Book: Quatre mois de l\'expedition de Garibaldi en Sicilie et Italie
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Henri Durand Brager >> Quatre mois de l\'expedition de Garibaldi en Sicilie et Italie
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12 QUATRE MOIS DE L'EXPEDITION
DE GARIBALDI EN SICILE ET EN ITALIE
PAR H. DURAND-BRAGER.
PARIS.--IMPRIME CHEZ BONAVENTURE ET DUCESSOIS,
55, QUAI DES AUGUSTINS.
PARIS
E. DENTU, EDITEUR
LIBRAIRE DE LA SOCIETE DES GENS DE LETTRES
PALAIS-ROYAL, GALERIE D'ORLEANS, 13.
1861
Tous droits reserves.
PREFACE
On a beaucoup parle de Garibaldi et de ses volontaires; les journaux ont
retenti pendant quatre mois des evenements qui se sont accomplis en
Sicile et en Italie. Pour les uns, le celebre Nicois est un aventurier,
un ecumeur de mer, un Walker de la pire espece; ses compagnons un amas
de bandits, de flibustiers, rebut de la societe des quatre parties du
monde. Pour les autres, l'ancien defenseur de Rome est un heros, une
figure prise dans le livre de Plutarque, presque un nouveau Messie
entoure d'une phalange de martyrs et de liberateurs. Mais il y a un
point sur lequel tout le monde est d'accord, c'est sur l'integrite et le
desinteressement de l'ermite de Caprera.
J'aurais pu, comme un autre, essayer une monographie de Garibaldi que
j'ai connu dans la Plata, a l'epoque ou il commencait la vie aventureuse
qui l'a mene jusqu'a la conquete d'un royaume; et aborder a ce propos
les considerations historiques et politiques auxquelles on est
naturellement si enclin a se laisser entrainer: j'avais aussi ma petite
brochure dans la tete et ma petite solution dans la poche. Mais je me
suis rappele heureusement a temps le vers du Bonhomme, et me suis
souvenu que je ne devais avoir d'autres couleurs que celles de ma
palette.
Je me suis donc resigne a ecrire les faits dont j'ai ete temoin, comme
je les aurais dessines, cherchant a reproduire leur cote pittoresque
sans blesser personne. Peut-etre ces simples esquisses recueillies a la
hate par un artiste qui depuis vingt ans a assiste, soit comme
correspondant de nos premieres feuilles, soit comme peintre officiel de
la marine, a tous les grands evenements contemporains, auront-elles leur
enseignement et leur utilite. C'est tout ce que j'espere, tout ce que je
desire pour ce petit livre.
H. DURAND-BRAGER.
Paris, janvier 1861.
I
Marsala est une jolie petite ville, coquettement assise sur les plages
fertiles qui s'etendent de Trapani a Girgenti. Fortifiee jadis, comme
presque toutes les villes de la Sicile, elle a conserve ses murs et ses
remparts moyen age; mais, debordant sa ceinture, elle a fini par
s'etendre en dehors des anciens fosses. Le faubourg, qui relie la ville
au port, est presque moderne. Il y a un siecle, environ, le port de
Marsala etait a peu pres sur, et des navires d'un fort tonnage pouvaient
y venir chercher abri. L'indifference du gouvernement l'a laisse
combler presque entierement, et des bateaux d'une centaine de tonneaux
ont, de nos jours, de la peine a y mouiller. La jetee qui le ferme est
elle-meme dans le plus triste etat, et chaque nouvelle tempete enleve
une partie de ses enrochements. Il y a presque un kilometre du port a la
ville. On a construit sur les quais de vastes magasins et d'importants
etablissements qui appartiennent, en grande partie, aux Anglais. C'est
la que se fabriquent les vins de Marsala. Une seule maison sicilienne,
la maison Florio, represente le commerce italien. Sur la gauche s'eleve
le Monte di Trapani, couronne par son ancien chateau et sa vieille
ville, sejour de la colonie albanaise, dont les membres ont continue de
vivre entre eux et pour eux, sans jamais se meler ou s'allier au reste
de la population.
Rien n'est gai comme l'aspect de cette petite ville lorsqu'on la
decouvre par une belle matinee. Une vapeur bleuatre l'entoure du cote de
la campagne et fait ressortir la couleur chaude et transparente a la
fois des murailles et des tours, tandis que le soleil dore les plages de
sable et resplendit sur les facades blanches et roses des maisons.
Tel etait le tableau qu'on pouvait contempler le 11 mai dernier avec les
premieres lueurs du jour.
Une corvette de guerre anglaise reposait tranquillement sur ses ancres
presque a l'entree du port et en face des etablissements de ses
nationaux. Quelques rares habitants, se rendant a leurs affaires,
commencaient a circuler sur les quais, et observaient curieusement les
manoeuvres de deux ou trois vapeurs dont on apercevait au loin les
fumees dans la direction de l'ile de Favignano. C'etait la croisiere
napolitaine qui surveillait la cote sud de Sicile, et qui, la veille,
avait passe une partie de la journee stoppee devant Marsala.
Quelques bateaux de peche rentraient au port, et s'empressaient de
debarquer le butin de la nuit. Certes, personne, dans la ville, ne se
doutait des evenements que cette journee apportait.
Il etait environ six heures lorsque deux nouveaux vapeurs parurent a
perte de vue dans le sud. Ils avaient l'air de faire route sur Malte.
Mais, apres avoir laisse sur babord les croiseurs napolitains, ils
mirent ostensiblement le cap sur Marsala. Il y a dans les ports de
Sicile, comme dans toutes les villes maritimes de France, une population
de flaneurs, de rentiers, de marins ou d'officiers en retraite, qui n'a
d'autre occupation que de guetter l'arrivee de tout navire ou bateau qui
se dirige vers le port. Il y a aussi partout un point du littoral qui
leur sert de rendez-vous, semblable a la celebre _Pointe-des-Blagueurs_
de Brest. A Marsala, ce centre de conversations est situe a l'entree du
mole, et pres d'une petite maison blanche qui sert de corps de garde aux
douaniers. Cet emplacement n'est pas a l'abri du vent, les jours de
grande brise et de tempete. Les vagues s'y egarent meme quelquefois au
milieu des flaneurs. Mais on se refugie de son mieux contre la face de
la maisonnette la moins exposee aux rafales et aux coups de mer, et l'on
est toujours certain de trouver la a qui parler. Aussitot qu'il fut
avere que les deux vapeurs manoeuvraient bien pour donner dans le port,
on vit donc la foule se diriger vers cet endroit, et les conversations
prirent leur train.
Les deux navires grossissaient a vue d'oeil. Leurs ponts paraissaient
couverts d'un nombreux equipage. Ils etaient sans pavillon, et
semblaient se soucier aussi peu des vapeurs napolitains que de la
corvette anglaise mouillee dans la rade. On put meme bientot distinguer
des uniformes rouges montes sur les tambours des batiments. En ce
moment, la corvette anglaise commenca a faire des signaux qui
demeurerent sans reponse. Les commentaires allaient de plus belle a la
_Pointe-des-Blagueurs_. Qu'est-ce que cela signifie? D'ou viennent ces
bateaux? Que veulent-ils? Les fortes tetes de l'endroit savaient
peut-etre qu'il etait question quelque part d'une expedition du general
Garibaldi; mais une prudence naturelle aux profonds politiques les
empechait de se communiquer trop haut leurs conjectures a cet egard; ils
etaient en tout cas bien loin de supposer que la descente projetee vint
se faire dans leur petite ville, a la barbe des batiments de guerre
napolitains, et au milieu de gens qui n'avaient rien fait pour etre
prives de leur calme et de leur sieste dans le milieu du jour; car, il
ne faut pas se le dissimuler, si le gouvernement napolitain etait
deteste a Marsala, comme dans toute la Sicile, il n'en est pas moins
vrai qu'a part quelques exaltes, personne ne se serait avise d'y faire
une revolution, et c'est seulement dans les grands centres, comme
Palerme, Messine, Catane, etc., que pouvaient se rencontrer quelques
hommes d'action.
Cependant une certaine emotion vint bientot se manifester parmi les
curieux. Un gros _padre_ capucin, ancien marin peut-etre, venait de
faire remarquer que les croiseurs napolitains paraissaient pousser leurs
feux et avaient change de direction. Les deux navires inconnus s'etaient
sans doute apercu aussi de cette manoeuvre, car ils s'empanachaient
d'une maniere splendide, et l'un d'eux, meilleur marcheur sans doute,
prenait les devants, et n'etait plus qu'a deux milles environ de
l'entree du port. Quoique la corvette anglaise n'eut obtenu aucune
reponse a ses signaux, il est probable qu'elle avait reconnu de quoi il
s'agissait, car sa hune de misaine, ses passerelles et son gaillard
d'avant etaient couverts de matelots et d'officiers observant avec
interet la marche des deux batiments. Une embarcation avait meme ete
armee le long du bord, et se tenait prete a pousser. En ce moment, un
officier napolitain et quelques soldats arrivaient aussi a l'entree du
mole, car Marsala possedait un commandant superieur et une garnison
composee d'une centaine d'infirmes ou de soldats; le nom ne fait rien a
l'affaire. Des groupes nombreux commencaient a paraitre a la porte de
la ville du cote de la plage. Les fenetres se garnissaient, une sourde
rumeur se repandait partout, et le premier des deux navires signales
doublait a peine la lanterne du mole, qu'une panique folle s'empara de
la foule de femmes et d'enfants qui, insensiblement, avaient rejoint les
curieux. Ce fut une fuite generale. On pressentait le danger sans le
deviner. Bientot le batiment fut dans le port, et il fut aise de lire
sur son arriere: _Piemonte_. Une embarcation s'en detacha en meme temps
que les ancres tombaient; elle poussa a terre. Quelques mots furent
echanges avec des matelots du quai, et, aussitot, comme par
enchantement, les bateaux s'armerent de toutes parts, et se dirigerent a
force de rames vers le _Piemonte_. C'etait le debarquement qui
commencait. L'operation marchait lestement lorsque le second navire
donna lui-meme dans le port. Mais il avait trop serre la jetee, et il
s'echoua a une centaine de metres par le travers du fanal. C'etait le
_Lombardo_. Au lieu de stopper, sa machine continua a marcher, et il se
hala un peu plus en dedans en labourant le gravier et la vase.
Il n'eut donc pas besoin de mouiller, et commenca aussi son
debarquement. De leur cote, les croiseurs napolitains arrivaient grand
train. On voyait facilement qu'ils etaient en branle-bas de combat, les
hommes aux pieces et pares a faire feu. Un premier boulet vint mourir a
quelques metres du fanal. Un second, passant par-dessus la jetee, se
noya dans le port. Ce fut le signal du sauve-qui-peut. Les orateurs de
la Pointe jugerent que leur role etait fini. On dit meme que leur
retraite manqua de decorum. Les guerriers napolitains penserent qu'il
valait mieux en cette occurrence etre dedans que dehors les murailles.
Quant au _padre_ il retroussa rapidement sa casaque, et se rappelant que
l'Eglise devait avoir horreur du sang, il devanca la foule qui ne
s'attardait guere cependant a franchir la distance qui la separait des
magasins du port derriere lesquels elle trouva un abri. La fumee de ces
deux coups de canon courait encore comme une vapeur blanche sur l'azur
de la mer, lorsque l'embarcation anglaise, debordant la corvette, se
dirigea rapidement vers le vapeur napolitain qui paraissait commander
aux autres. Le feu cessa. Pendant ce temps le debarquement continuait,
et ce ne fut qu'apres un temps assez long, lorsque l'embarcation
anglaise retourna a son bord, que la canonnade recommenca, et qu'une
grele de boulets vint tomber sur le _Lombardo_, dans le port, et sur la
route qui mene a la ville.
C'etait trop tard. Garibaldi etait a terre. Les volontaires du
_Piemonte_ se formaient en bataille a l'abri des magasins. Ceux du
_Lombardo_ commencaient a se masser sur la plage. Au premier boulet ils
s'abriterent eux-memes ou ils purent. Somme toute, deux heures tout au
plus apres leur entree dans le port, tout le monde etait a terre, sain
et sauf. La seule perte que les volontaires eurent a subir fut celle
d'un caniche embarque sur le _Lombardo_. Il fut coupe par un boulet au
moment ou il se disposait a suivre le mouvement de l'equipage et des
volontaires.
Quelques instants apres les evenements dont nous venons de parler, la
petite armee liberatrice faisait son entree dans Marsala. La garnison,
ni le gouverneur ne s'obstinerent a se faire tuer. L'une mit bas les
armes, l'autre se rendit avec enthousiasme. Les habitants ouvraient de
grands yeux; quelques-uns criaient: _Viva la liberta!_ c'etait le plus
petit nombre; d'autres, plus avises, le pensaient peut-etre, mais le
gardaient pour eux. On a si vite commis une imprudence, et les
evenements changent si vite de face du soir au lendemain!
Quelques magasins restaient ouverts, et ces malheureux soldats de
Garibaldi, extenues par une navigation de huit jours, entasses sur leurs
navires comme des harengs dans une caque, cherchaient partout quelques
vivres frais, quelque autre boisson que l'eau croupie et saumatre du
bord. C'etait a qui se detendrait les bras et les jambes pour s'assurer
qu'il ne les avait pas perdus a bord dans l'engourdissement cause par
l'agglomeration de tant d'hommes sur le pont des navires.
Cependant, avant l'entree de Garibaldi dans Marsala, le telegraphe avait
signale a Trapani l'arrivee de deux batiments sans pavillon, puis leur
entree dans le port, puis le commencement du debarquement des
volontaires. Il s'etait arrete la.
A peine dans la ville et en vrais volontaires, les Garibaldiens
s'etaient immediatement repandus partout. L'employe du telegraphe avait
decampe au plus vite, laissant son collegue de Trapani lui faire, mais
en vain, force signaux. Dans les volontaires, il y a generalement un peu
de tout. Il fallait un agent telegraphique: on en trouva un
immediatement. Lire la depeche commencee, fut pour lui peu de chose;
traduire celle de Trapani ne fut pas plus difficile.
Mais que repondre? On fut immediatement consulter un chef; les uns
disent que ce fut le general Garibaldi lui-meme. Toujours est-il que
l'on donna l'ordre a l'employe telegraphique improvise de signaler a
Trapani: "Fausse alerte. Les navires qui debarquent contiennent des
recrues anglaises se rendant a Malte." Il etait urgent, en effet, de
derouter, ne fut-ce que pour quelques heures, les autorites militaires
de Trapani qui pouvaient lancer immediatement sur les flancs de la
petite colonne liberatrice un corps de troupes de deux ou trois mille
hommes.
La reponse de Trapani ne fut pas longue: en l'adoucissant beaucoup, on
peut la traduire ainsi: "Vous etes un imbecile de vous etre trompe."
Le peu de temps que les volontaires sejournerent a Marsala dut etre
laborieusement employe. Changement de municipalite; organisation de
la garde civique; nomination d'un gouverneur; commission
d'approvisionnement et d'habillement; inspection des vivres et des
munitions de chaque homme, etc. Il fallait pourvoir a tout cela. Des
pavillons aux couleurs nationales furent improvises et arbores partout.
Les etoffes rouges de la ville mises en requisition servirent a
confectionner dans les vingt-quatre heures autant de chemises de laine
que possible.
Le soir meme, suivant les ordres du general, une avant-garde se lancait
sur Calatafimi, en passant par Rambingallo, Saleni et Vita. Le reste de
l'armee devait partir le lendemain matin de bonne heure et faire etape a
Rambingallo.
La nuit fut bruyante dans Marsala. Cette ville, si calme, si tranquille,
dont les habitants rentraient ordinairement chez eux a la nuit tombante,
abandonnant leurs rues et leurs places a des multitudes de rats de
categories variees, dut se trouver completement abasourdie en entendant
les pas des Garibaldiens et le bruit de leurs sabres rebondissant sur
les dalles de pierre qui pavent toutes les cites italiennes.
Quelques cris de _Viva Garibaldi!_ s'echappant de fenetres discretes,
venaient de temps en temps se joindre aux chants des volontaires. Mais
l'on eut toujours ete fort embarrasse de dire precisement d'ou ils
partaient. Quant aux couronnes de fleurs et aux bouquets dont on
accablait la petite armee liberatrice, ils n'ont, je crois, jamais
existe que dans l'imagination des conteurs. C'eut ete trop oser. Les
agents du seigneur Maniscalco (lisez sbires), etaient trop redoutes
dans toute la Sicile pour que l'enfant la plus legere et la plus
inconsequente se permit une demonstration aussi sympathique a l'endroit
de la liberte nationale.
C'etait un Croquemitaine en habit noir, que ce Maniscalco. Il savait
tout ce qui se passait non-seulement en public, mais encore dans
l'interieur des familles et jusque dans les couvents. Nous le
retrouverons d'ailleurs a Palerme, et nous aurons occasion d'en parler
longuement.
Les Garibaldiens passerent donc cette premiere nuit comme ils purent,
les uns dans les eglises metamorphosees pour l'instant en casernes de
passage, les autres dans les maisons; beaucoup resterent dans les rues.
Sous le beau ciel de la Sicile, ce n'etaient pas les plus mal partages.
Le matin du 12, vers trois heures, les premiers eveilles parmi les
habitants purent les voir capeler leurs petites sacoches, essuyer leurs
fusils, ternis par l'humidite qui, meme dans les plus beaux jours, regne
sur le littoral de la mer, puis s'acheminer vers la porte de Calatafimi
ou les compagnies se reformerent, attendant l'ordre du depart. A quatre
heures, le mouvement commencait, et les erudits de la bande pouvaient
s'ecrier comme Cesar: _Alea jacta est!_ Les colonels Bixio, Orsini,
Tuerr, Carini, etc., marchaient en tete de leurs regiments ou plutot de
leurs petits bataillons. L'artillerie se composait de deux ou trois
pieces assez mal outillees, encore plus mal attelees; les munitions
etaient rares, presque nulles. Quant a la cavalerie, une douzaine de
chevaux, dont les cavaliers portaient le nom de guides, en
representaient l'effectif.
La voila donc en route, cette intrepide colonne, et pendant qu'elle
s'avance ainsi pele-mele, flanquee de quelques eclaireurs qui ne se
preoccupent guere d'une rencontre avec l'armee napolitaine, regardons-la
defiler, et observons-en l'ensemble et les types particuliers. Pour
l'ensemble, c'est une poignee d'hommes determines, des fusils de tous
modeles, de l'entrain et de la gaiete, le bagage du Juif errant moins
les cinq sous, des costumes dont la variete ferait envie au parterre le
plus emaille, et dont l'originalite exciterait la verve de Callot ou
d'Hogarth.
Quant aux types, ils ne sont pas moins curieux: Ici, c'est un Hongrois,
a la taille elevee, aux larges epaules et a la demarche de Madgyar. Il
porte en se jouant son escopette aussi facilement qu'une femme fait
manoeuvrer son ombrelle. Derriere lui s'avance un blond Anglais; mais sa
figure, pour etre rasee comme celle d'un bon bourgeois, n'en respire pas
moins ce courage froid et calme que rien ne pourra troubler. Celui-la
porte un peu son fusil comme un promeneur fait de sa canne; la
baionnette, attachee par un bout de ficelle, bat la breloque avec un
petit sac de voyage. En vrai fils d'Albion, il n'a pas oublie une gourde
a la panse rebondie. On peut parier que ce n'est pas de l'eau qu'elle
contient.
Puis voici un compatriote. Ils sont rares encore. Celui-la chante avec
insouciance le _Sire de Framboisy_, et, si on fouillait dans un sac de
toile accroche sur son epaule, on y trouverait, j'en suis sur, quelque
poule assassinee traitreusement, car il est peu probable que les plumes
accusatrices qui se faufilent a travers les coutures de ce havre-sac
soient le commencement d'un edredon. Son armement se compose d'une
carabine, qui ressemble terriblement a celles de nos chasseurs a pied,
et d'un enorme baton, complice de bien des forfaits et dont la vue seule
doit faire fremir la volaille. Qui vient apres lui? Un enfant. Il a
seize ans, tout au plus. C'est un petit Nicois, entraine par l'amour de
la gloire ou de la liberte, comme vous voudrez, et qui vient essayer ses
forces dans les hasards de cette guerre aventureuse. Le pauvre garcon a
deja bien de la peine a supporter le poids de ses bibelots et de son
lourd fusil de munition. Courage! Il arrivera comme les autres,
peut-etre meme avant. Les gardes mobiles de France etaient aussi, pour
la plupart, des enfants. Mais quel est ce nouveau costume etonne de son
entourage? Quoi, un cordelier! Dieu me pardonne! c'est celui de la
_Pointe-aux-Blagueurs_. Son capuchon, rejete militairement sur le dos;
laisse apercevoir une encolure d'Hercule. Sa face barbue semble celle
d'un zouave ou d'un Arabe. Sa cotte est retroussee jusqu'aux hanches au
moyen d'une corde; dans cette ceinture improvisee passe un pistolet dont
le canon defierait en longueur une canardiere; et ses jambes mises
ainsi a nu font saillir des muscles dont la vigueur doit resister
merveilleusement a la fatigue et aux marches forcees. Sa croix en
sautoir, probablement par un reste d'habitude, se balance de droite a
gauche, etonnee de la recente desinvolture de son maitre; un foulard
quelque peu troue sert de kepi, et complete l'equipement. C'est sans
doute l'uniforme des aumoniers de l'armee: honni soit qui mal y pense!
Mais que vient faire ce pantalon garance dans ce pele-mele? Parle-t-il
francais? non. C'est un Toscan; car ce bon duc de Toscane, seduit par la
couleur brillante des pantalons de notre armee, en avait, comme feu le
roi de Naples, affuble les jambes de ses troupes. Puis, passent quelques
Suisses, deux ou trois Allemands, puis des Lombards; puis surtout des
Romains en grand nombre, vieux compagnons de Garibaldi, debris des
defenseurs de Rome.
Enfin, la colonne est presque passee, lorsque apparait une guerilla
bizarre. C'est le noyau des volontaires siciliens autour desquels vont
se grouper tous les _picchiotti_ de la montagne. Le musee d'artillerie,
dans sa collection, ne possede rien de plus curieux que les engins
auxquels ils sont accroches. Armes d'autrefois, exhumees on ne sait
d'ou, calibres a chevrotines ou a biscaiens; il serait difficile de dire
de quelques-uns de ces instruments s'ils partent par la culasse ou par
le bout du canon. Ce sont de ces vieux tromblons dans lesquels on
pourrait facilement loger toute une grappe de raisin, tout un paquet de
mitraille, ou ces petites carabines, au canon de cuivre, cheres aux
voleurs de grands chemins. Il y a encore nombre de stylets et de
couteaux corses ou catalans. Les costumes sont comme les armes: des
vestes de velours et des guenilles. Des figures que l'on n'aimerait pas
a rencontrer au coin d'un bois. On dirait presque la bande de Fra
Diavolo. Quelques femmes les accompagnent et, petit a petit, les
quittent pour s'en retourner vers la ville en leur donnant de ces
poignees de main qui disent a elles seules plus que tous les discours.
Tout ce monde chemine, marche, aux rayons du soleil levant, et la
colonne, semblable a un long serpent bariole, commence a gravir les
contre-forts des montagnes qui s'elevent dans l'interieur de la Sicile.
Cette premiere marche fut peut-etre l'une des plus penibles du
commencement de la campagne. Un soleil brulant, beaucoup de poussiere,
peu ou presque pas d'eau; pour des hommes encore engourdis par leur
sejour force a bord, c'etait dur. Enfin, on arriva sans encombre a
Rambingallo.
Rambingallo est une petite ville ou, pour mieux dire, un miserable bourg
qui offre peu de ressources pour une armee en marche. Aussi n'y fit-on
qu'une courte halte; on repartait le soir meme pour Saleni, ou l'on
entrait le 14 au matin. Il y eut la sejour necessaire pour organiser
plus militairement la petite armee, et pour laisser le temps aux
trainards de rallier.
Jusque-la, la colonne n'avait ete inquietee que par des bruits ou de
fausses nouvelles apportees par des espions empresses: les Napolitains
sont ici; les royaux sont la; ils sont devant vous, sur votre flanc,
etc. Somme toute, on ne les voyait nulle part.
Mais le general Garibaldi, mieux informe, savait qu'un corps de troupes
detache de Palerme s'avancait a marches forcees, et qu'il devait le
rencontrer quelque part comme a Vita, Calatafimi ou Alcamo. Ce corps
possedait de l'artillerie, et meme un peu de cavalerie.
A Saleni, le role de chaque chef et de chaque corps fut bien specifie.
Les munitions furent partagees aussi egalement que possible. Un corps de
chasseurs fut organise; Menotti, le fils de Garibaldi, en prit le
commandement, ainsi que d'une reserve destinee a proteger les quelques
chariots de bagages et de munitions appartenant a l'armee liberatrice.
Quant a la caisse, elle se defendait toute seule: elle etait vide.
Plusieurs soldats napolitains deserteurs avaient rejoint dans la soiree
du 14, et avaient donne des renseignements precis sur la position des
troupes royales qui attendaient les liberateurs a Calatafimi, non pas
les bras ouverts, mais dans de fortes positions militaires.
On devait donc prevoir une premiere et serieuse affaire pour le
lendemain. De ce combat allait dependre sans doute tout le succes de
cette aventureuse expedition. Pour les Napolitains, la defaite, c'etait
le desarroi, le decouragement et la desertion. Pour les Garibaldiens, la
victoire, c'etait presque la certitude du succes dans tout le reste de
la Sicile. Mais aussi pour eux, la defaite, c'etait le danger d'une
fuite dans les montagnes, autant dire la mort! Aussi, dans la petite
armee de Garibaldi, n'y avait-il qu'une devise: "Vaincre ou mourir." Les
_picchiotti_ seuls n'etaient pas aussi decides, et ils songeaient sans
doute a la retraite plutot qu'a la mort ou a la victoire; mais ils se
taisaient et attendaient.
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