais durant ces orages une opposition se
manifestera en notre faveur. Fussions-nous les derniers cabotins du
monde, l'esprit de contradiction et d'independance nous susciterait
encore des partisans de plus en plus zeles. Il y a tant de gens qui
croient se grandir en outrageant les autres, qu'il n'en manque pas qui
croient se grandir aussi en les protegeant. Apres une douzaine
d'epreuves, durant lesquelles la salle sera un champ de bataille entre
les sifflets et les applaudissements, les recalcitrants se fatigueront,
les opiniatres bouderont, et nous entrerons dans une nouvelle phase. La
portion du public qui nous aura soutenus sans trop savoir pourquoi, nous
ecoutera assez froidement; ce sera pour nous comme un nouveau debut, et
alors; c'est a nous, vive Dieu! de passionner cet auditoire, et de
rester les maitres. Je te predis de grands succes pour ce moment-la,
cher Anzoleto; le charme qui pesait sur toi naguere sera dissipe. Tu
respireras une atmosphere d'encouragements et de douces louanges qui te
rendra ta puissance. Rappelle-toi l'effet que tu as produit chez
Zustiniani la premiere fois que tu t'es fait entendre. Tu n'eus pas le
temps de consolider ta conquete; un astre plus brillant est venu trop
tot t'eclipser: mais cet astre s'est laisse retomber sous l'horizon, et
tu dois te preparer a remonter avec moi dans l'empyree."
Tout se passa ainsi que la Corilla l'avait predit. A la verite, on fit
payer cher aux deux amants, pendant quelques jours, la perte que le
public avait faite dans la personne de Consuelo. Mais leur constance a
braver la tempete epuisa un courroux trop expansif pour etre durable. Le
comte encouragea les efforts de Corilla. Quant a Anzoleto, apres avoir
fait de vaines demarches pour attirer a Venise un _primo-uomo_ dans une
saison avancee, ou tous les engagements etaient faits avec les
principaux theatres de l'Europe, le comte prit son parti, et l'accepta
pour champion dans la lutte qui s'etablissait entre le public et
l'administration de son theatre. Ce theatre avait eu une vogue trop
brillante pour la perdre avec tel ou tel sujet. Rien de semblable ne
pouvait vaincre les habitudes consacrees. Toutes les loges etaient
louees pour la saison. Les dames y tenaient leur salon et y causaient
comme de coutume. Les vrais dilettanti bouderent quelque temps; ils
etaient en trop petit nombre pour qu'on s'en apercut. D'ailleurs ils
finirent par s'ennuyer de leur rancune, et un beau soir la Corilla,
ayant chante avec feu, fut unanimement rappelee. Elle reparut,
entrainant avec elle Anzoleto, qu'on ne redemandait pas, et qui semblait
ceder a une douce violence d'un air modeste et craintif. Il recut sa
part des applaudissements, et fut rappele le lendemain. Enfin, avant
qu'un mois se fut ecoule, Consuelo etait oubliee, comme l'eclair qui
traverse un ciel d'ete. Corilla faisait fureur comme auparavant, et le
meritait peut-etre davantage; car l'emulation lui avait donne plus
d'_entrain_, et l'amour lui inspirait parfois une expression mieux
sentie. Quant a Anzoleto, quoiqu'il n'eut point perdu ses defauts, il
avait reussi a deployer ses incontestables qualites. On s'etait habitue
aux uns, et on admirait les autres. Sa personne charmante fascinait les
femmes: on se l'arrachait dans les salons, d'autant plus que la jalousie
de Corilla donnait plus de piquant aux coquetteries dont il etait
l'objet. La Clorinda aussi developpait ses moyens au theatre,
c'est-a-dire sa lourde beaute et la nonchalance lascive d'une stupidite
sans exemple, mais non sans attrait pour une certaine fraction des
spectateurs. Zustiniani, pour se distraire d'un chagrin assez profond,
en avait fait sa maitresse, la couvrait de diamants, et la poussait aux
premiers roles, esperant la faire succeder dans cet emploi a la Corilla,
qui s'etait definitivement engagee avec Paris pour la saison suivante.
Corilla voyait sans depit cette concurrence dont elle n'avait rien a
craindre, ni dans le present, ni dans l'avenir; elle prenait meme un
mechant plaisir a faire ressortir cette incapacite froidement impudente
qui ne reculait devant rien. Ces deux creatures vivaient donc en bonne
intelligence, et gouvernaient souverainement l'administration. Elles
mettaient a l'index toute partition serieuse, et se vengeaient du
Porpora en refusant ses operas pour accepter et faire briller ses plus
indignes rivaux. Elles s'entendaient pour nuire a tout ce qui leur
deplaisait, pour proteger tout ce qui s'humiliait devant leur pouvoir.
Grace a elles, on applaudit cette annee-la a Venise les oeuvres de la
decadence, et on oublia que la vraie, la grande musique y avait regne
naguere.
Au milieu de son succes et de sa prosperite (car le comte lui avait fait
un engagement assez avantageux), Anzoleto etait accable d'un profond
degout, et succombait sous le poids d'un bonheur deplorable. C'etait
pitie de le voir se trainer aux repetitions, attache au bras de la
triomphante Corilla, pale, languissant, beau comme un ange, ridicule de
fatuite, ennuye comme un homme qu'on adore, aneanti et debraille sous
les lauriers et les myrtes qu'il avait si aisement et si largement
cueillis. Meme aux representations, lorsqu'il etait en scene avec sa
fougueuse amante, il cedait au besoin de protester contre elle par son
attitude superbe et sa langueur impertinente. Lorsqu'elle le devorait
des yeux, il semblait, par ses regards, dire au public: N'allez pas
croire que je reponde a tant d'amour. Qui m'en delivrera, au contraire,
me rendra un grand service.
Le fait est qu'Anzoleto, gate et corrompu par la Corilla, tournait
contre elle les instincts d'egoisme et d'ingratitude qu'elle lui
suggerait contre le monde entier. Il ne lui restait plus dans le coeur
qu'un sentiment vrai et pur dans son essence: l'indestructible amour
qu'en depit de ses vices il nourrissait pour Consuelo. Il pouvait s'en
distraire, grace a sa legerete naturelle; mais il n'en pouvait pas
guerir, et cet amour lui revenait comme un remords, comme une torture,
au milieu de ses plus coupables egarements. Infidele a la Corilla,
adonne a mille intrigues galantes, un jour avec la Clorinda pour se
venger en secret du comte, un autre avec quelque illustre beaute du
grand monde, et le troisieme avec la plus malpropre des comparses;
passant du boudoir mysterieux a l'orgie insolente, et des fureurs de la
Corilla aux insouciantes debauches de la table, il semblait qu'il eut
pris a tache d'etouffer en lui tout souvenir du passe. Mais au milieu de
ce desordre, un spectre semblait s'acharner a ses pas; et de longs
sanglots s'echappaient de sa poitrine, lorsqu'au milieu de la nuit, il
passait en gondole, avec ses bruyants compagnons de plaisir, le long des
sombres masures de la Corte-Minelli.
La Corilla, longtemps dominee par ses mauvais traitements, et portee,
comme toutes les ames viles, a n'aimer qu'en raison des mepris et des
outrages qu'elle recevait, commencait pourtant elle-meme a se lasser de
cette passion funeste. Elle s'etait flattee de vaincre et d'enchainer
cette sauvage independance. Elle y avait travaille avec acharnement,
elle y avait tout sacrifie. Quand elle reconnut qu'elle n'y parviendrait
jamais, elle commenca a le hair, et a chercher des distractions et des
vengeances. Une nuit qu'Anzoleto errait en gondole dans Venise avec la
Clorinda, il vit filer rapidement une autre gondole dont le fanal eteint
annoncait quelque furtif rendez-vous. Il y fit peu d'attention; mais la
Clorinda, qui, dans sa frayeur d'etre decouverte, etait toujours aux
aguets, lui dit:
"Allons plus lentement. C'est la gondole du comte; j'ai reconnu le
gondolier.
--En ce cas, allons plus vite, repondit Anzoleto; je veux le rejoindre,
et savoir de quelle infidelite il paie la tienne cette nuit.
--Non, non, retournons! s'ecria Clorinda. Il a l'oeil si percant; et
l'oreille si fine! Gardons-nous bien de le troubler.
--Marche! te dis-je, cria Anzoleto a son barcarolle; je veux rejoindre
cette barque que tu vois la devant nous."
Ce fut, malgre la priere et la terreur de Clorinda, l'affaire d'un
instant. Les deux barques s'effleurerent de nouveau, et Anzoleto
entendit un eclat de rire mal etouffe partir de la gondole.
"A la bonne heure, dit-il, ceci est de bonne guerre: c'est la Corilla
qui prend le frais avec monsieur le comte."
En parlant ainsi, Anzoleto sauta sur l'avant de sa gondole, prit la rame
des mains de son barcarolle, et suivant l'autre gondole avec rapidite,
la rejoignit, l'effleura de nouveau, et, soit qu'il eut entendu son nom
au milieu des eclats de rire de la Corilla, soit qu'un acces de demence
se fut empare de lui, il se mit a dire tout haut:
"Chere Clorinda, tu es sans contredit la plus belle et la plus aimee de
toutes les femmes.
--J'en disais autant tout a l'heure a la Corilla, repondit aussitot le
comte en sortant de sa cabanette, et en s'avancant vers l'autre barque
avec une grande aisance; et maintenant que nos promenades sont terminees
de part et d'autre, nous pourrions faire un echange, comme entre gens de
bonne foi qui trafiquent de richesses equivalentes:
"Monsieur le comte rend justice a ma loyaute, repondit Anzoleto sur le
meme ton. Je vais, s'il veut bien le permettre, lui offrir mon bras pour
qu'il puisse venir reprendre son bien ou il le retrouve."
Le comte avanca le bras pour s'appuyer sur Anzoleto, dans je ne sais
quelle intention railleuse et meprisante pour lui et leurs communes
maitresses. Mais le tenor, devore de haine, et transporte d'une rage
profonde, s'elanca de tout le poids de son corps sur la gondole du
comte, et la fit chavirer en s'ecriant d'une voix sauvage:
"Femme pour femme, monsieur le comte; et _gondole pour gondole!_"
Puis, abandonnant ses victimes a leur destinee, ainsi que la Clorinda a
sa stupeur et aux consequences de l'aventure, il gagna a la nage la rive
opposee, prit sa course a travers les rues sombres et tortueuses, entra
dans son logement, changea de vetements en un clin d'oeil, emporta tout
l'argent qu'il possedait, sortit, se jeta dans la premiere chaloupe qui
mettait a la voile; et, cinglant vers Trieste, il fit claquer ses doigts
en signe de triomphe, en voyant les clochers et les domes de Venise
s'abaisser sous les flots aux premieres clartes du matin.
XXII.
Dans la ramification occidentale des monts Carpathes qui separe la
Boheme de la Baviere, et qui prend dans ces contrees le nom de
Boehmer-Wald (foret de Boheme), s'elevait encore, il y a une centaine
d'annees, un vieux manoir tres vaste, appele, en vertu de je ne sais
quelle tradition, le _Chateau des Geants_. Quoiqu'il eut de loin
l'apparence d'une antique forteresse, ce n'etait plus qu'une maison de
plaisance, decoree a l'interieur, dans le gout, deja suranne a cette
epoque, mais toujours somptueux et noble, de Louis XIV. L'architecture
feodale avait aussi subi d'heureuses modifications dans les parties de
l'edifice occupees par les seigneurs de Rudolstadt, maitres de ce riche
domaine.
Cette famille, d'origine boheme, avait germanise son nom en abjurant la
Reforme a l'epoque la plus tragique de la guerre de trente ans. Un noble
et vaillant aieul, protestant inflexible, avait ete massacre sur la
montagne voisine de son chateau par la soldatesque fanatique. Sa veuve,
qui etait de famille saxonne, sauva la fortune et la vie de ses jeunes
enfants, en se proclamant catholique, et en confiant l'education des
heritiers de Rudolstadt a des jesuites. Apres deux generations, la
Boheme etant muette et opprimee, la puissance autrichienne
definitivement affermie, la gloire et les malheurs de la Reforme
oublies, du moins en apparence, les seigneurs de Rudolstadt pratiquaient
doucement les vertus chretiennes, professaient le dogme romain, et
vivaient dans leurs terres avec une somptueuse simplicite, en bons
aristocrates et en fideles serviteurs de Marie-Therese. Ils avaient fait
leurs preuves de bravoure autrefois au service de l'empereur Charles VI.
Mais on s'etonnait que le dernier de cette race illustre et vaillante,
le jeune Albert, fils unique du comte Christian de Rudolstadt, n'eut
point porte les armes dans la guerre de succession qui venait de finir,
et qu'il fut arrive a l'age de trente ans sans avoir connu ni recherche
d'autre grandeur que celle de sa naissance et de sa fortune. Cette
conduite etrange avait inspire a sa souveraine des soupcons de
complicite avec ses ennemis. Mais le comte Christian, ayant eu l'honneur
de recevoir l'imperatrice dans son chateau, lui avait donne de la
conduite de son fils des excuses dont elle avait paru satisfaite. De
l'entretien de Marie-Therese avec le comte de Rudolstadt, rien n'avait
transpire. Un mystere etrange regnait dans le sanctuaire de cette
famille devote et bienfaisante, que, depuis dix ans, aucun voisin ne
frequentait assidument; qu'aucune affaire, aucun plaisir, aucune
agitation politique ne faisait sortir de ses domaines; qui payait
largement, et sans murmurer, tous les subsides de la guerre, ne montrant
aucune agitation au milieu des dangers et des malheurs publics; qui,
enfin, ne semblait plus vivre de la meme vie que les autres nobles, et
de laquelle on se mefiait, bien qu'on n'eut jamais eu a enregistrer de
ses faits exterieurs que de bonnes actions et de nobles procedes. Ne
sachant a quoi attribuer cette vie froide et retiree, on accusait les
Rudolstadt, tantot de misanthropie, tantot d'avarice; mais comme, a
chaque instant, leur conduite donnait un dementi a ces imputations, on
etait reduit a leur reprocher simplement trop d'apathie et de
nonchalance. On disait que le comte Christian n'avait pas voulu exposer
les jours de son fils unique, dernier heritier de son nom, dans ces
guerres desastreuses, et que l'imperatrice avait accepte, en echange de
ses services militaires, une somme d'argent assez forte pour equiper un
regiment de hussards. Les nobles dames qui avaient des filles a marier
disaient que le comte avait fort bien agi; mais lorsqu'elles apprirent
la resolution que semblait manifester Christian de marier son fils dans
sa propre famille, en lui faisant epouser la fille du baron Frederick,
son frere; quand elles surent que la jeune baronne Amelie venait de
quitter le couvent ou elle avait ete elevee a Prague, pour habiter
desormais, aupres de son cousin, le chateau des Geants, ces nobles dames
declarerent unanimement que la famille des Rudolstadt etait une taniere
de loups, tous plus insociables et plus sauvages les uns que les autres.
Quelques serviteurs incorruptibles et quelques amis devoues surent seuls
le secret de la famille, et le garderent fidelement.
Cette noble famille etait rassemblee un soir autour d'une table chargee
a profusion de gibier et de ces mets substantiels dont nos aieux se
nourrissaient encore a cette epoque dans les pays slaves, en depit des
raffinements que la cour de Louis XV avait introduits dans les habitudes
aristocratiques d'une grande partie de l'Europe. Un poele immense, ou
brulaient des chenes tout entiers, rechauffait la salle vaste et sombre.
Le comte Christian venait d'achever a voix haute le _Benedicite_, que
les autres membres de la famille avaient ecoute debout. De nombreux
serviteurs, tous vieux et graves, en costume du pays, en larges culottes
de Mameluks, et en longues moustaches, se pressaient lentement autour de
leurs maitres reveres. Le chapelain du chateau s'assit a la droite du
comte, et sa niece, la jeune baronne Amelie, a sa gauche, le _cote du
coeur_, comme il affectait de le dire avec un air de galanterie austere
et paternelle. Le baron Frederick, son frere puine, qu'il appelait
toujours son jeune frere, parce qu'il n'avait guere que soixante ans, se
placa en face de lui. La chanoinesse Wenceslawa de Rudolstadt, sa soeur
ainee, respectable personnage sexagenaire afflige d'une bosse enorme et
d'une maigreur effrayante, s'assit a un bout de la table, et le comte
Albert, fils du comte Christian, le fiance d'Amelie, le dernier des
Rudolstadt, vint, pale et morne, s'installer d'un air distrait a l'autre
bout, vis-a-vis de sa noble tante.
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